CHAPITRE XLVIII
Enfui mon guide m’ouvrit la porte d’un cabinet oit don Juan étoit seul et assis sur un soplia de soie de la Chine. D'abord qu’il me vit, il sc leva pour venir m’embrasser, en me disant : Mon cher don Chérubin, je vous attendois avec impatience, pour savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce pays-ci, et pour vous assurer de nouveau que si vous êtes mal dans vos affaires, vous ne le serez pas long-temps : en un mot, je me charge de vous faire à Mexico un sort agréable. Je suis, lui répondis-je, aussi sensible que je dois l’être à vos bontés; mais ce seroit en abuser si je vous disois que l’envie de m'enrichir m’amène à Mexico. Non, seigneur : quoique je n’aie qu’une fortune médiocre, j'en suis satisfait ; et le seul désir de voir la Nouvelle- Espagne m’en a fait entreprendre le voyage.
Vos sentiments sont un peu trop philosophiques, répliqua don Juan. N’avoir que le bien dont on a précisément besoin pour vivre, ce n’est pas être à son aise; et la nécessité de ne faire qu’une certaine dépense est triste pour un homme du monde, pour peu qu’il soit généreux. Croyez-moi , conservez ce que vous avez déjà, et ne dédaignez pas les nouvelles faveurs que la fortune s'apprête à répandre sur vous par mon ministère. 11 m’est venu une idée, ajouta-t-il, qui vous sera très utile. Je veux vous placer.... Ne me proposez pas, interrompis-je assez brusquement, une place dans vos bureaux. Ma vivacité fit rire Salzedo. Non, non, reprit-il, je sais bien cpie vous n’aimez point les postes de commis. Je vous en destine un autre qui vous conviendra mieux : c’est celui de gouverneur du jeune don Alexis, fils unique du vice-roi. Laissez-moi vous me-
2üo I-E BACHELIER DE SALAMANQUE, nager cela. Dès aujourd'hui je parlerai à son excellence, et j oserois vous répondre du succès de cette affaire.
Comme je m’étois accoutumé à l’indépendance, et que je me trouvois alors en état de me passer du misérable emploi de gouverneur d’enfant, je ne fus point ébloui du projet de Salzedo. J’allois même lui dire avec franchise quelle étoit ma pensée là-dessus : mais ce qu d ajouta me fit garder le silence, et me parut mériter quelque attention. ]Ne vous imaginez pas, me ditil , que je vous propose un mauvais parti. Je sais comme vous qu à Madrid et dans les autres villes d'Espagne, ce n est pas un trop bon métier que celui de gouverneur, et que ces messieurs gagnent à peine de quoi s'entretenir, surtout quand ils ont la folie de vouloir porter de riches habits. A Dieu ne plaise que je sois tenté de vous procurer ici un pareil établissement! (’.e ne seroit pas vous rendre un grand service. Mais daignez m’écouter jusqu’au bout. Je prétends, en vous faisant confier la conduite de don Alexis, que vous soyez sur un autre pied chez le vice-roi. Je veux qu’on vous y regarde comme un Mentor , et qu’on vous traite avec distinction. En un mot, vous y serez considéré, aimé, respecté, et vous aurez des appointements considérables, sans compter les profits qui vous reviendront tous les ans par mes soins.
Le secrétaire Salzedo m’en dit tant, qu’il me persuada. Je ne puis , lui dis-je, tenir contre de si flatteuses promesses; et ce qui me plaît encore plus que tout le reste, c'est de vous voir prendre tant d’intérêt à ma fortune. Il n’est plus question que desavoir si j’aurai le bon-
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heur de plaire à son excellence. C’est de quoi je ne suis nullement en peine, interrompit don Juan. Le portrait que je lui ferai de vous ne manquera pas de le prevenii en votre faveur, et votre figure ne gâtera rien. Revenez, ajouta-t-d, revenez ici demain, et je vous présenterai à monseigneur après son dîner.
Telle fut la seconde conversation que j’eus avec mon ami S.dzedo , qui me dit le jour suivant , quand je l'abordai : Votre affaire esl faite; vous êtes gouverneur de don Alexis. Le comte de (ielvcs vous donne un logement au palais, avec douze cents pistoles tous les ans pour vos honoraires. Outre cela , quand vous voudrez aller en visites ou a la promenade, d y aura toujours deux laquais et un carrosse a vos ordres.
En vérité, seigneur don Juan, m’écriai-je à ces paroles, je suis confus des marques d'amitié que vous me donnez. Oh ! ee n’est pas tout encore, reprit-il : je ne serois pas content de moi si je bornois là 1 envie que j'ai de vous obliger. Je compte de joindre chaque année à vos appointements deux nulle cens pour le moins, qui vous reviendront du commerce que nous faisons, son excellence et moi, tant en Espagne qu'aux Philippines, et dans lequel je vous intéresserai. Ah ! c’en est trop, lui dis-je. Qu'ai-je fait pour mériter tant de hontes, et comment pourrois-jelesreconnoître?En m’aimant autant (pie je vous aime, répondit-il ; e’esl tout ce que j'exige de votre reconnoissance. Mais, poursuivit-il en changeant de discours, allons voir monseigneur; il est dans son cabinet , oii il doit avoir fait la sieste. Saisissons ce moment.
Il me conduisit aussitôt jusqu'à la porte, et, lorsque
rj2 LE BACHELIEK DE SALAMANQUE, nous y fumes, il me dit : Attendez là un instant. A ces mots, d entra seul dans un cabinet, où il demeura près d un quart d heure; ensuite étant revenu à moi, il me prit par la main, et m’introduisit. Le vice-roi me parcourut des yeux depuis la tête jusqu’aux pieds, et le coup d'œil me fut favorable. Je crois, me dit son excellence d’un air de bonté, que Salzedo ne m’a point surfait : vous avez une physionomie qui confirme l’éloge qu il ni a fait de vous. Je vous confie don Alexis. Je suis persuade qu’il ne sauroit être en de meilleures mains. A l’égard de vos intérêts , ajouta-t-il, don Juan doit vous avoir dit mes intentions, et sur quel pied je prétendois que vous fussiez chez moi. Je répondis à ce seigneur que je mettrois mon attention tout entière à me rendre digne de l’emploi dont il vouloit bien m’honorer.
Là-dessus je sortis avec mon Mécène, qui me mena chez don Alexis, que nous trouvâmes occupé dans son appartement à composer un thème sous les veux de son précepteur, qui étoit un vieux prêtre galicien, qui avoit, comme on dit, rôti le balai. Mon jeune seigneur, dit Salzedo à don Alexis, voici le gouverneur dont son excellence a fait choix pour vous conduire dans le monde, et vous former à la vertu : je puis vous assurer que vous serez content de lui, et j’espère aussi qu’il le sera de vous. Don Alexis, pour toute réponse, ouvrit de grands yeux pour me considérer. Je lui adressai la parole pour le faire parler, et pour sonder son esprit, qui me parut bien enfoncé dans la matière. Tandis que je l’entretenois , son précepteur, qui étoit un homme hérissé de latin , citoit des passages de Virgile et d’Ho-