A M. DE LA MARTI KK
PAR M. nOl'CIlARD
Comme un vaisseau qui marche sans I)oussole, l/luimanit(' flotte au sein de la nuit, (Cherchant des yeux le phare qui console A riiorizon où nul flambeau ne luit; Kt rëquipage épouvanté répèle Au mousse assis à la pointe des mâts : « Toi dont l'œil perce à travei-s la tempête, Knfant des mei-s, ne vois-tu rien là-bas? »
Interrompant la chanson qui commence, Le mousse aloi's répond au matelot :
« Je ne vois rien qu'un océan immense Où chaque siècle est perdu comme un flot: GoufTre sans fond qu'un ciel d'airain surplombe. Tombeau des mois, des cités, des États.
1. Cette ode et la suivante sont celles auxquelles répond H. de Lamartine dans la pièce intitulée Utopie,
— L'arche du mande attend une colombe; Enfant des mers, ne vois-tu rien là-bas?
— Je vois au loin lutter contre Forage, Sur un radeau, d'infortunés proscrits.
Lambeaux sacrés d'un immortel naufrage.
De la Pologne héroïques débris ;
Peuple qui vient, la poitrine meurtrie, A nos foyers raconter ses combats.
— Aux exilés Dieu rendra la patrie 1 Enfant des mers, ne vois-tu rien là-bas?
— Je vois le Nord fondre comme un corsaire- Sur rOrient, vieillard sans avenir.
Qui dans le sang du fougueux janissaire Baigna ses pieds et crut se rajeunir.
Quel bruit semblable à la foudre qui roule A n,otre oreille éclate avec fracas?
— Sur TAlcoran c'est le sérail qui croule. Enfant des mei-s, ne vois-tu rien là-bas?
— Je vois encore une terre féconde.
Où l'oranger fleurit près des jasmins.
Terre d'amour qu'un soleil pur inonde Et que ses flls déchirent de leurs mains. C'est le démon de la discorde infâme... iMais Dieu sur lui vient d'étendre son bras :
Il tombe et meurt sous les pieds d'une femme.
— Enfant des mers, ne vois-tu rien là-bas?
Quels sont ces bords? — C'est la belle Ausonie;
De l'étranger j'y vois fumer les camps :
Le despotisme enchaîne son génie,
Et dort tranquille au pied de ses volcans.
iMais le Vésuve, indigné d'être esclave,
Brise ses flancs et vomit des soldats :
RECUEILLEMENTS POÉTIQUES. im
La liberté bouillonne dans sa, lave.
— Enfant des mers, ne vois-tu rien là-bas?
D'un monde usé pourquoi parler sans cesse?
Signale-nous ce monde généreux ,
Frais d'avenir, d'amour et de jeunesse ,
Des cœurs aimants doux espoir, rêve heureux.
Mille parfums enivrent cette terre :
Des fruits partout I des fleurs à chaque pas !
De l'avenir, toi qui sais le mystère.
Enfant des mers, ne vois-tu rien là-bas?
— Oui, le voilà ! je l'enti-evois dans l'ombre; >iul pas humain a'a profané ses bords : Courage, amis! en vain la nuit est sombre. Eu vain l'éclair embrase nos sabords.
De ce vieux monde oublions les mensonges, Les noirs fléaux et les soleils ingrats : Dieu va semer le bonheur sur nos songes. Marchons toujours, le bonheur est là-bas. »
Ainsi toujours sur la mer éternelle L'humanité promène un œil hagard :
Ce jeune mousse, ardente sentinelle.
C'est toi, poète au dévorant regard.
Quand l'équipage à genoux pleure et prie , Quand matelots et pilote sont las.
Prophète nimé. Dieu par ta voix leur crie : i( Marchez toujours, le bonheur est là-bas ! »