‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 73 sur 236 · CHAPITRE XXL Ïi · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL Ïi

scrupules, et me dit, pour les lever, qu’une comédienne qui n'a voit qu’un amant à la fois , étoit au même degré de sagesse qu'une autre femme qui n’en avoit aucun. Sur ce pied-là , dis-je à Bartolome en riant, je choisis donc pour le mien le comte de Gantillana, que vous me proposez de si bon cœur, et je ratifie, par mon consentement, le traité d alliance que vous avez fait avec lui.

Quoique je parusse ne pas prononcer ces paroles sérieusement, mon époux ne laissa pas de les prendre au pied de la lettre. 11 assura le comte que j etois dans la disposition qu’il désiroit : ce qui plut si fort à ce seigneur, qu’il m’envoya pour dix mille écus de pierreries, en me demandant la permission de me venir voir dans ma chambre garnie, en attendant que j’allasse demeurer dans ma nouvelle maison. Je reçus donc sa visite, ne pouvant honnêtement m’en dispenser après avoir accepté ses pierreries. Un matin, lorsque j'étois à ma toilette, il arriva conduit par Bartolome, qui, pour mieux nous laisser en liberté de nous entretenir, s éclipsa, un moment après, en mari qui savoit les règles.

Madame, me dit le comte de Gantillana, je ne vous ferai point d’excuse de venir indiscrètement vous présenter mes hommages à votre toilette. Je sais bien que ce seroit mal prendre mon temps avec la plupart de vos camarades ; mais pour vous, belle Francisca , il n'y a pas de moment où vous soyez plus redoutable que dans celui-ci. Après un compliment si flatteur, il se répandit en discours qui ne l'étoient pas moins. Je lui trouvai toute la politesse du commandeur de Monteréal , avec quelque chose de plus, je veux dire une

1 i6 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, figure si gracieuse, que je me serois applaudie de in t tu fait aimer d’un pareil seigneur, quand il n’auroit pas eu toutes les richesses qu’il possédoit.

Après un entretien assez long et très vif, il se retira fort content de sa visite, à ce qu’il me parut; ce qui me fut confirmé par Bartolome, qui, m’ayant rejointe aussitôt que ce seigneur m’eut quittée, me dit : Le comte sort enchanté de votre esprit et de vos manières. H vient de me le dire; et je gagerois bien que de votre côté vous n’êtes pas mal affectée de lui. J’en suis tressatisfaite , lui répondis-je. Voikà de ces seigneurs avec lesquels une femme fait agréablement sa fortune. Il est vrai , reprit mon mari , qu’il y en a d’autres qui sont si plats et si désagréables, que leurs maîtresses peuvent dire avec raison quelles gagnent bien leui argent.

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