‹ Œuvres de LamartineChapitre 8 sur 145 · HYMNE DU SOIR DANS LES TEMPLES · texte numérisé non relu

HYMNE DU SOIR DANS LES TEMPLES

A M"« LA PRINCBSSB ALDOBRANDINI BORQHÈSB

Salut ! ô sacrés tabernacles Où tu descends. Seigneur, à la vok d'un mortel!

Salut, mystérieux autel Où la foi vient chercher et son pain immortel,

Et tes silencieux oracles !

Quand la dernière heure des jours

A gémi dans tes vastes tours.

Quand son dernier rayon fuit et meurt dans le dôme , Quand la veuve , tenant son enfant par la main , A pleuré sur la pierre, et repris son chemin

Comme un silencieux fantôme; Quand de Torgue lointain Tinscnsible soupir Avec le jour aussi semble enfin s'assoupir.

Pour s'éveiller avec l'aurore ; Que la nef est déserte , et que d'un pas tardif. Aux lampes du saint lieu le lévite attentif

A peine la traverse encore , Voici l'heure où je viens, à la chute des joui^s.

Me glisser sous ta voûte obscure, Kt chercher, au moment où s'endort la nature , Celui qui veille toujours I

Vous qui voilez les saints asiles Où mes yeux n'osent pénétrer, lu pied de vos troncs immobiles, Colonnes, je viens soupirer.

Versez sur moi , versez vos ombres ; Rendez les ténèbres plus sombres Et le silence plus épais.!

Forêts de marbre et de porphyre , L'air qu'à vos pieds l'âme respire Est plein de mystère et de paix !

Que l'amour et l'inquiétude.

Égarant leurs ennuis secrets.

Cherchent l'ombre et la solitude Sous les verts abris des forêts !

0 ténèbres du sanctuaire , L'œil religieux vous préfère Au bois par la brise agité; Rien ne change votre feuillage :

\otre ombre immobile est l'image De l'immobile éternité!

Le cœur brisé par la souffrance , Las des promesses des mortels.

S'obstine , et poursuit l'espérance Jusqu^au pied des sacrés autels.

Le flot du temps mugit et passe ; L'homme passager vous» embrasse, Comme un pilote anéanti, Battu par la vague écumante.

Embrasse au sein de la tourmente Le mât du navire englouti I

OÙ sont, colonnes élernelles.

Les mains qui taillèrent vos flancs?

Caveaux, répondez : où sont-elles?

Poussière abandonnée aux vents.

Nos mains qui façonnent la pierre Tombent a^ec elle en poussière. Et rhomme n'en est point jaloux; Il meurt, mais sa sainte pensée Anime la pierre glacée.

Et s'élève au ciel avec vous.

Les forums, les palais s'écroulent:

Le temps les ronge avec mépris.

Le pied des passants qui les foulent Écarte au hasard leurs débris; Mais sitôt que le bloc de pierre Sorti des flancs de la carrière.

Seigneur, pour ton temple est sculpté.

Il est à toi ! Ton ombre imprime A nos œuvres le sceau sublime De ta propre immoiialité !

Le bruit de la foudre qui gronde Et s'éloigne en baissant la voix.

Le sifflement des vents sur Ponde, Les sourds gémissements des bois, La bouche qui vomit la bombe, Le bruit du fleuve entier qui tombe Dans un abtme avec ses eaux.

Sont moins majestueux encore Qu'un peuple qui chante et t'adore Sous tes mélodieux arceaux !

Quand l'hymne enflammé, qui s'élance De mille bouches à la fois.

De ton majestueux silence Jaillit comme une seule voix;

Plus fort que le char des tempêtes.

Quand le chant divin des prophètes Roule avec les flots de Tencens, N'entends-tu pas les vieux portiques.

Les toinl)eaux, les sir-cles antiques.

Mêler une âme à nos accents?

seigneur, j*aimais jadis à répandre mon âme

Sur h^ cimes des monts, dans la nuit des déserts,

Mir recueil où mugit la voL\ des vastes mers ,

En présence du ciel et des globes de flamme

Dont les feux pâlissants semaient les diamps des airs !

Il me semblait, mon Dieu, que mon âme, oppressée Devant Timmensité, s'agrandissait en moi. Et sur les vents, les flots ou les feux élancée.

De pensée en pensée.

Allait se perdre en toi I

Je cherchais à monter, mais tu daignais descendre.

Ah ! ton ouvrage a-t-il besoin De s'élever si haut, de te chercher si loin?

Où n'es-tu pas pour nous entendre?

lu* Ion temple aujourd'hui j'aime l'obscurité ; (r*^l une lie de paix sur l'océan du monde,

In phare d'immortalité Par la mort et par toi seulement habité : On entend de plus loin le flot du temps qui gronde

Sur ce seuil de l'éternité-

Il semble que la voix dans les airs égarée.

Par cet espace étroit dans ces murs concentrée,

A notre âme retentit mieux , Et que les saints échos de la voûte sonoi-e

To portent plus brûlant, avant qu'il s'c^vapore 1-e soupir qui te cherche en montant ve« les cieux !

Comme la vague orageuse S'apaise en touchant le bord ; C'Omme la nef voyageuse S'abrite à l'ombre du port; Comme l'errante hirondelle Fuit sous l'aile maternelle L'œil dévorant du vautour, A tes pieds quand elle arrive, L'âme errante et fugitive Se recueille en ton amour.

Tu parles, mon ca»ur écoute; Je soupire, tu m'entends; Ton œil compte goutte à goutte Les larmes que je répands; Dans un sublime murmure.

Je suis, comme la nature.

Sans voix sous ta majesté; Mais je sens en la présence L'heure pleine d'espérance Tomb<>r dans Téternité I

Qu'importe en quels mots s'exhale L'âme de\ant son auteur?

Est-il une langue égale A lextase de mon cœur?

Quoi que ma bouche articule, C> sang pn-ssi' qui circule, Ckî sein qui n^spin* en toi, C> cœur qui bat et s'élance, C>s )eu\ baignés, ce silence.

Tout parle, tout prie en moi.

BT RELIGIEUSES. 64

Ainsi les vagues palpitent Au lever du roi du jour ; Ainsi les astres gravitent.

Muets de crainte et d'amour; Ainsi les flammes s'élancent.

Ainsi les airs se balancent. Ainsi se meuvent les cieux , Ainsi ton tonnerre vole , Et tu comprends sans parole Leur hymne silencieux.

Ah! Seigneur, comprends-moi de même.

Entends ce que je n'ai pas dit !

Le silence est la voix suprême .

D*un cœur de ta gloire interdit.

Ost toi ! c'est moi ! je suis ! j'adore ! Le temps, l'espace s'évapore ; J'oublie et l'univers et moi!

Mais cette ivresse de l'extase.

Mais ce feu sacré qui m'embrase , Mais ce poids divin qui m'écrase.

C'est toi, mon Dieu, c'est encor toi !

Poun|uoi vous fermez-vous, maison de la prière? E^t-il une heure, ô Dieu, dans la nature entière,

Où le cœur soit las de prier; Oij l'homme, qu'en ces lieux ta bonté daigne attendre, !Hail devant tes autels un parfum à répandre,

Lne larme à te confier?

Ubïs c'en est fait : d'un pas que le respect mesure

Je sors du panis qui murmure ;

Je sors, et ton ombre me suit!

Mon pied silencieux se fait entendre à peine.

f,i HARMONIES POÉTIQUES.

Mon cœur se tait, et mon haleine Sur mes lèvres passe sans bruit.

Jus^ju'au retour de Taurore Sur mon front je g^arde encore La majesté du saint lieu.

Et comme apnVs Sina, de toi fàme encor pleine. Ton prophète n'osait descendre dans la plaine. Je crains de profaner par la parole humaine Mes sens encor frappés du souffle de mon Dieu!

J'ai dt'dié celle-ci à la princesse Borçhèse, née La Rochefoucauld, parce que cette charmante femme, qui habitait alors Florence, fut la première personne à qui je lus cette Harmonie. Elle avait Timagination grandiose de l'Italienne et la tendresse religieuse d'une jeune mère qui prie pour ses enfants. Elle comprit ces vers et elle les adopta. Elle possède maintenant à Rome ces jardins, ces villas, ces palais, ces galeries admirables qui font de cette famille la famille hospitalière de tous les arts et de tous les étrai]g»?rs.

Les grands temples de lltalie et les grandes catht'drales de la France, de TAngleterre, de l'Allemagne, les grandes mosquées même de rOrient, m'ont toujours attire sous leurs voûtes, sous leurs dômes, sous leurs coupoles. Je ne m'f'tonne pas qu'un seul dr ces édifices bien senti, bien analysé, bien étudié et bien vivifié (Notre-Dame de Paris;, ait inspiré à Victor Hugo une véritable épf)péc monumentale. Élevé sous un autre ciel que lui, les cathédrales gothiques ont moins d'attrait pour moi; j'aime mieux les églises d'Italie, peuplt'es de tombes, de statues, de tableaux ; véritables musées religieux, où Ton sent à la fois la hauteur, la grandeur et la sérénité lumineuse d'un culte plus moderne. La cathédrale n'est qu'un vaste sépulcre; tout y est sombre, tout y gémit, rien n'y chante; les voûtes sonores des églises d'Italie chantent d'ellesmêmes : ce sont les temples de la résurrection.

J'allais souvent, aux heures brûlantes du milieu du jour, à Florence, errer dftn» ces btîlles nefs de San^pirito, de Santa-Maria-XoveUa ou du Duomo; ' i' furent ces églises qui m'inspirèrent cet hymne. Après les mers, après les Al|Kis, après les forêts et leurs murmures, ce qui contient le plus de poésie, r'i'nt un temple; car l'àme de l'homme les moule, pour ainsi dire, sur ellelîifme : ses mystères, ses ténèbres, ses demi-clartés, ses illuminations souciai ne», ses H'gretft sur des tombes, ses transfigurations des êtres aimés et diviiil*<''S par clic, ses larmes, ses soupirs, ses gémissements, ses extases et ses Jiiic^, tout est là. Un temple bien compris, c'est l'abrégé de l'humanité.

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