CHAPITRE LX I
sur ma mule, et pris le chemin de Guatimala, sans vouloir être accompagné que de mon ange gardien, qui, s il me préserva de l’accident dont j’étois menacé, iv me garantit pas de la peur. Je regardai mille fois
mère moi pour voir si quelqu’un ne1 me poursuivoit point , et je lus enfin assez heureux pour arriver sain et sauf à notre monastère.
Je contai à notre prieur ma sainte prouesse, qu’il loua moins que ma fuite. Père Cyrille, me dit-il, pour vous consoler d'avoir manqué la couronne de martyr que les idolâtres vous destinoient, j’ai une agréable nouvelle à vous annoncer. Il faut à Mexico un religieux de notre ordre qui ait le talent de la prédication : les jésuites et les eordeliers l’emportent actuellement sur nous dans cette ville-là. Nous y avons besoin d’un grand sujet pour les balancer, et nous avons jeté les yeux sur vous. Notre provincial, sur le rapport que je lui ai fait des applaudissements que vos sermons ont récusa Guatimala, veut vous envoyer à Mexico. J’étois sur le point de vous écrire par son ordre, et de vous rappeler de Petapa. Vous ne pouviez venir ici plus à propos.
Cette nouvelle me fit d’autant plus de plaisir, que je soubaitoisde voir Mexico; et lepère Cyrille ne sesentoit pas peu flatté du choix qu’on faisoit de lui pour aller danscette belle ville disputer l’honneur de la chaire à des rivaux si redoutables. Je me préparai donc à obéir au père provincial , qui , dans un entretien que nous eûmes ensemble avant mon départ, m exhorta particulièrement a travailler pour soutenir par mes sermons la bonne renommée que les prédicateurs de notre ordre ont tou-
32(5 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, jours eue clans les Indes. Ensuite sa révérence m’assura que mes travaux seroient un jour bien récompensés ; et joignant à cette assurance une lettre qu’elle écri voit en ma faveur au père prieur de notre couvent de Mexico, elle me donna sa bénédiction, avec laquelle je pris le chemin de cette grande ville. J’avois pour guide un Indien qui connoissoit parfaitement la route, et qui eut l'adresse de me faire éviter la rencontre des nègres marrons qui habitent les montagnes, et détroussent les voyageurs. Sans lui ces honnêtes gens se seroient peutêtre emparés de mes dîmes et de la montre du seigneur don François de Castro; aussi je le payai fort grassement.
Étant arrivé à Mexico, j’allai saluer le prieur, qui se nomme le père Athanase, et je lui remis la dépêche du provincial. Avant qu'il la décachetât , il la haisa très respectueusement. 11 la lut tout bas avec attention, et je remarquai qu’en la lisant il paroissoit surpris et satisfait. Père Cyrille, me dit-il après avoir achevé de la lire, quand cette lettre ne seroit pas du révérend père provincial , elle contient un si bel éloge de votre mérite, que je ne pourroisme dispenser de vous recevoir comme un homme envoyé du ciel pour conserver la gloire de notre ordre. Nous ne pouvons assez nous réjouir de votre arrivée ; car enfin, poursuivit-il, les jésuites ont pris à Mexico le haut du pavé : c'est un lait constant, biais j’espère qu'ils nous le céderont bientôt : si l'on en croit cette lettre, vous allez leur ôter le prix de la prédication.
Je fis à ce compliment une réponse aussi modeste qu’il étoit flatteur; et après un assez long entretien danslequel