SUR SA MALADIE
Saint-Point, 15 septembre 1837.
Fivro! le temps n'est plus où j'écoutais mon âme Se plaindre et soupirer, comme une faible femme Qui de sa propre voix soi-même s'attendrit, Où par des chants de deuil ma lyre intérieure Vllait multipliant, comme un écho qui pleure, Les angoisses d'un seul esprit !
Dans l'être universel au lieu de me répandre, Pour tout sentir en lui, tout souffrir, tout comprendre. Je resserrais en moi l'univei-s amoindri; Dans l'égoisme étroit d'une fausse pensée I^ douleur en moi seul, par l'orgueil condensée. Ne jetait à Dieu que mon cri !
Ma personnalité remplissait la nature ; On eût dit qu'avant elle aucune créature
N'avait vécu, souffert, aimé, perdu, gémi! Que j'étais à moi seul le mol du grand mystère. Et que toute pitié du ciel et de la terre Dût rayonner sur ma fourmi!
Pardonnez-nous, mon Dieu! tout homme ainsi commence; Le retentissement universel, immense.
Ne fait vibrer d'aboixl que ce qui sent en lui; De son être souffrant l'impression profonde. Dans sa neuve énergie, absorbe en lui le monde. Et lui cache les maux d'autrui !
Comme Pygmalion contemplant sa statue Et promenant sa main sous sa mamelle nue Pour savoir si ce marbre enferme un cœur humain. L'humanité pour lui n'est qu'un bloc sympathique Qui, comme la Vénus du statuaire antique. Ne palpite que sous sa main.
0 honte ! ô repentir ! quoi , ce souffle éphémère Qui gémit en sortant du ventre de sa mère. Croirait tout étouffer sous le bruit d'un seul cœur? Hâtons-nous d'expier cette erreur d'un insecte , Et, pour que Dieu l'écoute et l'ange le respecte, Perdons nos voix dans le grand chœur î
Jeune, j'ai partagé le délire et la faute; J'ai crié ma misère, hélas! à voix trop haute; Mon ôme s'est brisée avec son propre cri ! De l'univei's sensible atome insaisissable. Devant le grand soleil j'ai mis mon grain de sable. Croyant mettre un monde à l'abri.
Puis mon cœur, insensible à ses propres misères. S'est élargi plus tard aux douleure de mes frères; Tous leui-s maux ont coulé dans le lac de mes pleurs. Et, comme un grand linceul que la pitié déroule.
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L'âme d'un seul, ouverte aux plaint>3s de la foule, A gémi toutes les douleurs !
\lors dans le grand tout mon âme répandue A fondu, faible goutte au sein des mei*s perdue. Que roule TOcéan, insensible fardeau !
Mais où rimpulsion sereine ou convulsive , Qui de Tabîme entier de vague en vague arrive, Palpite dans la goutte d'eau.
Aloi-s, par la vertu, la pitié m'a fait homme; J'ai conru la douleur du nom dont on le nomme, J ai sué sa sueur et j'ai saigné son sang; Passé, présent, futur, ont frémi sur ma flbre, Comme vient retentir le moindre son qui vibre Sur un métal retentissant.
Aloi-s, j'ai bien compris par quel divin mystère In seul cœur incarnait tous les maux de la terre, El comment, d'une croix jusqu'à l'éternité, Du cri de Golgotha la tristesse infinie A\ail pu contenir seul assez d'agonie Pour exprimer l'humanité!...
Alors j'ai partagé, bien avant ma naissance. Ce pénible travail de sa lente croissance Par qui sous le soleil grandit l'esprit humain. Semblable au rude effort du sculpteur sur la pierre , Qui mutile cent fois le bloc dans la carrière Avant qu'il vive sous sa main.
Les germinations sourtles de ces idées, Pari'illes à ces fleurs des saisons retardées Que le pied du faucheur écrase avant leur fruit : Cet éternel assaut des vagues convulsives N arrachant qu'un rocher par siècles à leurs rives; Ce temps qui ne fait que du bruit !
4iO RECUEILLEMENTS POÉTIQUES.
Cet orageux effort des partis politiques Pour rasseoir le saint droit sur les bases antiques. Pyramide impuissante à se tenir debout; La liberté que Tliomme immole ou prostitue, Du peuple qui la souille au tyran qui la tue Passant des cachots à Tégout I
Dieu, comme le soleil attirant les nuages; Le vulgaire incarnant les purs dogmes des sages; L'erreur mettant sa main entre Toeil et le feu ; Et le sage du ciel, parlant en paraboles, 01)ligé d'écarter en tremblant ces symboles, De peur de mutiler le Dieu !
Pas un dogme immuable où le doute ne pose , Le mensonge ou le vide au bout de toute chose , Et le plus beau destin en trois pas traversé; La mort, coursier trompeur à qui l'espoir se fie, S'abattant au milieu de la plus belle vie Sur le cavalier renversé I
Ces amours, enlacés par mille sympathies. Arrachés du sol tendre ainsi que les orties A l'heure où de leurs fleurs notre âme embaumerait. Et le sort choisissant pour but au coup suprême La minute où le sein bat sous le sein qui l'aime, Pour percer deux cœurs d'un seul trait.
Ces mères expirant de faim le long des routes. De leur mamelle à sec pressant en vain les gouttes Aux lèvres de leur fils sur leurs genoux gisant; Le travail arrosant de sa sueur stérile Du sol ingrat et dur l'insatiable argile, Qui boit la rosée et le sangl
Et les vents de la mort, dont les fortes haleines Vident dans le tombeau de grandes villes plein3s,
RECUEILLEMENTS POÉTIQUES. 4il
Kl sèchent en trois joure trois gt^nérations ; Et ces grands secoûments de choses et d'idées. Oui font monter si liant en vagues débordées Les écumes des nations !
Kt ces exils qui font à tant d'enfants sans mères Des fleuves étrangers boire les eaux ainôres, Kt ces dégoûts d'esprit et ces langueui*s du corps; Kt, devant ce tombeau que leur misère envie, (les inflrmes traînant sur les bords de la vie Le linceul de leui-s longues morts î
Oui, j'ai trempé ma lèvre, homme, à toutes ces peines; Les gouttes de ton sang ont coulé de mes veines; i
Mes mains ont essuyé sur mon front tous ces maux, La douleur s'est faite homme en moi pour cette foule, j
Kt, comme un océan où toute larme coule, |
Mon âme a bu toutes ces eaux ! |
Les liens surtout, ami! jeune ami dont la LHre, Que le fiel a louché, de sourire se sèvre ! Qui sous la main de Dieu penches ton front pâli , Ton front, que tes deux mains supportant comme une urne Soutiennent tout pesant de sa lièvre nocturne. Où la \eillc a laissé son pli!
Oh ! les tiennes surtout, ûme que Dieu condamne ,
\ penser sans parler, à sentir sani organe, A subir des vivants les mille impressions Sans pouvoir t'y mêler du regard ou du geste, Comme celte ombre assise au banquet et qui reste Sans voix, mais non sans passions!
Au milieu des vivants dont la part t'est ravie, ^
Tu t'assois seul devant les flots morts de la vie.
Sans pouvoir en prendre un dans le creux de ta miin i
Pour tromper en courant ta soif à ces délices.
El savoir seulement sur le boixl des calices Quel goût a le breuvage humain I
0 fils de la douleur I frère en mélancolie! Oh! quand je pense à toi, moi-même je m'oublie; L'angoisse de tes nuits glace mes membres morts, Je déchire des mains mes blessures pansées, Et je sens dans mon front l'assaut de tes pensées Battre Toreiller que je mords!
Et j'élève au Seigneur mes deux mains vers la voûte. En lui criant tout haut ton nom pour qu'il l'écoute; , J'entoure ton chevet et j'y veille du cœur. Et je compte les coups de ta lente insomnie. Et je lave des yeux, après ton agonie, Le suaire de ta langueur !
Et prenant tes deux pieds froids contre ma poitrine. Je les chauffe en mon sein sous mon front qui s'incline. Et le barde se change en femme de douleure , Et ma lyre devient l'urne de Madeleine Aloi-s qu'elle embaumait le corps sous son haleine, Dans l'aromate de ses pleurs !
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