‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 112 sur 236 · CHAPITRE XXXV I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV I

Chérubin de la Honda , qui revient à vous plus amoureux que jamais. Oui, Madame, dis-je à doua Paula, l’amour me ramène à vos pieds. Le ciel, content des efforts que j ai laits pour me détacher de vos charmes, vous renvoie un amant qu'il n'a pas voulu vous enlever. Je vous pardonne ces efforts, me répondit-elle en souriant; ma fierté n en est point offensée, et je respecte trop la cause de votre changement pour vous le reprocher.

Que vous êtes heureux l'un et l’autre ! s’écria mon ami. Vous touchez au moment qui va combler vos souhaits. Pour moi, misérable jouet de l’amour, j’ai perdu 1 espérance de posséder dona Clara : je viens d’appiendre quelle a fait profession, et que la cruelle me laisse le pénible emploi de l’oublier. Don Chérubin, ajouta-t-il, vous ne vous attendiez pasà cette nouvelle? Je la savois déjà, lui répondis-je. Mileno, que j’ai rencontré à Séville, m’a tout dit. J’ai ressenti vivement vos peines; mais j’espère qu’en les partageant avec vous, j aiderai à les adoucir.

Je demeurai donc chargé de deux soins, de consoler le frere, et de faire ma cour a la sœur. Je m en acquittai si bien, que je diminuai le chagrin de l'un, et que j augmentai l’amour de l’autre. Il est vrai que si je redoublai les feux de dona Paula, de son coté cette dame irrita les miens, et leur rendit leur première vivacité.

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CHAPITKE XXXVII.

Par quel hasard don Chérubin apprend des nouvelles de don a Francise a , sa soeur, et de quelle façon il en fut affecte, lise marie à doua Pailla. Honneurs qu'il reçoit

jE passois fort agréablement le temps avec la plus brillante jeunesse d’Alcaraz, en attendant que je devinsse l’heureux époux de dona Paula , lorsqu’étant un soir dans une des principales maisons de la ville, je vis arriver un grand homme maigre, à qui la compagnie s’empressa de faire beaucoup de civilités. Je considérai ce cavalier, que je reconnus d’abord pour don Denis Langaruto, ce chevalier de Saint -Jacques que j’avois vu chez ma sœur à Madrid. Il me remit aussi; et venant se jeter à mon cou : Le seigneur don Chérubin, me dit-il , veut bien que je l’embrasse ? Je suis ravi, de le revoir. Pour ne pas demeurer en reste de politesse avec ce gentilhomme, je lui témoignai une joie égale à la sienne; et Dieu sait pourtant à quel point otte rencontre nous doit indifférente a tous les deux.

Nous soupâmes ensemble dans cette maison. Comme nous étions dix ou douze à table , la conversation ne pouvoit être toujours générale; chaque convive de temps en temps s’entretenoit tout bas avec sou voisin. \insi , me trouvant auprès de don Denis, nous nous adressions souvent la parole à demi-voix de part et d’autre. Seigneur don Chérubin, me dit-il, j’ai pris, je

Cil A 1MTR F, \ \ \ \ II.

vous assure, toute la part possible au triste accident qui est arrivé au mari de votre sœur, don Pedro l«etortillo. Je lui demandai d’un air surpris ce que c’étoil que eet accident.. Comment donc, reprit-il, vous ignore/, que don Pèdrc, étant à lâchasse il y a trois mois, tomba de cheval, et se blessa; de façon qu'il ne vécut pas deux heures après sa chute? Voilà ce que je ne savois pas, lui dis- je, et cola ne doit pas vous étonner : je suis brouillé avec ma sœur depuis son mariage avec don Pèdre, et nous avons rompu tout commerce ensemble. Mais, de grâce, ajoutai-je, seigneur don Denis, apprenez-moi si ce que vous venez de me dire est véritable. Vous n'en devez pas douter, répondit- il : ce malheur est arrivé à votre beau-frère auprès de Cuenea, dans son château de Villardesaz, oit il s’é toit retiré avec sa femme, quelques jours après l'avoir épousée.

Je fus si ému de cette nouvelle, que j’en eus l’esprit tout occupé le reste de la soirée. Ma sœur, pour qui je ne croyois plus avoir que de l’indifférence, s’offrit à ma pensée d'une manière qui me fit sentir que je in intéressois encore pour elle : la cause de notre brouillerie ne subsistant plus, le sang reprit aisément ses droits.

Sitôt que je revis don Manuel, je 1 informai du funeste accident que don Denis m’avoit appris. Ensuite, je lui témoignai un désir curieux de savoir en quel état pouvoient être alors les affaires de ma sœur. Je n’ai pas moins d’envie que vous d’en être instruit, me répondit mon ami. Nous irons, si vous voulez, au château de \ illardesaz consoler celte belle veuve de la mort de son époux, et nous reverrons en même temps

18a LE BACHELIER DE SALAMANQUE.

Isménie, que je crois toujours avec elle. Mais, ajoutat-il , je suis d’avis que nous remettions ce voyage après vos noces. Je consentis à ce délai d’autant plus volontiers, que j’avois beaucoup d’impatience d’être beaufrère de don Manuel de Pedrilla.

On fit donc les apprêts de mon mariage avec magnificence , et j’épousai doua Paula , qui lia son sort au mien avec une satisfaction qui rendit mon bonheur parfait. Ce ne fut, pendant quinze jours, que concerts, que bals, que festins : quand j'aurois été un grand seigneur, je ne crois pas que mon hymen eût été célébré par plus de fêtes et de réjouissances.

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