CHAPITRE LXJC XI
(lans nion cabinet , on \int m'y annoncer don Manuel de Pedrilla. Je me levai dans le moment pour recevoir 1111 hoinrae <lui m’étoit si cher. Nous nous tînmes longtemps embrassés tous deux , et nous témoignâmes, par des pleurs, plutôt que par des paroles, la joie que nous avions de nous retrouver. Le souvenir de doua Paula nous attendrit d’abord, et nous ne pûmes refuser des
larmes à la mémoire de cette adultère innocente, malgré les chagrins quelle nous avoit causés à l’un et à l’autre; mais nous repassâmes bientôt de la douleur à la joie, en nous entretenant de notre famille. Nous avons d’aimables enfants, me dit don Manuel. Si Toston vous en a fait un portrait fidèle, il doit vous avoir assuré que doua Fheresa , votre fille, est toute mignonne, et que don Ignacio, mon fils, est un joli garçon. Pour votre neveu, brancillo, qui s’appelle à présent don Francisco de Clévil lente, ce n'est plus un enfant, c’est un cavalier de belle taille, et fort en état de servir le roi.
Après avoir parlé des enfants, continua don Manuel , parlons des mères. Isménie et doua Francisca sont toujours deux jolies femmes. Je suis plus que jamais épris de 1 une, et don Gregorio a pour l’autre un attachement dont la vivacité semble augmenter de jour en jour. Vous me ravissez, interrompis-je, mon ami, en m apprenant que vous vivez tous quatre dans la plus pat faite union. Que ne puis-je aller partager avec vous les douceurs de votre société ! Hé ! qui vous en empêche, me dit Pedrilla ? N êtes-vous pas maître de vos actions? Non, lui répondis-je: le comte de Gelves ne veut pas que mon beau-père le quitte; et mon beaupère, enchaîne à ses volontés, a la complaisance de lui
I*ô LE BACHELIER DE SALAMANQUE, sacrifier l’envie qu’il auroit de se reposer après ses longs travaux. De mon côté, la reconnoissance et l’amitié me lient si fortement à Salzedo, que je me fais un devoir de ne le pas abandonner. Je vous reconnois à ces sentiments, reprit don Manuel. Ainsi donc, nos dames et moi nous nous sommes en vain flattés de vous posséder avec votre épouse. Je ne demanderois pas mieux, lui repartis-je, que de passer avec elle et avec vous le reste de mes jours; mais voyez quel obstacle s’y oppose. Hé bien ! dit don Manuel après avoir rêvé quelques moments, puisque je ne puis vous arracher de Madrid, il faut que j’engage nos dames à s’y venir établir: c’est ce que je veux leur proposer, et je crois qu’elles accepteront volontiers la proposition.
J’applaudis à cette idée, dis-je à don Manuel. Puissiez-vous leur faire goûter ce projet ! Si vous êtes assez éloquent pour cela, je me charge d’acheter un grand hôtel pour loger toute notre famille : je suis en état de faire une pareille acquisition, et même toute la dépense du ménage. Retournez donc au plus tôt à la ville d’Alcaraz; déterminez, s’il se peut, les dames à venir demeurer à Madrid, et nous les amenez. Nous mènerons dans notre hôtel une vie délicieuse. On y verra régner la joie, et l’on y trouvera la bonne compagnie.
Don Manuel, impatient de voir arriver un temps si heureux, se hâta de reprendre le chemin de son pays; mais avant son départ, je le présentai à Salzedo, qui le reçut d’une manière qui le charma. Il ne lut pas moins content des politesses que lui fit mon épouse, qui, le regardant comme mon meilleur ami, crut ne pouvoir lui faire assez de civilités. Aussi me dit-il en partant: