‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 20 sur 236 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

nous, il y en aura peut-être quelqu'une qui pourra vous rendre le repas agréable, .le lus donc oblige de faire île nécessité vertu, puisque je ne pouvois in’éebupper. J'affectois de paraître résolu, et même de rire avec ces vaillants , dont la bonne humeur excita peu à peu la mienne, ou du moins m’ota presque toute ma frayeur.

1 /heure du souper étant venue, nous passâmes dans une autre salle, où il y avoit un buffet garni de verres et de bouteilles, et une grande table couverte de plats remplis de toutes sortes de viandes. Nous nous y assîmes avec trois dames qui arrivèrent, et qu’on me dit être les épouses de quelques-uns de ces messieurs: ce que je feignis de prendre pour argent comptant, quoique ces femmes eussent l’air trop libre et trop familier pour qu'on n’eût pas d’elles une plus mauvaise opinion.

Elles étoient dans un négligé galant, et qui ne déroboit à la vue que ce qu’on 11e peut montrer sans la dernière effronterie. Au reste, elles pouvoient passer pour trois jolies personnes. Il y en avoit une, entre autres, qu’ils appeloient la Gitanilla, sans doute à cause qu’elle étoit de race bohémienne. Je n’ai jamais vu de créature plus piquante : ses yeux étoient si brillants, qu’ils éblouissoient, et la vivacité de son esprit égalait celle de ses yeux. 11 est vrai qu elle avoit une intempérance de langue qui l’emportoit quelquefois trop loin; mais on en aurait été bien dédommagé par l’abondance des bons mots et des saillies qui lui echappoient , si ses saillies et ses bons mots n eussent pas été un peu trop gaillards. Enfin, je l'admirais en l’écoutant, et je sentois qu une soubrette de celte espèce eût été pour moi, dans une maison, une terrible pierre d’achoppement.

La compagnie commençoit à plaire à monsieur le bachelier. Echauffé par les regards de la Gitanilla, et par le vin qu’il étoit obligé de boire à chaque instant, pour répondre aux brindes qu’on lui portoit de toutes parts, il oublioit insensiblement avec quelle sorte de gens il s’enivroit. Nous demeurâmes à table jusqu’à l’approche du jour. Alors, après avoir dit adieu aux spadassins et à leurs nymphes, je sortis de la ville avec deux d’entre eux, et nous prîmes le chemin de Tolède.

Page 1