‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 147 sur 236 · CHAPITRE ALIX. a5f · texte numérisé non relu

CHAPITRE ALIX. a5f

La première démarche que je crus devoir faire pour commencer à m'acquitter de? mon devoir, fut d’aller saluer la vice-reine. Salzedo me mena chez elle. Je. m'attendais à un accueil plein de fierté, m imaginant que la comtesse etoil une femme orgueilleuse et enivrée de sa grandeur. Point du tout : la bonne dame, au contraire, me reçut d’autant plus gracieusement, que don Juan lui avoit déjà fait un magnifique éloge cl e mon mérite. Klle me fil plusieurs questions, pour juger par mes réponses si on ne lui avoit pas trop vanté mon esprit ; mais heureusement pour moi elle fut si contente de mon entretien, qu’elle cl i t en ma présence à Salzedo : Je vous sais bon gré, don Juan, d’avoir fait un pareil choix. Ce gentilhomme me paroît propre à élever un jeune seigneur. Voilà le sujet qu’il faut pour façonner mon fils, qui , je l’avoue , a peu de disposition à devenir un cavalier parfait. Cela viendra, Madame, dit alors don Juan : don Alexis a un esprit tardif qui se développera peu à peu à l’aide d’un bon gouverneur.

Après avoir eu cette conversation avec la vice reine, je me rendis auprès de mon élève, avec lequel j’en eus une autre qui m’affligea. Je vis que j’avois affaire à un disciple qui me préparait bien de l’occupation, à un sujet des plus pesants, à un automate. J’en témoignai mon chagrin au docteur Gaspard , qui n’en devoit pas avoir moins que moi, à ce qu’il me semblent ; cependant il me parut avoir pris son parti là-dessus. Je conviens, me dit-il, qu’il est désagréable pour vous et pour moi d’avoir un écolier imbécille; car don Alexis en est un véritablement. Il est déjà dans sa quinzième année, et il n’est pas capable encore de faire tout seul

2 >0 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, la plus simple version , quoique depuis dix-huit mois que je suis son précepteur je sue sang et eau pour lui enseigner la langue latine. Quelquefois, las de semer sur le sable, j’ai perdu patience, et demandé mon congé a monsieur le comte; mais il n’a jamais voulu me l’accorder. Seigneur docteur, m’a-t-il toujours dit, de grâce n’abandonnez pas mon fds. Je sais bien que ce n’est pas votre faute, si jusqu’à présent il n’a point profité de vos leçons. N’importe , continuez : à force d entendre répéter les mêmes choses, il pourra bien en retenir quelqu’une, et cela suffira pour lui ; car je ne prétends point en faire un savant. Pour obéir à son excellence, poursuivit le docteur, je demeure donc, et vais toujours mon train. Je donne à mon petit seigneur des thèmes et des versions qu’il fait comme il plaît à Dieu.

Pendant ce temps-là , je fais bonne chère dans ce palais. Mes honoraires, qui sont assez considérables, me sont exactement payés, et j attraperai peut-être à la fin quelque bon bénéfice; car quand on est au service des grands, on n’est pas toujours mal récompensé. Imitez-moi , seigneur don Chérubin , continua-t-il. Hé ! pourquoi prendre les choses si fort à cœur? Conduisez dans le monde don Alexis; reprenez-le lorsqu'il fera des actions répréhensibles, ou qu'il dira quelque sottise; et moquez-vous du reste. Si notre élève n’est qu’une bête naturellement, nous n’y saurions que faire. Voyez ses autres maîtres : sont-ils plus avancés que nous? Non, vraiment. L’un ne peut lui apprendre la musique, ni l’autre les principes de la danse , quoiqu’il y ait quinze mois qu'ils lui montrent. Pensez-vous que cela les cha-

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