CHAPITRE LIH. üG
elle quelque conversation, dans laquelle je lui donnois des leçons de morale, que j'égayois par des discours assez réjouissants, pour ne les pas rendre < nnuyeuscs.
Cela alloit le mieux du monde; mais il survint un accident qui gâta tout : le précepteur ne put se défendre d’aimer son écolière. Sitôt que je démêlai mes sentiments, je me les reprochai. Que prétends-tu faire? me dis-je à moi-même. Pour reconnoilre les hontes de don Juan, veux-tu séduire sa fille? Je ne me contentai pas de me reprocher une passion si déplacée, je résolus de la combattre; ce que je fis d'abord infructueusement, parce qu'en continuant de voir Blanche, sa vue l'emportoit toujours sur mes réflexions. Si bien que je fus obligé d’employer le remède efficace dont Ovide nous conseille de nous servir en pareille occasion, c'est-àdire l'absence.
Je cessai donc de rendre à la jeune dame de si fréquentes visites, et encore quand je l'allois voir, je n’avois plus avec elle qu'un moment d’entretien. Piquée du changement qu’elle apercevoit dans ma conduite, elle me dit un jour: Vous vous ennuyez avec moi, je le vois bien; vous me regardez comme une petite fille qui n’est pas digne de vous amuser. Je ne savois que lui répondre, ne pouvant me résoudre à lui dire pourquoi je la fuyois, de peur de me rendre plus coupable en me justifiant.
Enfin Blanche, remarquant que je semblois de jour en jour prendre plus de soin de l’éviter, s’en plaignit à son père, qui ne manqua pasde m'en faire des reproches. Quoi donc, me dit-il en souriant, Blanche se plaint de son maître ! Vous vous lassez, dit-elle, de lui donner
27° LK BACHELIER DE SALAMANQUE, des leçons ! Sc peut-il qu a mesure qu elle devient grande vous trouviez sa compagnie moins agréable? Cela m’étonne. Cela seroit en effet fort étonnant, lui répondis-je sur le meme ton; mais ne puis-je pas, au contraire, vouloir discontinuer mes leçons, parce que sa compagnie commence à devenir trop dangereuse? Plût au ciel, répliqua don Juan, que ce fût cette raison qui vous fit abandonner votre écolière! Hé! quelle autre raison, lui repartis - je, pourroit me faire éviter les charmes de doua Blanca? Oui, seigneur, si je les fuis, c est qu il ni est impossible" de les voir impunément. Après cet aveu que vous venez de m’arracher, je crois (pie vous me louerez du soin que je prends de combattre dans sa naissance un amour qui pourroit en augmentant me faire perdre votre amitié.
Salzedo sourit à ce discours, qui me paroissoit pourtant fort propre à lui faire prendre son sérieux. Don Chérubin, me dit- il, c’est trop vous défier de votre vertu : ayez plus de confiance en elle. Continuez vos leçons. Revoyez ma fille tous les jours: je vous crois incapable d’abuser de la liberté (pie je vous donne de l’entretenir; je suis sans inquiétude là-dessus. Je ne veux pas vous en dire davantage.
Cette réticence me plongea dans une profonde rêverie. Quelle peut être la pensée de Salzedo, disois-je quand il m’eut quitté? Auroit-il envie de me faire épouser Blanche ? C’est, ce me semble, ce (pie signifient les derniers mots qui viennent de lui échapper. Son amitié pour moi iroit-elle jusqu’à vouloir m’en donner un semblable témoignage ? Quelle folie à moi d’avoir cette pensée! Ce secrétaire est trop riche pour n’avoir
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pas îles vues plus élevées; el sa li Ile uni<|uc n'est pas faite pour un lioinme tel que moi. Mais, ipielle quepuisse être son intention en exigeant que je revoie iilanclie , il faut le contenter.
Je me déterminai donc à lui obéir, me promettant bien de me tenir en garde contre les appas de sa fille; ce qui étoit plus facile à dire qu’à exécuter, cardiaque jour elle devenoit plus redoutable. Comme elle savoit jusqu'à quel point j’etois chéri de son père, elle me recevoit d’une façon si familière et si obligeante, que je n'avois pas moins à craindre des marques d amitié qu’elle me donnoit que du pouvoir de ses veux. J’élois dans une situation tout-à-fait embarrassante.
Pour surcroît d’embarras, don Juan me dit un jour: Il est temps que je vous communique un dessein que j’ai conçu. Connoissez toute l’affection que j'ai pour vous. Ma fille est présentement matura vira, et c est vous que j ai choisi pour mon gendre.
Je ne pus entendre prononcer ces paroles sans en être déconcerté. Salzedo expliqua mal mon trouble. Il crut que la joie en étoit la cause; et dans cette erreur il me dit : Oui, mon cher don Chérubin, je me fais un plaisir extrême de lier votre sort à celui de ma fille, pour vous attacher encore plus étroitement à moi. Il accompagna même ces mots d’une embrassade qui me perça le cœur. Dans le chagrin que je ressentis dans le moment de ne pouvoir être son beau-fils, je laissai tristement échapper un soupir, qu’il n'expliqua pas mieux qu’d avoit fait mon trouble : il s'imagina que Blanche n’etait pas de mon goût et qu’enfin j'avois de la répugnance à 1 épouser. 11 en fut vivement piqué;
et, jetant sur moi des yeux où le dépit étoit peint, il m adressa ces paroles d'un ton ironique : Monsieur le bachelier, je suis fâché que ma fille n’ait pu trouver le chemin de votre cœur : vous n’aimez que les beautés bisaïeules ; il faut pour vous plaire une doua Louise de Padilla.
A ce trait railleur, j’envisageai don Juan d’un air si mortifié, que ce secrétaire, jugeant qu’il se passoit alors en moi quelque chose d’extraordinaire, se mit à me considérer avec attention. Ah! Seigneur, lui dis-je, pensez-vous que je ne commisse pas le prix de l'honneur que vous me voulez faire? Rendez-moi plus de justice. La possession de dona Blanca auroit mille charmes pour moi; mais, hélas! elle m’est interdite; je suis marié. Vous! s écria Salzedo d’un air surpris, vous marié ! Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ? Si je vous en ai fait un mystère, lui répondis-je , c’est qu’en vous parlant de mon mariage, j’aurois été obligé de vous apprendre le malheur qui l’a suivi de près, et que je voudrais pouvoir ensevelir dans un éternel silence. Ne me le celez plus, ce malheur, reprit-il, peut-être vous aiderai-je le réparer. Il faut donc vous révéler ce secret, lui répartis-je; pardonnez-moi de ne vous l'avoir pas dit plus tôt. En même temps, je lui en fis la confidence entière, et je remarquai en la lui faisant qu'il partageoit mes peines.
l)on Chérubin, me dit-il lorsque j'eus achevé mon récit, je suis vivement touché de ce que vous venez de me raconter. Je ne m’étonne plus à présent si vous me parûtes troublé à la comédie de la A ’obia sonsacada. Cette pièce, sans doute, vous faisoit ressouvenir