‹ Œuvres de Le Sage (volume 4)Chapitre 169 sur 191 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

LETTRE XIX

D’un vieil auteur de Paris, à une dame d’Évrcux de ses amies.

Vous savez, Madame, que j'ai toujours fait gloire de vous consulter sur mes ouvrages avant que de les mettre au jour, et j'en fais un aveu publie; vous m’avez souvent donné des conseils dont je me suis fort bien trouvé, ce qui ne doit surprendre personne. Vous avez beaucoup de délicatesse, d’esprit et de goût, et votre approbation est ordinairement suiviede celle du public. J'espère que vous voudrez bien encore avoir la bonté de me mander votre sentiment sur le manuscrit que je prends la liberté de vous envoyer, C’est une traduction que j'ai faite; et je n'attends pour la livrera mon imprimeur, que votre réponse, c’est-à-dire une critique de l’ouvrage : ce sont les Lettres d’Aristenète. Peutêtre, Madame, n’avez-vous jamais entendu parler de cet auteur? Pour vous le faire connoître, j’aurai l’honneur de vous dire que c’est un prosateur grec, qui vivoit dans le cinquième siècle. Il a composé des Lettres galantes, dont, à la vérité, quelques-unes le sont un peu trop. Vous jugez bien que j'ai supprimé celles-là; et ce ne sera pas vous assurément qui me saurez mauvais gré tle cette suppression. Mais au reste j ai conservé celles qui ont un fonds de galanterie qui ne blesse point la pureté des mœurs: voilà les Lettres que j’ai traduites. J’ose me flatter qu’elles vous paroîtront simples, naïves et marquées au coin de l'antiquité. Elles

pourront n’être j)as du goût des amateurs du langage nouveau, qui n’estiment que les ouvrages ou l’on court après l’esprit, où l'on risque des façons de parler téméraires, et qui, traitant de plat un style simple et naturel, disent d’un air décisif, que ce n’est que d’aujourd’hui que le monde commence à avoir de l'esprit. N’en déplaise à ces messieurs, vous verrez, Madame, par ces Lettres, que dès le cinquième siècle on ne savoit point mal encenser les autels de l’Amour.

Je suis avec un profond respect,, votre, etc.

Allons, comtesse, s’écria la marquise, pour l’amour du grec, embrassons Aristenèle. Oui, dit la comtesse sur le même ton; prêtons une oreille attentive à ses Lettres. Sachons un peu comme on faisoit l’amour de son temps. On s’en acquittoit aussi bien qu’à présent, dit le curé; vous en pourrez juger par la première lettre de cet auteur, qui écrit à un de ses amis, et lui fait le portrait de sa maîtresse.

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