‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 129 sur 191 · PREMIÈRE PARTIE. i · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. i

fut liier représentée sur le redoutable théâtre du faubourg Saint-Germain, et sifflée à double carillon; cela n'est pas concevable! Le parterre, qui, comme vous savez, n'est pas composé de gens tries, se déchaîna contre elle sans l’écouter, ainsi que cela lui arrive quelquefois, et lit un horrible tapage. Je crois encore entendre le bruit des sifflets et des huées : l’elfroyable symphonie pour les oreilles d’un auteur! M. Dacier a bien raison de dire qu’il s’étonne qu il y ait des poètes et des prosateurs assez téméraires pour braver l'ignorance de la multitude. Ceux qui le sont ne méritent pas qu’on les plaigne, quand ils éprouvent le malheur qui m’est arrivé. Mais c'en est fait, j'abandonne pour jamais la scène françoise; je ne veux plus être le jouet du public. O malheureux auteurs comiques! vous qui, nourris de la lecture des Plaute et des Térence, vous flattez de faire revivre ces grands maîtres en les imitant, vous êtes dans l’erreur. C'est vainement que Molière, leur disciple et leur rival, vous offre ses leçons; vous ne réussirez point. Le goût est corrompu; il n’y a plus de comique dans les comédies; tout y est sérieux. Les auteurs nouveaux ont banni les ris pour y admettre les pleurs; et cela , pour se conformer au génie des femmes. Elles ne se contentent pas de larmoyer aux tragédies, elles veulent aussi que les pièces comiques produisent le même effet; elles demandent partout du tendre et du pathétique; ce qui fait souvent naître des monstres, dont on ne découvre toute la laideur qu’après l’impression; car sur la scène on peut s’y méprendre; le son touchant de la voix d’une actrice, ou sa ligure

séduisante, jettent de la poudre aux yeux des spectateurs, qui se laissent aller au plaisir de s’attendrir et de pleurer, sans songer qu'il ne sont venus à la comédie que pour rire.

Mais, monsieur le partisan des vieilles pièces, me dira quelque esprit gâté, ces comédies à la mode, contre lesquelles vous déclamez tant, quoiqu’elles ne vous paroissent pas comme à moi une nouvelle lumière propre a nous éclairer , plaisent fort aujourd’hui; on y court en foule quand on les représente : que n’en faites-vous de pareilles ? Est-ce que cela vous paroît trop difficile? Non, parbleu! lui répondi’ai-je ; un verbiage d’amour, des tirades de morale, des portraits ab hoc et ab hac , et de faux brillants qu’on applaudit parce qu’on ne les entend point; tout cela conte beaucoup moins que vous ne pensez. Ce n’est donc pas la difficulté du travail qui m'empêche de disputer aux novateurs l’honneur de faire pleurer les dames; c’est le respect que j’ai pour le vrai bon; et pour tout dire, en deux mots, j’aime mieux être sifllé, en marchant sur les pas de nos grands modèles, que d’être applaudi en dépit du bon sens. Au reste, mon cher ami, quelque mauvais succès qu’ait eu ma comédie, j’en serai bientôt consolé, en faisant réflexion que c’est le sort de tous les auteurs dramatiques, sans exception, de faire le naufrage dont je suis encore tout humide. Les admirables auteurs, même des Cinna et des Tartufe, ont quelquefois entendu succéder des sifflets à leurs applaudissements.

Adieu, mon cher ami; estimé ou méprisé du parterre, je suis et serai toujours votre, etc.

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