‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 90 sur 236 · CHAPITRE XXVII i Mj · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII i Mj

ma sœur: à ce que je vois, je n’ai pas besoin de voire réponse pour savoir ce que je dois penser, votre trouble ne me l’apprend que trop. Il est donc vrai que vous aimez don Pèdre! U ciel ! faut-il que vous ayez jeté les yeux sur celui de vos amants qui me paroît le moins digne de vous posséder!

Qui peut, répondit-elle, vous avoir si bien instruit d'un amour que je ne croyois pas avoir fait éclater? C'est, lui répliquai-je, un rival de don Pèdre qui l’a pénétré. Et ce rival si pénétrant , reprit avec précipitation ma sœur, est apparemment Caravajal, pour qui vous avez la bonté de vous intéresser? Eh bien, puisqu il a démêlé mes sentiments , je ne les désavouerai point. Oui , don Pèdre m'a su plaire , je ne vous le cèle pas. Je suis fâchée que vous n’estimiez point ce gentilhomme; mais sachez que je le regarde d’un œil si favorable , que je le préfère à Caravajal , comme à tous ses autres rivaux.

Oh! pour cela, ma sœur, interrompis-je avec quelque émotion, je ne puis m’accorder avec vous là-dessus. Je ne vois dans don Pèdre, pardonnez-moi ma franchise, qu un tissu de mauvaises qualités. Il est bourru, emporté, plein de caprices, et je le crois avec cela très jaloux de son naturel. Qu il soit tout ce que vous voudrez, interrompit à son tour la veuve fie Par! olome d’un air brusque et chagrin, quelque mal que vous m'en puissiez dire, il sera mon époux; et c'est vouloir se brouiller avec moi pour jamais que d’entreprendre de me détacher de lui.

Ma sœur prononça ces paroles d’un ton de voix qui m imposa silence. Je n osai plus combattre sa sotte ten-

) 4<> LE BACHELIER DE SALAMANQUE, dresse pour Rctorlillo, ni parler en faveur de Caravajal , qui fut obligé, avec tout son mérite, de céder la place à son indigne rival. J’en fus d’autant plus mortifié, que je sentois augmenter de jour en jour mon amitié pour l’un et mon aversion pour l’autre. Je détestai le caprice de F rancisca, et je commençai à craindre que notre union ne fut pas de longue durée.

Effectivement, depuis cet entretien , ma sœur changea de conduite à mon égard ; elle rabattit beaucoup des attentions et des déférences qu'elle avoit eues pour moi jusque-là. Elle affectoit même d’éviter ma conversation; et quand elle ne le pouvoit, elle me parloit d’un air glacé. Enfin , ne pouvant me pardonner de n'approuver pas le dessein qu’elle avoit d’épouser un homme baissable, elle ne me regarda plus que comme un censeur incommode et fâcheux dont elle devoit se défaire. Aussitôt que je m’en aperçus je pris mon parti. Je sortis de sa maison , d’oii je fis porter mes nippes à l’hôtel garni où j’avois auparavant demeuré, et je rejoignis mon ami don Manuel. Après cela, qu'on me vienne vanter la force du sang! quelque amitié qu'il y ait entre les frères et sœurs, il faut bien peu de chose pour l’altérer.

Après notre séparation , je cessai de voir F rancisca, qui ne tarda guère à lier son sort à celui de don pèdre par un hymen qui ne produisit pour elle que îles fruits très amers , puisqu’au lieu de trouver dans son second mari l’humeur commode et complaisante du premier, elle reconnut qu’elle étoit tombée entre les mains du plus jaloux de tous les hommes. Dès le lendemain de leurs noces, tout changea de face dans la maison ; l’entrée en fut interdite aux galants. Il n’y eut

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