ET DE TRAITS HISTORIQUES DES PLUS FRAPPANTS
J e crois que je ne puis mieux commencer cet ouvrage que par un trait historique qui auroit mérité d’avoir place dans l’histoire du héros du Nord, je veux dire du grand Charles XII, roi de Suède. Je tiens ce trait de feu AI. le comte de Cromstrom, son envoyé à la cour de France; et le voici tel que je le lui ai ouï raconter.
Dans le temps que Charles étoit en Pologne à la tête de son armée victorieuse, il reçut une dépêche de Stockholm, par laquelle la régence lui donnoit avis qu’un gentilhomme de ses sujets, atteint et convaincu d’avoir commis plusieurs crimes des plus noirs 1 , avoit été emprisonné et condamné à mort; mais que l’arrêt n’avoit point encore été exécuté, parce qu’il étoit arrivé un incident qui avoit obligé les juges d’en surseoir l’exécution; que le coupable, après avoir entendu la lecture de son arrêt, avoit déclaré qu’il possédoit un secret
1 C’étoit un Livonien, nommé Paikel, condamné à mort pour avoir servi contre Charles dans les troupes saxonnes.
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qui pou voit devenir fort utile à la patrie; qu’il savoit changer le fer en argent, et que, si l’on vouloit lui laisser la vie, il s’occuperoit, dans une prison perpétuelle, à faire de l’argent pour le service de l’état; que les juges, pour savoir s’il disoit la vérité, l’avoient fait travailler, et que tous les orfèvres de Stockholm, ayant été appelés pour examiner son argent, l’avoient jugé de bon aloi; que là-dessus la régence, trouvant la chose très importante, avoit cru devoir en informer sa majesté, et lui demander ses ordres. Quoique Charles'eût alors grand besoin d’argent pour fournir aux frais de la guerre, il n’hésita point à faire cette réponse à la régence : « Aussitôt ma dépêche reçue, purgez mes « états d’un monstre indigne de vivre. »
Ce trait d’histoire, ce me semble, pouvoit être rapporté. Les lecteurs en auroient peut-être été mieux affectés que de celui dont nous fait part un historien suédois, lorsqu’il nous apprend que Charles XII avoit un chien qu’on appeloit Pompée, et qui mourut en Pologne de sa belle mort. Le roi, dit-il, ne se contenta pas de le regretter; il fit transporter son cadavre en Suède, pour lui faire recevoir les honneurs de la sépulture dans son pays natal. Cette marque de tendresse pour un chien seroit plus pardonnable à une jolie dame qu’à un grand guerrier.
Une nuit, M. de Turenne, faisant la ronde à son ordinaire, pour voir si les sentinelles étoient dans leur devoir, entendit parler assez haut sous une tente; il s’en approcha doucement , et prêta une oreille attentive aux voix qui s’y faisoient entendre. C’étoient deux
soldats de la même compagnie qui parloient, en fumant, du prince de Coudé et de M. de Turenne. Oui, disoit l'un, j’en demeure d’accord avec vous, M. de Turenne est assurément un grand général : il joint la prudence à la valeur; mais je 11e sais s’il a toute l’intrépidité de M. le prince. Et moi, disoit l’autre soldat, je soutiens que M. de Turenne 11’est pas moins intrépide que le prince de Coudé.
Tandis que les deux grivois s’entretenoient de cette sorte, le général, qui les écoutoit, les observoit attentivement sans en être vu , et s’attachoit moins à considérer celui qui plaidoit sa cause que l’autre. Il remarqua bien ce dernier, et dès le lendemain l’ayant envoyé avec sa compagnie à la tranchée, il l’y suivit. Il fit plus: il se tint assez long-temps auprès de lui , s’exposant ainsi sans nécessité. Comme il faisoit fort chaud dans cet endroit, et que ce soldat paroissoit avoir peur, M. de Turenne lui dit : Comment donc, camarade, tu as l'air effrayé, ce me semble? Il faut voirie péril sans pâlir. Considère-moi bien , aperçois-tu sur mon visage quelque impression de crainte? Monseigneur, lui répondit le soldat, tout le monde n’est pas unTurenne. « Oh! 0I1! reprit le général, je suis donc, à ton avis, « plus intrépide qu’hier au soir. Ya, mon ami, ajoutait t-il, je te permets de te retirer; sors de la tranchée; « je me suis assez vengé de toi en t'y envoyant; mais « ne te mêles plus de faire des parallèles entre tes « généraux. »
Un avocat et un curé de village s’entretenoient ensemble. Le pasteur étoit un bon prêtre, homme sim-
pie, crédule, et passablement Ignorant. De 01 en aiguille leur conversation tomba sur les loups-garoux. Le curé assura qu'il enavoit vu un ; ce qui fit faire un éclat de rire à l’avocat. Riez tant qu’il vous plaira , monsieur le jurisconsulte, lui dit l'ecclésiastique; rien n’est plus véritable. Je ne dis pas on dit; mais j’ai vu. Quoi! Monsieur, reprit l’avocat , vous auriez effectivement vu un loup-garou? Comme je vous vois, repartit le curé. Pauvre homme que vous êtes, reprit le jurisconsulte, vous êtes dans Terreur populaire; il faut que je vous désabuse. Apprenez que ce qu’on appelle communément loups-garoux sontcertains hommes mélancoliques qui courent la nuit, et qui, par des cris affreux , épouvantent le peuple qui les voit passer. Je vous demande pardon, dit le bon curé; il y a des loups-garoux qui ne sont pas des hommes , mais des fantômes. Sur ce pied-là, répliqua l’avocat, vous jureriez donc que vous avez vu réellement un loup-garou? Sans doute, répondit le prêtre , j’en jurerois. Une nuit, au clair de la lune, il en passa un près de moi : à telles enseignes qu’il me causa une frayeur horrible. Et sous quelle forme, dit le jurisconsulte, vous apparut-il? Sous la forme d'un âne, repartit le pasteur. «Allez, « allez, monsieur le curé, lui dit l’avocat en faisant un « éclat de rire, vous avez eu peur de votre ombre. »
Un abbé, Auvergnat, âgé de soixante-dix ans pour le moins, se faisoit soigneusement raser tous les jours, et, tout au contraire, un de ses amis qui n’en avoit pas encore trente-cinq, laissoit croître sa barbe par paresse, et sa barbe commencent à blanchir déjà. Un
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jour, le vieil abbé passant la main sous le îlienton du jeune bomtne , lui dit d’un air badin : Ho! bo ! mon ami, tu grisonnes. « Il est vrai, lui répondit le jeune «■ homme, je grisonne à la Heur de mon âge; mais « savez-vous bien la différence que le monde trouve « entre nous deux? Vous vous faites, dit-on, raser tous « les jours pour tromper ies femmes , et moi je laisse « croître ma barbe grise pour tromper les maris. »
Un fameux guerrier se voyant entouré de médecins et de prêtres, et sur le point de mourir, disoit douloureusement : Hélas! pourquoi faut-il que la mort, qui ne m’a jamais fait peur dans les combats, me fasse trembler aujourd’hui dans mon lit? Il faut en effet que la mort perde dans un combat le droit d’épouvanter, puisqu’à la journée de Parme , un soldat françois, étendu sur le champ de bataille parmi les morts et les mourants, entendant ceux de son parti crier : Vive le roi! fit chorus avec eux en expirant.
Un gentilhomme de Dijon, homme d'esprit, ayant envie d’avoir une charge dans la maison d’une princesse, se rendit à Paris pour en traiter avec un officier de cette princesse, lequel en étoit pourvu, et qui cherchoit à s’en défaire. Ils s’abouchent tous deux , conviennent de prix, et prennent un jour pour consommer l’affaire. La vedle de ce jour, le Bourguignon pria l’officier de le mener chez la princesse, et de lui procurer le plaisir de la voir souper. L’officier lui donna cette satisfaction. Pendant le repas, le gentilhomme de Bourgogne s’attacha surtout à observer la
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princesse , qui lui parut manger avec un peu trop d’appétit. Il fit ses réflexions là-dessus en s’en retournant à son auberge; et, dès le lendemain matin, il reprit le chemin de son pays, après avoir chargé son hôte de faire tenir de sa part à l'officier de la princesse un billet qui ne contenoit que ces mots : « Ne « vous étonnez pas, Monsieur, si je vous manque de « parole . j’ai vu souper la princesse. »
Une vieille coquette qui faisoit l’agréable , quoiqu’elle fût effroyablement laide , disoit devant sa nièce, qui étoit une fille de douze ans, et fort avancée pour son âge : Si le roi vouloit me faire enfermer dans un couvent, et qu’il m’en laissât le choix , je dirois qu’on me mène aux Cordeliers. «Non, ma bonne, « lui dit sa nièce, je crois que vous feriez mieux de « vous mettre aux Quinze-Vingts. »
Deux jeunes gens, dont le plus spirituel n’étoit qu’une béte , dînoient avec une dame d’esprit qui, les connoissant l’un et l’autre pour ce qu’ils étoient, rioit à leurs dépens, en les entendant disputer avec chaleur sur une façon de parler. Je soutiens, dit l’un, qu'il faut dire : Donnez - moi à boire. Non , non , disoit l’autre; je parie tout ce qu’on voudra qu’on dit plus élégamment: Apportez-moi à boire. La dame, à la fin, fatiguée d’une si sotte dispute, fit taire les disputeurs, en leur disant fort plaisamment : « Messieurs , vous « vous trompez tous deux ; vous devez dire : Menez- « moi boire. »
11 y avoit à la table d’un intendant de province, un
père jésuite accompagné d'un frère de sa société. Le frère, mal instruit des usages du grand monde, trouvant un ragoût excellent, y trempa son pain. A cette action rustique, le père voulut lui donner, par-dessous la table, un coup de pied pour l’avertir de ne pas continuer; mais, par malheur, sa révérence s’y prit si maladroitement, qu’au lieu de frapper la jambe de son compagnon, elle attrapa celle de l’intendant, qui lui dit avec précipitation : « lié ! mon père, prenez x garde à ce que vous faites ; ce n’est pas moi qui sauce. »
Un jeune seigneur, petit-maître en diable, se plaignoit , devant des courtisans, d’un malheur qu’il assuroit lui être arrivé. J’ai, leur dit-il, été arrêté et volé cette nuit sur le Pont-Royal par cinq ou six voleurs qui m’ont mis le pistolet sur la gorge. Ce qui me fâche le plus, c’est qu’avee ma bourse ils m’ont pris des papiers parmi lesquels il y avoit un billet de femme ; cela n'est-il pas bien affligeant? Un courtisan qui connoissoit ce jeune seigneur pour un jeune homme qui fréquentoit volontiers toutes sortes de dames, lui dit là-dessus: « Oui, marquis, vous avez raison d’être « mortifié de la perte de ce billet ; car ces marauds « pourront bien en reconnoître l’écriture. »
M. de Santeuil , ce fameux poète latin, a dit mille choses qui ne sont point dans le Sanloliana , et qui pourtant mériteroient d’y être. Un jour j’allai voir ce chanoine avec un de mes amis. INous le trouvâmes qui se promenoit seul, en gesticulant, dans le jardin de Saint-Victor, où il faisoil apparemment des vers , car
il en composoit sans cesse. Nous l’abordâmes, et lui adressant la parole : Monsieur, lui dit mon ami, qui vivoit avec lui très familièrement, nous venons, ce gentilhomme et moi, vous prier de nous faire part de la nouvelle hymne que vous avez composée, et qu’on nous a extraordinairement vantée. Voulez -vous bien nous accorder celte satisfaction? Ce monsieur que je vous présente, ajouta-t-il, se connoît parfaitement en poésie latine; et pour preuve de cela, c’est qu’il est admirateur de vos ouvrages. « Je le- veux bien, Mes- « sieurs, répondit Santeuil. Vous allez entendre la .plus « belle chose du monde. Je ne crois pas avoir rien fait « de meilleur en ma vie. »
La modestie, comme on le peut voir par ce début, n’étoit pas la vertu favorite de ce poète, lequel, à l’exemple d’Horace, se louoit sans façon lui -même à tout propos , et disoit ordinairement ce vers , dans l’ivresse d’un ouvrage qu’il venoit d’enfanter :
Sublimi ferio sidéra verdee.
Il nous récita donc l’hymne avec sa vivacité ordinaire. Nous applaudîmes à sa versification, ou, pour mieux dire, nous lui en parûmes charmés. Nos louanges échauffèrent le poète , qui, tout à coup, entrant en enthousiasme, s’écria du ton d’un énergumène, qui étoit son ton naturel : Voilà ce qui s’appelle clés vers! Virgile et Horace s’imaginoient que personne, après eux, n’oseroit composer des vers dans leur langue. 11 est certain que ces deux princes de la poésie latine, après avoir coupé, pour ainsi dire, l’orange en deux, et l’avoir pressée, l’ont jetée; mais moi j’ai couru après l’orange.
on criant à liante voix : « Attendez, poëte de Mantoue, « et vous, favori de Mécenas, attendez, j’en veux faire « des zestes. »
Un seigneur de la cour, grand railleur de son naturel, avoit coutume de faire des questions embarrassantes et burlesques aux personnes qu'il abordoit ; mais il rencontroit quelquefois des gens dont la repartie étoit prompte. Un jour entre autres il s’avisa d’arrêter dans le parc de Versailles un vieux courtisan qui s’y promenoit, et de lui demander ce que signifioient ces trois mots : Faribole , obole et parabole. Le courtisan qu’il agaçoit, et qui avoit bec et ongles, lui répondit sans hésiter: Faribole , c’est ce que vous dites; obole , c'est ce que vous valez ; et parabole , c’est ce que nous n’entendons ni vous ni moi.
Je viens de dire que le poëte Santeuil avoit bonne opinion de ses ouvrages; en voulez - vous encore une preuve démonstrative? je vais \ous la donner. Je dînois un jour avec lui dans sa chambre. Sur la fin du repas, il entra un chanoine de Saint-Victor chargé de deux lapins qu’il présenta à M. de Santeuil, en lui disant : Mon cher confrère, je reviens de mon prieuré, d’où je vous apporte deux lapins de ma garenne. Je vous prie de les accepter d’aussi bon cœur que je vous les présente. « Ab! mon ami, répondit vivement « Santeuil, je reçois votre présent avec plaisir, et je vous « en remercie. Je vous le paierai au centuple; je vous « donnerai un exemplaire de mes ouvrages. »
Je tiens de la propre bouche de ce poëte un autre
trait de sa vie que j’aurois tort d’oublier. M. de Sanleuil alla dîner un jour chez M. le maréchal de La Feuillade , à la place des Victoires. Comme il entroit dans la cour, il vit le maréchal qui s’entretenoit à une fenêtre avec M. l’évêque de Meaux. Ces deux seigneurs l’aperçurent aussi, et furent bien aises de le voir: Bon, s’écria le prélat, voici Santeuil, nous allons nous réjouir; mais si nous en voulons tirer bon parti, il faut que nous le mettions en colère ; vous savez qu’il n’est, agréable que lorsqu'on le contredit, et qu’il se fâche. Il est vrai, dit M. de La Feuillade, que sans cela ce n’est pas un homme fort réjouissant; mais il n’est pas difficile de le mettre en mauvaise humeur. C’est un soin dont je me charge, reprit l’évêque; je n'ai qu’à critiquer un de ses ouvrages, pour le rendre furieux comme un possédé. D’accord , répliqua le maréchal ; tout ce que je crains, vous connoissez sa pétulance; prenez-y garde, il est sujet à ruer. Je veux bien, repartit le prélat, m’exposer à ses ruades; s’il m’en donne quelqu’une, je l’aurai méritée, puisque je me la serai moi-même attirée de gaieté de cœur.
Enfin l’on se mit à table, et sur la fin du repas, M. de Meaux fit tomber la conversation sur la poésie latine : il affecta même d’élever jusqu’aux nues les premières inscriptions de M. de Santeuil, et finit en disant que c’étoit dommage que les dernières n’y répondissent point. Le poète pâlit à ces paroles; puis, tout à coup s’enflammant : Quoi! Monseigneur, dit- il au prélat, vous trouvez mes dernières inscriptions audessous des premières? Fort au-dessous, lui répondit l’évêque. A cette réponse, Santeuil, perdant toute re-
MÉLANGE AMUSANT, tenue, se leva de table en lui disant brusquement : « lié bien, Monseigneur, mes dernières inscriptions « sont donc mon apocalypse!»
Un matin j'entrai dans un café où il alloit ordinairement de beaux esprits. Quelques-uns de ces messieurs rioient encore d’une aventure qu’on venoit de leur conter. Je les priai de m’en faire part; nous parlons du poète Damon, me dit un géomètre de ma connoissance, et nous rions d’un petit accident qui lui est arrivé. Vous savez qu’il est galant. Il a été voir fa belle Dorimène, qui lui a donné sujet de s’en repentir. Pour se venger d’elle, il dit partout qu’elle a eu tles bontés pour lui , mais qu’il en a des remords cuisants. Il a tort, m’écriai-je en riant, il devroit dire seulement qu’elle l’a maltraité, sans se vanter d’avoir été bien avec elle, suivant cet axiome d’opéra:
On dit les rigueurs De sa bergère ;
Mais pour les faveurs Il faut les taire.
Un Parisien et un Gascon jugeant différemment tous deux de la voix d’une actrice de l’Opéra, disputoient avec vivacité. La belle voix! disoit le Parisien; quelle douceur! lié quoi! s’écria le Gascon, sa voix vous paroît douce? Sandis! je la trouve, moi, d’une aigreurqui m’écorcbe les oreilles, v Je crois que si cette fdle cra- « choit de dessus le Pont- Neuf dans la rivière, elle « feroit de l’oxycrat jusqu’à Saint-Cloud. »
Il est constant que les Gascons pensent et s’expri- Le Sage. Théâtre, Mélanges. O
ment singulièrement et d’une façon plaisante. Un jeune héritier de Gascogne, se plaignant du peu de bien que son père lui a voit laissé, disoit : Comment veut-on que je sois riche? mon père étoit un prodigue, un dissipateur qui auroit mangé les revenus du roi. « S’il ne « fût jamais entré dans notre famille, j’aurois vingt <( mille écus que je n’ai pas. »
J’ai connu un autre Gascon qui étoit un vieux chirurgien. Il avoit un spécifique qui emportait toutes sortes de fièvres en moins de trois jours, de sorte qu'il s’étoit par-là mis en vogue. Une veuve et riche bourgeoise de Paris l’ayant envoyé chercher, lui dit : Monsieur, vous voyez une femme bien mortifiée. J’ai un fils qui étudie au collège des révérends pères jésuites; il devoit danser sur le théâtre dans un ballet qui sera représenté dans six jours ; mais, comme il a une fièvre continue, il n’y a pas d’apparence qu’il y puisse danser. Pardonnez-moi, Madame, lui répondit le chirurgien d’un air de confiance, je le ferai danser; deux jours après qu’il aura pris mon remède, adieu la fièvre; et puisque le ballet ne doit être exécuté que dans six jours, vous pouvez compter qu’il dansera. U ne se contenta pas d’avoir assuré que l’écolier danseroit : Oui , Madame, ajouta-t-il, comme si son spécifique eût eu aussi la vertu de faire danser parfaitement; « il dansera 3 « vous dis-je, et encore mieux que les autres. »
Un maître de pension de chiens, je veux dire un de ces hommes qui prennent chez eux des chiens en pension pour leur apprendre des gentillesses, fut appelé
clic/, une marquise, qui lui dit qu'elle a voit une chienne dont elle vouloit lui confier l’éducation. Vous êtes, à ce qu'on m’a dit, continua la dame, le premier maître de Paris pour faire de bonnes écolières, et c'est ce qu'il faut à Syl \ic, car c'est une ignorante qui 11e sait pas même encore apporter. Combien demandez-vous de temps pour l’endoctriner? Il faut, répondit-il, que je voie le sujet auparavant. La marquise aussitôt appela sa chienne, et la mettant entre les mains du maître : Tenez, Monsieur, lui dit-elle, voyez, examinez bien cette petite créature, et me dites si vous lui trouvez de la disposition à devenir savante. Le maître, après avoir manié les pattes de Sylvie, assura qu'elle lui paroissoit disciplinaire et propre à profiter de ses leçons. Je lui enseignerai, poursuivit-il, nulle singeries amusantes , et je vous réponds que dans trois mois vous aurez une chienne accomplie. Et combien prenezvous par mois pour une pensionnaire, lui dit la dame? Deux louis d’or, répondit-il; c’est un prix fait. Comment deux louis , s’écria la marquise étonnée ! Je croyois qu’il ne m’en coùteroit tout au plus qu’une pistole. Fi donc! Madame , répliqua-t-il, me prenezvous pour un répétiteur de philosophie ? Je prends deux louis d’or. « N’est-il pas juste que je sois payé « comme les maîtres à danser, puisque ces messieurs « et moi nous faisons le même métier. »
A. propos de chiens , Lucien rapporte qu’une dame romaine affectoit de faire porter un petit chien qu’elle aiinoit , par un phdosophe stoïcien, dont elle avoit coutume de se faire accompagner. Ce qui le fit appeler
par les stoïciens, philosophe cynique. Les femmes font faire aux hommes aujourd’hui des actions bien plus liasses; mais l’amour consacre toutes les bassesses.
En entrant un malin dans le cabinet d’un homme de lettres de mes amis, j’en vis sortir une façon d'auteur de ma connoissance, homme extraordinairement laid. Nous nous saluâmes de part et d’autre; ce que mon ami ayant remarqué : A ce que je vois, me dit-il, vous connoisscz ce petit monstre-là? Il y a long-temps, lui répondis-je; et, tel qu’il vous paroît, croyez-vous.bien qu’il ne laisse pas d’avoir pour femme une des plus aimables personnes de Paris : mais elle a la réputation de ne lui être pas scrupuleusement fidèle, «Oh, ré- « pliqua mon ami, je n’étois en peine que de savoir « s’il étoit marié. »
Un cavalier galant et déjà sur la fin du bel âge, étoit aimé depuis dix ans d’une vieille et riche veuve. Elle tombe malade, elle se met entre les mains des médecins, et meurt; car cela va tout de suite le plus souvent. Par bonheur pour le galant, elle avoit fait avant sa mort un testament par lequel elle lui laissoit une belle terre. Les héritiers de la veuve voulurent lui contester son legs; mais ils perdirent leur procès. Après l’audience, une nièce de la défunte, fille de dixlmit ans , et qui de plus est fort jolie , dit d’un air railleur au cavalier : Monsieur, Monsieur, voilà une terre que vous avez eue à bon marché : « Mademoi- « selle, lui répondit-il, je vous la donnerai pour le « même prix quand il vous plaira. »
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L’empereur Auguste ne voulant pas être loué par les méchants poètes, ordonna aux préteurs de les empêcher d'avilir son nom par leurs écrits, et même de le prononcer dans leurs assemblées. Heureusement pour les mauvais poètes d’aujourd’hui, les princes n’ont pas tous la délicatesse d'Auguste.
Lorsque j’entends parler de mauvais poètes, je pense toujours à ce pauvre abbé Marolles de Villeloin , le traducteur banal des auteurs latins. Jl avoil un talent tout particulier pour composer des vers ridicules sans les croire tels. Je le trouve surtout inimitable dans la traduction de ces deux vers de Virgile :
Malo me Galatea petit , lasciva paella ,
Et figit ad sa/ices , et se cupit antè videri.
Il les a traduits en quatre vers françois très propres à égayer le lecteur. Les voici :
Galatée enjouée, et clans sa belle humeur,
Me frappe d’une pomme et me fait de l’honneur;
Et puis elle s’enfuit sous la verte saussaie,
Et fuyant , elle veut être vue étant gaie.
Nos poètes tragiques , faute d’attention , tombent dans un défaut qui n’est pas moins condamnable que celui de faire des vers ridicules. Ils en mettent de comiques dans leurs tragédies , sans faire réflexion que les spectateurs, qui prennent plutôt garde aux. mauvais endroits d’une pièce qu’aux bons, sont prompts à saisir ce qui leur donne occasion de rire; et par-là souvent, un ouvrage, quoique d’ailleurs plein de beautés, est mal reçu du parterre.
Quand Rome eut le bonheur de perdre l'empereur Caligula , on trouva dans le cabinet de ce prince deux papiers, sur l’un desquels étoit écrit le mot épée, et sur l’autre on lisoit le mot poignard. Ces papiers funestes contenoient les noms de plusieurs malheureux citoyens que le tyran avoit dessein de faire périr par ces instruments. Se peut-il qu’un si méchant prince ait eu après sa mort autant d’imitateurs que l’histoire lui en donne?
11 y a des commissions dont il est bien désagréable d’ètre chargé. Un roi de Perse, irrité contre son fds unique, résolut de s’en défaire, et proposa dans sa colère à un seigneur de sa cour de tuer ce jeune prince, sous peine d’être exilé. Le courtisan, sans balancer, refusa de se charger de la commission, aimant mieux aller en exil, que de se couvrir d’un sang si précieux. Le sophi, dont la fureur ne s’apaisoit point, s’adressa à un autre seigneur qui fut plus obéissant, et lui porta même la tête du prince, en s’applaudissant de son exécution sacrilège; mais le sophi ne vit point la tête de son fds sans que la paternité s’émût; et sa fureur changeant d’objet, il lit sur-le-champ mettre à mort l’assassin, dont il donna tous les biens au courtisan exilé, punissant ainsi la coupable obéissance de l’un, et récompensant la généreuse désobéissance de l’autre.
La naissance d’Apelles et celle d’Hippocrate rendoient célèbre l îlc qui avoit vu naître ces grands hommes; mais elle l’étoit encore davantage, a cause du temple d’Esculape qu’on y voyoit, et dans lequel
MÉLANGE A ML! SAN'!’. Ôpt
tous les malades qui guérissoient ctoient obligés d’aller faire enregistrer les remèdes auxquels ils dévoient le rétablissement de leur santé. On dit qu’Hippocrate n’étoit devenu si habile qu’à foree d’avoir lu ees mémoires inestimables. Si cela est, quel dommage que nos jeunes médecins ne lésaient pas! ils leur seroient peut-être plus utiles que nos écoles de médecine.
Je n’oublierai jamais un trait que )e me souviens d’avoir autrefois lu dans une vieille chronique turque. Le Grand-Seigneur, voulant se faire saigner, fit venir son premier chirurgien, qui se mit aussitôt en devoir de lui ouvrir la veine; mais par malheur en piquant le bras de sa hautesse, la pointe de la lancette se cassa et demeura dans la plaie. Que fit le chirurgien dans un si grand embarras? Il eut recours à un expédient des plus singuliers; il donna un rude soufflet au Grand- Seigneur, qui l’ayant reçu se mit dans une fureur extrême, et cette fureur lui devint salutaire, puisqu’elle fit sortir de l’ouverture de la veine la pointe de la lancette. Ce que le chirurgien ne vit pas si tôt, qu’il s’écria d’un air de triomphe : Loué soit notre grand prophète, qui m’a si heureusement inspiré! voilà ma faute réparée! Ta hautesse à présent peut me faire mourir, si elle veut, pour me punir d’avoir commis le crime que je viens de commettre; mais, pour la tirer du péril où je l’avois mise, j’aurois risqué mille vies. «Va, lui répondit le Grand-Seigneur, je dois plutôt « songer à te récompenser qu’à te punir. »
( >n dit que le père du fameux Michel- Ange, n’étant
pas bien aise que son fils s’attachât à la peinture, avoit coutume de le gronder quand il le voyoit peindre ou dessiner. Un jour, entre autres, en le reprenant, il se mit dans une colère horrible contre lui. Notre peintre, au lieu de faire quelque attention aux reproches que son père lui faisoit, le considéra avec admiration; et frappe d’un si beau modèle de vieillard irrité: «Ab! <( s’écria-t-il en enthousiaste, le beau père en colère à « peindre ! »
PLAISANTE RÉPONSE ü’aRISTOTE.
Ce philosophe eut un jour le malheur de rencontrer un homme qu'il connoissoit pour un importun, pour un babillard insupportable dans la société. Il auroit bien voulu l’éviter, mais cela ne lui fut pas possible; car son fâcheux l’aborda brusquement, et lui adressant la parole, sans lui donner le temps de se reconnoître : Grand philosophe, lui dit-il, vous qui savez tout, daignez m’apprendre s’il faut ajouter foi à ce qu’Appien rapporte dans son troisième livre de la chasse*? Il assure que le hurlement des loups fait mourir les agneaux. Cela ne vous paroît - il pas bien étonnant ? Non, lui répondit Aristote, en se débarrassant de lui avec précipitation. « Tout ce que je trouve d étonnant, « c’est qu’un homme qui a deux jambes, et qui vous « voit venir à lui, soit assez sot pour vous attendre. »
Alexandre alla voir travailler Apelles dans son ate-
* C’est Arrien, et non Appien, qui a écrit sur la chasse; mais l’un et l’autre vécurent dans le second siècle de l’ère chrétienne, environ cinq cents ans après Aristote.
lier, et s'avisa de parler peinture. Comme il s’en acquittoit fort mal , le peintre lui dit tout lias en souriant : « Taisez-vous, Seigneur, vous faites rire les garçons qui « broyent mes couleurs.»Ce n'est pas un defaut d ignorer un art; mais c’en est un d’en parler quand on 1 ignore.
lin général d'armée remarquant parmi les officiers qui dinoient à sa table, un homme d’une figure assez plate , et qui n’a voit pas l'air opulent, lui demanda qui il étoit : Je ne suis encore que sous-lieutenant d’infanterie, lui répondit l’officier subalterne, qui étoit un jeune cadet de la Garonne, des plus éveillés. Te général , homme fier, à ce mot de sous-lieutenant sourit d’un air dédaigneux : Qu’est-ce que c’est qu’un souslieutenant? Y a-t-il dans l’armée quelqu'un qui soit audessous d’un pareil officier? Oui, Monsieur, lui repartit le Gascon. Mais encore, reprit le général, quelle place peut être inférieure à la vôtre? « Parbleu, lui ré- « pondit l'officier, c’est celle du capitaine de vos gardes.»
Ln de nos poètes connu pour un de ceux qui passent quelquefois par les baguettes, se plaignoit dans un café d’un homme qui n'étoit pas présent : Oui , disoit-il, avec emportement, il me le paiera. Je lui donnerai cent coups de bâton , la première fois que je le rencontrerai. « Cent coups de bâton ! » s’écria là dessus un plaisant qui connoissoit notre poète pour un homme qui n’étoit pas si méchant qu’il le paroissoit : « cent coups de bâton! c’est beaucoup. Mais, ajoula- « t-il, il est vrai que vous êtes en fonds, vous pouvez « les donner sans vous incommoder. »
Apres la bataille cl Ilochstedt, on chanta le TeDeiun à la cour du vieux duc de Zell, et l’on y lit bien des réjouissances. Un seul homme parut ne prendre aucune part à la joie publique; c’étoit un valet de chambre du duc, un François qui servoit son altesse depuis vingtcinq ans. Le prince s’étant aperçu qu’il avoit un air triste, l’appela et lui dit tout bas en riant : Mon pauvre garçon, nature pâtit chez toi, n’est-ce pas ? « Hélas! « mon prince, lui répondit le valet de chambre, il y a « si long-temps que j’ai l’honneur d’être à votre ser- « vice, que je ne saurais m’affliger de ce qui réjouit « votre altesse; mais je vous avoue en même-temps « que je ne puis oublier que je suis François. »
Pèdre I, surnommé le Juste et le Cruel, huitième roi de Portugal, ayant appris qu'il y avoit dans les prisons de Lisbonne un jeune bourgeois, pour avoir battu son père, en témoigna une extrême surprise. Il ne pouvoit croire qu’un fils fût capable de s’emporter jusqu’à frapper l'auteur de sa vie. Il voulut approfondir cette affaire. Il commanda qu’on fît venir la mère du prisonnier, et dans un entretien particulier qu'il eut avec elle , il lui fit adroitement avouer que l'enfant étoit fils d’un M*¥*, par lequel autrefois elle avoit été séduite. Après que le roi eut arraché à la bourgeoise un si horrible secret , il tourna toute sa colère contre le M¥¥¥, qu'il fit étrangler.
C’est ce même roi de Portugal qui , pour prévenir la ruine de la veuve et de l’orphelin , bannit du barreau les avocats et les procureurs ; ce qui, dit un historien,
parut si judicieux à Marie, reine de Hongrie, qu'elle mit les choses sur le même pied dans ses états. Llle faisoit à son exemple plaider les parties devant elle, et terminoit sur-le-champ leurs contestations. Il y a bien d'autres pavs oii I on souhaiteroit que la justice fut administrée de cette façon.
Pèdre le Cruel, roi d'Aragon, étoit contemporain de celui de Portugal, et le surpassoit en cruauté. Le trait que je vais rapporter fera connoître son caractère. Ce prince n’avoit pas de plus grand plaisir que de se déguiser la nuit, et d'aller tout seul courir les rues de Saragosse, pour attaquer les passants et férailler avec eux. Une nuit il rencontra un cavalier qui n'étoit accompagné de personne, et qui portoit une guitare qu’il se proposoit apparemment de faire entendre sous le balcon de sa maîtresse. Le prince spadassin l’arrêta, et l'obligea de mettre l’épée à la main. Ils se poussèrent de part et d’autre, et le roi, après avoir tué son homme, regagna son palais fort satisfait de sa soirée.
Le lendemain matin , il demanda aux courtisans qui vinrent à son lever, ce qu’on disoit de nouveau dans la ville : Sire, lui répondit l’un d’entre eux, il est arrivé cette nuit un malheur. Don Joseph de Longarès a été tué d’un coup d’épée; et ce qu'il y a de plus triste, c'est que personne ne sait qui lui a ôte la vie ; ce qui fait perdre à ses parents et à ses amis l'espoir de pouvoir le venger. Le corrégidor qui vint confirma cette nouvelle, dont le roi affecta de paroitre fort affligé : il faut , s’écria-t-il aussi vivement que s’il eut oublié qu’il étoit l’auteur de ce funeste accident , il
3y6 MÉLANGE AMUSANT,
faut remuer ciel et terre pour découvrir le coupable; j’en veux faire un exemple qui épouvante les méchants. Allez, continua-t-il en s’adressant au corrégidor, je vous ordonne de faire vos diligences, et de venir demain me rendre compte de vos recherches.
Le magistrat obéit; il fit tant de perquisitions qu’il lut enfin au fait : Hé bien, lui dit le prince le jour suivant, quel a été le fruit de vos soins? Avez-vous appris ce que je veux savoir? Sire , lui répondit le corrégidor d’un air embarrassé, le meurtrier, à ce qu’on m’a dit, est d’une qualité si distinguée, que nous ferons mieux, je crois, d’en demeurer là que de pousser les choses plus loin. Pourquoi cela , reprit le roi d’un ton de voix élevé? quelque soit cet homme-là, je prétends que vous lui fassiez son procès; qu’il éprouve toute la rigueur des lois; point de ménagement.
Le juge, étonné de voir que le prince s’obstinoit à exiger de lui une semblable chose, sortit en l’assurant qu’il alloit promptement finir cette affaire ; effectivement le jour d’après il revint trouver le roi : Sire, lui dit-il , je viens de condamner à mort l'assassin ; mais ce n’est que par contumace , car il s’est évadé après avoir fait son coup. Au défaut de sa personne, j’ai pris un parti que votre majesté, je pense, ne désapprouvera pas : j’ai fait attacher à un poteau dans la place publique un écriteau qui contient ma sentence; et comne je ne sais que le nom de baptême du meurtrier, j’ii fait mettre seulement ces paroles : « Un quiet dam nommé don Pèdre , etc.... Fort bien, lui dit le « prince , vous avez fait votre devoir; je suis content <( de vois. »
Il arriva clans le temps de la régence qu’un officier de la garnison de Valenciennes fut député pour aller à la cour solliciter le paiement de ce qui étoit dû à son régiment. Cet officier étoit un homme chargé d’embonpoint, et avoit un teint fleuri. Dès qu’il fut à Paris, il alla au Palais-Royal présenter un placet au régent, qui, voyant que tous les besoins du régiment y étoient exposés, considéra fort attentivement le député, et lui dit en souriant : « Il faut avouer que votre garnison ne « pouvoit choisir un homme plus propre que vous à « représenter sa misère; vous avez un visage de bisque « nourri : Monseigneur , lui répondit l’officier, ne me « reprochez pas, s'il vous plaît, mon visage; car je le « dois à mon auberge. »
Deux comédiens du roi allèrent un matin souhaiter une heureuse campagne à monsieur le maréchal de *** la veille de son départ pour le Rhin. Sur la fin de leur conversation, un des comédiens, qui étoit un acteur comique, prenant le ton d’un héros de théâtre, dit au général pour le faire rire en le quittant : Allez, Seigneur, allez dans les champs de Mars cueillir de nouveaux lauriers; songez que vous devez tous les ans une victoire à la France; vous vous êtes jusqu’à présent bien acquitté de cette dette, et je serois volontiers votre caution pour l’avenir. Le maréchal, à qui les plus brillantes reparties ne coûtoient rien, lui répondit : Vous me faites un compliment trop flatteur, INI. Crispin; vous savez que le dieu des batailles est le maître des événements. Il est vrai qu’il a dit: Aide-toi et je t’aiderai. « Ainsi j’espère, ajouta-t-il en souriant,
ÔyS MÉLANGE AMUSANT.
« que Dieu et moi nous ferons quelque chose cette « année. »
Ce grand général ne se flattoit pas d’une fausse espérance, puisqu’il commença sa campagne par forcer les lignes des ennemis.
Le même acteur comique, qui étoit en possession de parler familièrement à M. le duc d’Orléans, se trouvant par hasard derrière lui dans la foule sur les degrés du palais, le jour que ce prince fut déclaré régent du royaume, il lui prit une boutade digne d’un homme de sa profession. Il tiradoucementpar la manche S. A. R., et lui dit à l’oreille :« Monseigneur, avouez que vous « jouez aujourd’hui un beau rôle. » Le prince ne put s’empêcher de sourire de cette saillie comique, malgré les choses sérieuses dont il avoit l’esprit occupé.
Le soir d’une journée malheureuse pour nos armes, un vieux soldat retournoit au camp fort affligé du succès de la bataille, et jurant contre le chef de l’armée. Il entra dans une boutique où l’on vendoit du tabac; il en acheta, mais par inadvertance il sortit sans payer: Ilola, ho! grivois, lui dit la marchande, et où est l’argent? Le soldat, revenant tout à coup de sa distraction, satisfit la marchande et dit : « Sarpedié la tête me « tourne; je crois que je deviens général. »
Un autre vieux soldat, ayant été surpris en maraude, alloit être branché pour un chou qu'il avoit dérobé. Comme il ne croyoit pas avoir mérité un si rigoureux châtiment pour une faute si légère, il ne pouvoit se
résoudre à se jeter aux pieds d’un religieux qui étoil là pour le confesser; on avoit beau lui représenter que les lois de la guerre vouloient qu’on punît un maraudeur, sans qu’on eût égard à la valeur des choses qu il avoit volées : Vous vous moquez de moi, Monsieur, disoit-il au prévôt de l’année; quoi! vous voulez faire pendre un soldat de soixante ans pour un chou ? Allons, allons, cela n’est pas juste. Point tant de raisonnement, mon ami, lui répondit le prévôt, confesse-toi vite. Qu'on l’expédie. Enfin le soldat, au lieu de céder docilement aux efforts que les gens du prévôt faisoient pour se saisir de sa personne, les repoussoit de toute sa force.
Pendant qu’il lultoit contre eux vigoureusement, ii passa par-là un prince qui eut pitié de ce vieux soldat, et qui pria le prévôt de suspendre l’exécution pour une heure, disant qu’il alloit demander sa grâce au général. Véritablement ce prince lui parla pour le coupable, et bientôt le prévôt reçut ordre de le lâcher. Le soldat, transporté de joie de se voir hors de péril, dit à ses camarades : « lié bien, mes amis, vous le voyez, si je « me fusse confessé, ma foi j’étois pendu. »
Un grenadier, surnommé la Ramée, ayant été condamné à passer par les armes pour avoir commis un crime militaire, fut conduit au lieu de son supplice. Là, quand il vit que ceux de ses camarades qui dévoient décharger leurs fusils sur lui alloient lui rendre ce triste service : Aies amis, leur dit-il, ne me tirez pas, je vous prie, au visage, je n’aime point cela. C’est une foiblesse que j’ai. Adressez, poursuivit-il, en leur
montrant sa poitrine à nu, adressez là vos coups. En meme temps ils tirèrent sur lui tous ensemble 5 et comme après cette décharge le grenadier se sentit encore en vie, il s’écria brusquement : « Il faut du canon « pour tuer la Ramée. » Mais, en achevant ces mots, il tomba roide mort.
Il faut convenir que s'il y a quelques mauvais moines, en récompense il en est beaucoup de bons, et qui font connoître par leur conduite qu'ils sont prédestinés à la gloire éternelle. Un capucin déjà dans un âge avancé étoit fort incommodé de la pierre. Il fut transporté par ordre de son supérieur à la Charité, pour y être taillé. Les chirurgiens se disposent à lui faire l’opération , et le religieux se prépare courageusement à la souffrir avec fermeté. Il y avoit déjà trois minutes que ces ministres de Saint-Corne exerçoient sa constance, lorsque le patient, ne pouvant plus tenir contre la vivacité de ses douleurs, leur dit d’une voix plaintive : Hé, Messieurs, cela sera-t-il bientôt fait? Dans un moment, mon père, lui répondirent les chirurgiens. Encore un peu de patience. Ah ! Seigneur, reprit alors ce saint homme, en levant les yeux au ciel, pardonnezmoi mon impatience. Hélas ! vous avez souffert pour moi bien davantage. Puis s’adressant aux chirurgiens :
« Messieurs, leur dit-il, achevez l’opération à votre « aise. »
Un médecin octogénaire jouissoit d’une santé inaltérable. Ses amis lui en faisoient compliment totis les jours : Monsieur le docteur, lui disoient-ils, vous êtes
un homme admirable, vous n’avcz jamais la moindre indisposition. Oue faites-vous donc pour vous porter si bien? Je vais vous le dire, Messieurs, leur répondoit-il ; et je vous exhorte en même temps à suivre mon exemple : « Je vis du produit de mes ordonnances,
« sans prendre aucun des remèdes (pie j’ordonne à mes cc malades. »
Un roi de Castille, en se faisant attacher sa cuirasse et se préparant au combat, suoit à grosses gouttes. Comme il passoit pour un prince courageux, ses officiers en étoient surpris. Il y en avoit même qui n'expliquoient pas ses sueurs à son avantage. Il s’en aperçut, et leur dit d’un air fanfaron : «Vive Dieu! si a mon corps savoit à quels périls affreux mon courage « va l’exposer, il sueroit plutôt du sang que de l’eau. »
M. de Turenne dînoit un jour chez M. le premier président de Lamoignon , qui lui demanda si nature ne pàtissoit point chez lui quand il se préparoit à combattre. « Pardonnez-moi, vraiment, lui répondit M. de « Turenne , je suis dans une grande agitation; mais il v « a quelques officiers subalternes et un grand nombre « de soldats qui ne sentent point le danger. »
Il y avoit dans l’Amérique méridionale un petit prince indien qui tranchoit du souverain. Il appeloit le canton qu’il hahi toit, son royaume, et se paroit fièrement du titre de roi. Il ne sortoit presque jamais de son palais, ou s’il en sortoit, il ne perdoit jamais de vue son territoire. Il passoit les jours à se faire encen- Le Sage. Théâtre, Mélanges. afi
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ser comme une divinité par ses sujets, qui nourrissoient son orgueil par leurs flatteries. En un mot, renfermé dans sa grandeur imaginaire, son ignorance étoit telle, qu’il ne savoit pas qu’il y eût sur la terre d’autres souverains que lui, supposé qu’il en fût un. Il n’en avoit du moins qu’une idée très confuse.
Deux missionnaires françois qui, par hasard, traversoient ses petits états, entendirent parler de lui, et furent curieux de le voir. Ils allèrent lui présenter leurs respects dans son palais , -qui n’étoit qu’une chaumière des plus misérables. Us trouvèrent le monarque assis et fumant sur son trône de jonc. Il étoit entouré d’une foule de courtisans, tous hommes de petite taille, de même que leur prince, qui avoit moins l’air d’un potentat que d’un marmouzet.
Ce roi ne reçut point mal les deux missionnaires , auxquels ii demanda s’il y avoit un autre pays que celui qui étoit sous sa domination. Ces messieurs étonnés , comme vous pouvez le penser, d’une question si nouvelle, et qui leur faisoit juger qu’il n'avoit aucune connoissance des parties du monde terrestre, étalèrent à ses yeux une mappemonde qu’ils portoient avec eux; et l’un de ces missionnaires lui dit : Mon prince, considérez, s’il vous plaît, cette carte sur laquelle est tracée la figure du monde terrestre. Ensuite, lui faisant observer les deux hémisphères l’un après l'autre : De ce côté, poursuivit-il, voilà l’Europe, l’Asie et l’Afrique; et de l’autre est l’Amérique, tant méridionale que septentrionale. Vous pouvez voir d’un coup d’œil les nations différentes, les empires, les royaumes et les républiques qui composent la terre.
Eli! où sont mes états, interrompit avec précipitation le monarque indien? Voyons s'ils sont bien marqués sur cette carte : Sire, lui dit le missionnaire, vos états, pardonnez - moi ma franchise, sont d’une trop petite étendue pour y être mis, et les géographes ne les commissent pas. Le prince américain changea de couleur à ces paroles, et, sentant son orgueil humilié, peu s'en fallut dans sa colère qu'il ne fît périr les deux apôtres. Cependant, quel que fut son dépit, il se contenta de les chasser de son palais, en leur ordonnant de sortir de ses états dans vingt-quatre heures, sans songer qu’à peine il leur en fie liait, une pour lui obéir.
Les bains chauds de Baies attiroienl autrefois beaucoup de monde. Ils étoient environnés de myrtes qui parfumoient l'ai r de leur odeur. On n’alloit pas moins à ce lieu délicieux pour le plaisir que pour la guérison des maladies. Ne pourroit-on pas dire la même chose à peu près de nos eaux de Bourbon ? Elles n’ont pas été moins en vogue pendant plusieurs années. L'Amour y a souvent tenu sa cour, et Von dit qu’on y a plus gagné de gouttes qu il n’y en a eu de guéries.
Un rien peut faire la réputation d’un médecin, comme il faut très peu de chose pour la détruire. Antonius M usa, médecin d’Auguste, éloit si entêté de ses bains froids qu’il les ordonnoit à tous ses malades , quelques maladies qu’ils pussent avoir. Il fut assez heureux pour guérir l'empereur, et il n en fallut pas davantage pour le faire regarder avec admiration. Les Romains lui élevèrent une statue auprès de celle d’Esculape, et
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Auguste lui donna le droit de porter l’anneau d’or. Enfin Antonius Musa étoit plus estimé qu’Hippocrate; mais ses admirateurs furent bientôt détrompés, et ce médecin perdit son crédit en tuant par ses bains froids le jeune Marcellus. Alors, passant d’une extrémité à l’autre, il tomba dans le mépris : on abattit sa statue avec indignité. Il fut meme obligé de se cacher pour éviter le sort funeste qui auroit pu devenir le prix de son ignorance.
Un procureur du Châtelet, grand ami de la liqueur bachique, s’étoit fait une douce habitude d’aller souper tous les soirs au cabaret. Une nuit en s’en retournant chez lui, précédé d’un petit laquais qui portoit un flambeau, il rencontra trois jeunes gens qui venoient de souper ensemble. Ces gaillards, prêts à faire des espiègleries, remarquant a la lueur du flambeau que le procureur avoit sur ses épaules un manteau d’écarlate tout neuf, firent semblant pour se réjouir de vouloir le lui ôter. Pour cet effet deux d’entre eux l’abordèrent; et le prenant au collet, chacun de son côté, ils lui demandèrent brusquement le chemin de la Grève. Le procureur, homme plaisant et prompt à repartir, leur répondit :« Messieurs, prenez mon manteau, il vous « y mènera tout droit. »
On peut dire à la louange d'Auguste , qu’on ne savoit s’il aimoit plus ses sujets qu’il n’en étoit aimé, puisqu’on voyoit tous les jours à Rome des testateurs ordonner par testament à leurs héritiers d’aller au Capitole offrir des victimes, pour remercier les dieux
île ce que l'empereur leur survivoit. Voilà peut-être le trait historique qui fait le plus d'honneur à la mémoire d'Auguste.
11 y avoit à Rome deux, sortes de parasites : les uns sattachoient à une maison et y mangeoient assidûment comme des pensionnaires, et les autres alloicnt piquer les bonnes tables de tous côtés. « 11 y a dans la ville de « Paris bien des descendants de ces deux espèces de « parasites. »
Avant la loi Juîia , les maris avoient droit de tuer leurs femmes lorsqu'elles étoient surprises en adultère. Alais, comme on s’aperçut que la colère et la jalousie aveugloient quelquefois les maris , et leur faisoient abuser de ce pouvoir, Auguste le leur ôta pour le donner aux pères de leurs épouses. Que gagnoient les dames romaines à ce changement ? Elles avoient du moins, me répondrez-vous, des juges plus pitoyables dans leurs pères , qui ne les condamnoient que lorsqu'elles méritoient bien de l'être : cela est vrai. Mais , ma foi , vive Paris pour ces sortes de dames : leur condition y est beaucoup plus douce, a Elles en sont quittes « pour être envoyées à Sainte-Pélagie pour un temps. »
Il n’y a pas long-temps qu’en feuilletant l’Histoire universelle de Louis Coulon, j’y trouvai un trait que je ne pus lire sans horreur, et qui pourtant me fit rire malgré moi, tant il me parut cruel et ridicule en même temps. Basile, empereur de Grèce, dit Coulon. après avoir vaincu les Bulgares, déshonora sa victoire
par l’infâme traitement qu'il fit à quinze mille prisonniers que la fortune venoit de soumettre à ses armes. Il leur fit crever les yeux; ensuite, se faisant un jeu d'une action si barbare, il divisa ces malheureux en compagnies de cent hommes chacune. Après quoi ce vainqueur extravagant les renvoya dans leur pays, chaque compagnie ayant un borgne pour la conduire.
Un vieux docteur en médecine, rencontrant dans la rue un jeune marchand de ses amis , lui demanda comment il se portoit : Bas trop bien , lui répondit le marchand, j’ai depuis hier un rhume effroyable. Il faut, reprit le médecin, vous défaire promptement d'une si mauvaise compagnie, et rien n'est plus facile. Vous n’avez ce soir qu’à vous coucher sans souper. Ne prenez rien qu’un grand verre d’eau chaude en vous mettant au lit. Le marchand fut assez sot pour suivre exactement l’ordonnance du docteur. Il se coucha, et ne lit que tousser toute la nuit sans pouvoir dormir. Le lendemain, il entra par hasard dans sa boutique un chirurgien de sa connoissance , lequel l’entendant tousser, lui dit : Vous êtes bien enrhumé , ce me semble? comme tous les diables, répondit le marchand; et ce qui me fâche, c’est que je ne sais que faire à cela. C’est un mal pourtant qui n’est pas sans remède, reprit le chirurgien; et si vous voulez, je vous guérirai en moins de vingt -quatre heures : Fort bien ! s’écria le marchand en faisant un éclat de rire ; ne seriez-vous pas homme à m’ordonner de ne point souper ce soir, et d’avaler de l’eau chaude en me mettant au lit? Au contraire, lui repartit le chirurgien, je
vous ordonnerai plutôt de bien souper, de manger; de manger même de la salade si vous l'aimez, et de boire avec cela une demi- bouteille de bon vin de Nuits, pur ou du moins peu trempé : demain vous m’en direz des nouvelles. Le marchand, qui étoit un vivant de liant appétit, et qui avoit moins d’aversion pour le vin que pour l’eau chaude, suivit le conseil du chirurgien. 11 soupa bien ; puis s’étant couché là-dessus, il s’endormit et se leva le lendemain en bonne santé.
Ce qui me reste à dire est le meilleur : Le marchand, trois jours après, rencontra dans son chemin le vieux docteur qui lui avoit fait passer une si mauvaise nuit: lié bien, lui dit ce médecin d’eau-douce, comment va le rhume ? Bon, lui répondit le marchand , U y a long-temps que je ne l’ai plus. Oh ! vraiment, reprit le docteur d’un air triomphant, je savois bien qu’il ne tiendroit pas contre mon ordonnance. La bonne chienne d'ordonnance! s’écria le marchand en éclatant de rire; j'en ai pensé crever. Détrompez-vous , mon ami , poursuivit- il en prenant son sérieux ; ce n’est ni votre diète ni votre eau chaude qui m'ont tiré d’affaire. En même temps il lui conta de quelle façon il avoit été guéri. Ce que le docteur écouta fort attentivement. Et après avoir fait ses réflexions là-dessus: « Oui-da, dit-il, je le croirois bien. Les aliments se « fondent et se mêlent avec les humeurs, de manière « que souper ou ne pas souper, c’est la même chose. »
On louoit excessivement l’esprit d’un homme qui oceupoit un poste important dans la société civile, et qui pourtant n'étoit pas un grand génie. Un railleur
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qui éloit présent, dit d’un air froid et malin : « Quand « on est en place on a tout l’esprit du monde, parce « qu’on a quelquefois du inonde qui a de l’esprit. »
Deux auteurs, l’un trop vif et l’autre trop flegmatique, étoient toujours appointés contraires, et dans leurs disputes il leur écliappoit de part et d’autre des paroles piquantes. L’auteur impétueux, quoiqu’il fut beaucoup moins estimé que son confrère dans la république des lettres, ne laissoit pas d’être le plus présomptueux. Monsieur, dit - il un jour au flegmatique, apprenez qu’il ne vous convient pas de vous mesurer avec moi. Le public nous connoît bien tous deux, et me met fort au-dessus de vous. « Cela étant, repartit « l'autre auteur, en lui riant au nez, il faut donc que je « sois bien méprisé du public. »
Les grands ne peuvent être trop attentifs à ce qu'ils font, puisque l’on tient registre de toutes leurs actions, même les plus indifférentes. On sait, par exemple, qu’Auguste ne buvoit ordinairement que trois coups devin dans un repas, et que, lorsqu’il lui prenoit envie de faire la débauche, il buvoit jusqu’à trois denhsetiers. Nous sommes redevables à M. Dacier d’une remarque si curieuse.
La plus grande extravagance que l’amour ait peutêtre jamais Lait faire aux amants, c’est celle d'un ancien roi de la Chine, qui avoit une favorite dont il étoil idolâtre et en même temps l’idole. Ce foible prince, jouet éternel de sa passion, négligeoit jusqu’aux de-
voirs les plus essentiels du gouvernement pour être toujours avec sa mignonne, qui, de son côté, détestoit tout ce qui pouvoit un moment la priver du plaisir de le voir. En un mot, ils n’étoient occupés cpic du soin de se rendre toujours agréables l’un à 1 autre. C’étoit un fou, fou d'une folle; c’étoit une folle, folle d'un fou.
Un jour ces deux, amants, après avoir épuisé dans leur entretien les plus tendres expressions que l’amour inspire aux cœurs qu’il enflamme, Clielicristani, c'étoit le nom de la favorite, laissa échapper un soupir qui parut au roi partir d’un secret ennui. Il n’en fallut pas davantage pour troubler le repos du monarque. Ab ! divine Clielicristani, dit- il en tremblant, ce soupir m’inquiète. Il semble me reprocher qu’il manque quelque chose à votre bonheur. Ne me déguisez rien, je vous en conjure. Est-ce que vous n’etes point parfaitement contente? Serois-je assez malheureux pour ne pouvoir pas combler vos désirs comme vous remplissez tous les miens? Seigneur, lui répondit la favorite, expliquez mieux le soupir que vous venez d’entendre. C’est l’effet d’un souhait ridicule que lexcès de ma tendresse m’a fait former, et que je n’oscrois vous dire. Hé! pourquoi, ma reine, reprit-il ? De grâce, ne m’en faites point un mystère.
lié bien, lui dit son amante, je vais donc, pour vous contenter, vous apprendre la folle idée qui m’est venue. Je souhaitais tout à l’heure d’être enfermée avec vous dans un souterrain où nous pussions nous voir sans cesse, et oii , nous suffisant à nous-mêmes, nous oubliassions le reste du monde. Mon imagina-
tion batissoit ce lieu ténébreux et en faisoit un palais magnifique. Mille et mille bougies parfumées en éclairoi ont tout le dedans, et je trouvois cette clarté préférable à celle du soleil.
Il me venoit là-dessus des pensées extravagantes qui me flattoient infiniment; mais faisant tout à coup réflexion que je me berçois de chimères, j’en ai soupiré de regret.
Que l’amour est admirable! il sait, donner la face qu’il veut aux projets les plus insensés. Le monarque chinois, au lieu de trouver cette idée ridicule, l’approuva. Madame, dit-il à sa favorite, je ne vois rien d’extravagant dans ce souhait enfanté par l’amour, et je prétends qu’il soit accompli. Je crois, comme vous, que ce souterrain sera un asile plus convenable que mon palais à deux amants qui veulent que tous les instants de leur vie soient des moments de plaisir enchaînés l’un à l’autre. Ce prince, enivré des délices où il étoit plongé, ne se contenta pas d’applaudir à l'imagination de Chehcristani , il envoya chercher le surintendant de ses batiments, et après l’avoir instruit de ses intentions, il le chargea de les exécuter le plus promptement qu’ii pourroit. Les rois n’ont qu’à parler pour être obéis. Le surintendant employa tant d’ouvriers à la construction du souterrain qu’il fut bientôt fait. Le monarque admira cet ouvrage, et la favorite le trouva au-dessus de l’idée qu’elle s’en étoit formée. Enfin , quand toutes choses furent disposées à les y recevoir l’un et l’autre , ils y entrèrent tous deux avec autant d’émotion que s’ils eussent été dans l’attente d’un plaisir nouveau.
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Les voilà donc ces amants, dans l’endroit et dans la situation où ils avoicnt souhaite d’être ; mais, comme le colao, c’est-à-dire le chancelier, venoit tous les jours rendre compte au roi de ce qui sc passoit dans l’état, et que cela ne se pouvoit faire sans distraire pour quelques moments le prince de la vue de sa favorite, il fut ordonné au colao de ne venir dans le souterrain qu’une fois le mois : Je vous confie, lui dit le monarque, le gouvernement de mon royaume. Vous avez de l'expérience et de la probité. Je me flatte que vous vous conduirez avec tant de prudence et tant de zèle pour mon service, que votre administration me fera beaucoup d’honneur.
On ne pouvoit charger ce ministre d’un soin qui fut plus de son goût; car c’étoit un hypocrite qui, sous le masque d’un ministre désintéressé, cachoit une ambition démesurée et une insatiable avarice. Il ne se vit pas plus tôt maître du gouvernement, qu’il commença d’exercer une cruelle tyrannie sur les Chinois, dépouillant les uns de leurs biens, traitant les autres avec insolence, et commettant injustices sur injustices, tandis que le roi, ignorant ce désordre, n’y pouvoit remédier. Enfin le colao en fit tant, qu’il lassa la patience des Chinois, lesquels ayant su ce qui s’étoit passé, se soulevèrent tous, allèrent tumultueusement chez ce ministre, qu’ils massacrèrent; ensuite, pour assouvir leur fureur, ils coururent au souterrain dont ils bouchèrent l'entrée après y avoir mis le feu. De sorte que ce souterrain devint le tombeau du roi et de sa favorite, après avoir été le théâtre de leurs plaisirs.
4ia MÉLANGE AMUSANT.
Un auteur dramatique fit une comédie qui eut le bonheur de plaire, quoiqu’elle ne fût pas des meilleures. Un de ses amis, qui n’étoit point flatteur, lui avoua franchement que, malgré l’heureux succès qu’elle avoit eu, il la trouvoit mauvaise. L’auteur, piqué de sa franchise, lui dit d’un air vain : Je m’en rapporte au parterre. Je m’en tiens au jugement qu’il en a porté. Yrous faites fort bien, répliqua l’ami; continuez de travailler, je suis sûr que vous ne vous en rapporterez pas toujours à lui. Effectivement notre, auteur fit représenter peu de temps après une autre comédie nouvelle qui fut sifllée. lié bien, lui dit alors son ami, vous en rapportez-vous encore au parterre? Non, vraiment, repartit l’auteur d’un air chagrin. Ah! le mauvais juge! Il n’a pas le sens commun. lié quoi ! s’écria l’ami, vous ne vous en apercevez que d’aujourd’hui? « Pour moi, « je m’en suis aperçu dès votre première pièce. »
Un jeune homme qui visoit à la réputation d’un esprit distingué, un cerveau brûlé qui tranchoit du grand poète, quoiqu’il n’eût pas même assez de talent pour en être un médiocre, passoit son temps à composer de mauvais vers qu’il avoit la rage de vouloir lire .à tout le monde. Il trouvoit quelquefois de petits Aristarques qui lui disoient tout net : Cela ne vaut rien. Consultez les connoisseurs, ils vous le diront tous. Et où sont-ils ces connoisseurs! leur répondoit-il. Chacun aujourd’hui se pique de l’être. « Sachez, Messieurs, « que je ne veux reconnoîlre pour vrais connoisseurs « que les personnes qui seront de mon sentiment. »
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J'ai connu un joaillier qui étoit un homme incomparable pour faire des reparties vives et piquantes : cela partoit comme un coup de pistolet. Ce redoutable personnage décidoit en deux mots dans les disputes qui s’élevoient en sa présence. Aussi lut-il surnommé le Président. Un jour qu’il étoit dans un café, lieu fertile en disputeurs, un poète lut devant lui des vers que quelques-uns des auditeurs ne désapprouvèrent point. Mais notre joaillier en jugea tout autrement, et il en fut si peu satisfait, qu’il ne put s’empêcher de dire avec sa gravité ordinaire : Ces vers -là sont pitoyables. Cela est bientôt dit, s’écria l’auteur. Aussitôt que pensé, lui repartit le président. A ces paroles, le poète regarda de travers son censeur, et le prenant pour un maître écrivain à cause qu’il avoit un habit noir et une perruque carrée de la même couleur : Je crois, Monsieur, lui dit- il dédaigneusement, que vous vous connoissez mieux en lettres rondes et bâtardes, qu’en lettres humaines. Non, répondit le joaillier; je me connois parfaitement en toutes sortes de lettres, et je sais qu'il n’en faut que trois pour faire votre nom : Sandis, s'écria là-dessus un Gascon qui étoit dans le café et qui vouloit les animer l’un contre l’autre, cela veut dire ou fou, ou sot, ou fat. Je laisse à Monsieur la préférence, dit le joaillier. A ces derniers mots, les parties en vinrent aux gourmades, lin ordinaire des querelles de café.
réponse laconique
D’im docteur en médecine à un de ses confrères, qui lui reprochoit
d’avoir ordonné un remède qui venoit d’expédier un malade.
Mon ami, lui dit-il, entre nous, je ne suis pas surpris que vous ayez occis ce pauvre malade. Votre ordonnance ne pouvoit manquer de produire cet effet. « Que voulez-vous que j'y fasse, répondit l’autre docte teur, la faute en est faite; mais heureusement un peu « de terre a bientôt couvert nos bévues. »
D ans la minorité de Louis le Grand, il y avoit dans une petite ville de Bretagne un gouverneur appelé Pomenard, qu’on soupçonnoit dans le pays de s’amuser dans ses heures de loisir à fabriquer des espèces et principalement des écus, sur lesquels il y avoit une marque distinctive qui les faisoit reconnoître; si bien que, lorsqu’on en voyoit quelqu’un, l’on disoit ordinairement : tf Voilà un Pomenard. »Or ce gouverneur, n’étant pas content d’un bourgeois de la ville, lui dit un jour en le menaçant : Mon ami, je vous apprendrai à parler. Je vois bien que vous ne connoissez pas encore les Pomenard : « Pardonnez-moi, Monsieur, lui « répondit malicieusement le bourgeois, je les connois « à merveille. J’en ai vu deux ce matin entre les mains « d’un marchand de cette ville. »
La cour étant à Fontainebleau, quatre comédiens du roi voulurent risquer au pharaon chacun dix pistôles dans les appartements. Us jouèrent de malheur.
MELANGE AMUSANT. 4i5
Ils perdirent leurs quarante pistoles. Après quoi se regardant tous quatre, il leur prit une folle envie de rire à leurs propres dépens. Un seigneur de la cour, choqué de leurs ris déplacés, s’écria : Morbleu! peut-on rire ainsi quand on perd son argent? « Oui, Monsieur, lui « répondit un des comédiens, nous perdons nous autres « notre argent comme nous le gagnons. »
Un petit bourgeois de Madrid alla se plaindre à un grand d’Espagne : Monseigneur, lui dit-il, un de vos valets de chambre, nommé M. Larose, a séduit une de mes biles qui s’est rendue à ses sollicitations sur la foi d’une promesse de mariage. Le perfide aujourd’hui refuse de tenir sa parole. Je viens vous en demander justice. Mon ami, lui répondit ce seigneur, après l'avoir patiemment écouté jusqu’au bout, je suis fâché de cet accident; mais je n’y saurois que faire. Le fripon dont vous vous plaignez, Larose, est François de nation. Vous savez bien que ces messieurs-là sont sujets à tromper les biles qui se fient à leurs serments. « 11 « faut lui pardonner cela à cause que c’est le vice du <f terroir; car s’il étoit Espagnol, Allemand ou Italien, « je le ferois pendre. »
Jean II , roi de Portugal, ayant été secrètement averti que le duc de Bragance avoit conçu le dessein de l'assassiner, lit venir adroitement ce prince dans son palais, et lui dit d’un air tranquille : Mon cousin, j’ai une question à vous faire et un conseil à vous demander. Quel traitement feriez-vous à un homme qui auroit envie de vous tuer? Je me hâterois de le prévenir, ré-
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pondit le duc : « lié bien, lui répliqua le roi, vous avez
« prononcé votre arrêt, et je vais moi-même l’exé-
>< cuter. » En même temps se jetant sur le duc de Bra-
gance, il lui enfonça un poignard dans le sein; et par
cette action cruelle il déroba sa vie au péril qui la
menacoit.
On rapporte un trait assez curieux de-don Emmanuel, successeur de ce même roi. Un soir, dans le temps que ce monarque se disposoit à se coucher, on lui vint dire qu'une dame demandoitun moment d'audience. Il jugea qu'il falloit qu elle eût quelque affaire importante à lui communiquer. U ordonna qu’on la fît entrer. Il parut aussitôt une jeune femme parfaitement belle, et qui, témoignant de l’assurance sur son visage comme dans ses paroles, lui dit: Sire, je viens demander à votre majesté ce qu’elle feroit si mon époux m’avoit surprise en adultère, et que dans sa fureur il m’eût ôté la vie. Le sauveriez-vous de la rigueur des lois? N’en doutez pas, lui répondit le roi, je lui accorderais sa grâce. Je suis donc sûre d'obtenir la mienne, reprit la dame. J’ai trouvé mon mari dans les bras d'une de mes esclaves, et je les ai sacrifiés tous deux à ma vengeance : k Allez, Madame, lui dit don Emmanuel, ayez « l’esprit tranquille. Lotie crime est un sacrifice que « vous deviez à votre beauté offensée. Je vous le parte donne. »
Il y a des traits historiques qui demeurent comme gravés dans la mémoire des lecteurs. En voici un de cette nature : Un avocat anglois, homme froid et dissi-
MELANGE AMUSANT. 4 i ;
mule, avoit une belle femme qui paroissoit fort sage, et qui pourtant ne l’étoit guère. Il savoit bien <jue la bonne clame avoit un tempérament qui l’écartoit quelquefois de son devoir; mais il ne faisoit pas semblant de s'en apercevoir; et même il avoit pour elle d'autant plus de politesse et d'honnêteté qu'il étoit moins content de sa conduite. Cette fausse Lucrèce tomba malade, et son mal augmentant de jour en jour, elle se vit bientôt réduite à l’extrémité. Alors elle appela son mari, et l'ayant fait asseoir au chevet de son lit : Cher époux, lui dit-elle, après avoir imploré la miséricorde divine, je crois devoir en mourant vous supplier de me pardonner les fautes que j’ai commises à votre égard. Hélas! je ne vous ai pas toujours été fidèle, je le confesse à ma honte; et pour expier en quelque sorte mes infidélités, je veux exposer devant vous les remords qui déchirent mon cœur. Non, Madame, lui dit l'avocat, cela est inutile. Je n’ignorois pas que vous me trahissiez, et j'en étois si persuadé, que c'est moi qui, pour vous en punir, vous ai mise dans l’état où vous êtes. « Je vous fais à mon tour cet aveu, ajouta- « t-il. Pardonnez-moi, s’il vous plaît aussi, ce petit trait « de vengeance, et séparons-nous à l’amiable. »
On devoit représenter pour la première fois une tragédie de la composition du poète Pradon. Tout Paris, ami de la nouveauté, s’étoit assemblé pour la voir. On commença la pièce; et les spectateurs à la fin du second acte, étonnés de n’avoir vu jusque-là paroître que des hommes, se disoient les uns aux autres en riant: Voilà une vraie tragédie de collège; il n’y a
Le Sage. Théâtre, Mélanges.
poml de femmes. Il n’en parul effectivement aucune dans les deux premiers actes; mais en récompense, au commencement du troisième, on vit sortir tout à la fois du fond du théâtre deux princesses et deux confidentes, et l’on entendit en meme temps dans la salle une voix perçante etgascone qui prononça ces paroles : a Quatorze de dames est -il bon? » ce qui excita un battement de mains général; car les polissonneries du parterre sont toujours fort bien reçues.
Une vieille bourgeoise vive, et remariée depuis peu de temps pour la quatrième fois, étant en colère contre une de ses amies, lui disoit des paroles désobligeantes : et son amie, de son coté, quoique plus modérée qu’elle, ne laissoit pas de lui faire des réponses assez malignes : Du moins , Madame , disoit celle qui en étoit à son quatrième époux, du moins, vous ne pouvez me reprocher d’être une femme libertine. « Oh ! pour cela «non, lui repartit son amie, « on ne peut vous accuser « que d’avoir trop donné dans le légitime. »
Un archevêque, en passant par Montpellier, alla voir un vieux médecin de sa connoissance, et le trouva chez lui lisant un gros manuscrit qu’il ferma précipitamment dès qu’il aperçut le prélat, qui, remarquant son action, lui dit en riant : Monsieur le docteur, peuton vous demander ce que c’est que ce gros volume que vous semblez vouloir dérober à ma curiosité? jNc seroit-ce point par hasard un ouvrage cabalistique? car vous autres, messieurs les médecins , vous avez la réputation d’aimer ces sortes de livres : Monseigneur, lui
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répondit le docteur en médecine, je ne m'amuse point à lire de semblables ouvrages; et si vous m’avez vu fermer avec précipitation ce manuscrit , c’est que je ne suis pas bien aise qu'on le feuilleté. Jeserois bien fâché que vous le parcourussiez. Et pourquoi donc, répliqua le prélat? Est- ce que la lecture en est dangereuse? Oui , Monseigneur, repartit le médecin; je craindrois fort qu’elle ne fît trop d impression sur votre grandeur. Apprenez, continua-t-il, (pie ce volume, tout gros qu'il est, ne contient que les noms des maladies et des accidents qui peuvent causer la mort de l’homme. Si vous le lisiez, il vous feroit trembler, ou pourmieux dire, quoique vous soyez encore dans le printemps de vos jours , vous seriez étonné d’être en vie, tant il y a de choses qui peuvent devenir funestes à l’humanité. Le prélat ne put s’empêcher de rire en entendant parler ainsi le docteur ; et cependant sa grandeur n’osa feuilleter le manuscrit, « de peur apparemment d'y « trouver des causes de mort dans son tempérament. »
Deux beaux esprits de profession, tous deux grands philosophes et disputeurs échauffés, dînoient chez un maréchal de France, qui, content d’être un bon guerrier, ne se piquoit point du tout d'être savant. Au milieu du repas, voilà mes philosophes aux prises: ils commencent à s’animer l’un contre l’autre, et à le prendre sur un ton qui sortoit des bornes d’une dissertation. Le maréchal , voyant que la dispute alioit dégénérer en querelle, imposa silence aux deux beaux esprits, en leur disant brusquement : « Morbleu! Mes- « sieurs, allez vous promener avec vos disputes: vou-
« lez-vous me donner un ridicule dans le monde : on « dira qu’on a parlé chez moi de philosophie. »
Un jeune ahbé pétri d’esprit et de malice se laissa conduire à une maison de campagne, oii passoit ordinairement l’été une jolie dame, dont le moindre défaut étoit d’être trop entêtée de sa noblesse. Cette dame voulant avoir une conversation particulière avec lui : Monsieur l'abbé, lui dit-elle, vous me paroissez délicat sur les connoissances; je ne vous crois pas homme à vous encanailler. Quelle sorte de gens fréquentezvous à Paris ? Les honnêtes gens , lui répondit l'abbé. Mais encore, lui répliqua la dame , sont-ce des personnes de distinction ? car enfin il n’y a que celles-là qui forment ce qui s’appelle la bonne compagnie. Tout ce qui n’est pas dans la spbère des grands noms ne mérite pas d’être vu. Quels sont donc vos amis? poursuivit-elle. Quel rang tiennent-ils à la cour? En un mot, comment les nommez-vous ? Madame , repartit malignement notre abbé, je suis lié avec des cavaliers d’une illustre naissance , et entre autres avec le chevalier de ***. Or, il est bon de savoir que ce chevalier de *** et la bonne dame avoient tout récemment soupiré à l’unisson. « A telles enseignes qu’ils avoient été « surpris tous deux dans l’état où Vulcain fît voir « Mars et Vénus aux divinités de l’Olympe. »
Une dame voyant entrer chez elle un financier qui venoit quelquefois prêter usurairement de l’argent à son mari , dit tout haut en le regardant d’un air dédaigneux : Qui est cet homme-là ? Il me semble l'avoir vu quel-
que part. « Cela se pourroit bien , Madame , lui ré- « pondit l’usurier, car j’y vais quelquefois. »
Ces comédiens promettoient depuis long-temps une pièce nouvelle où la vertu étoit personnifiée. Ce public, impatient de la voir, la demandoit tous les jours. Pourquoi donc 11e la représentez-vous pas, dit une dame de qualité à un comédien? « Nous 11e pouvons, « lui répondit-il, la donner avant quinze jours, parce « que la fille qui joue le rôle de la vertu , implore en « ce moment à hauts cris le secours de Cucine. »
Couis XIV étant un jour avec quelques seigneurs de sa cour dans la galerie de Versailles, aperçut de loin M. de la Feuillade , qui, d’une petite canne qu’il tenoit à la main, époussetoit les épaules d’un page du roi. Ce monarque, à qui cette action déplaisoit, s’écria d’un air irrité : Ca Feuillade! la Feuillade! qu’est-ce donc que cela? Ce maréchal s’approcha de la personne de sa majesté d'un air riant, et lui dit : « Ce n’est « rien , Sire, ce n’est rien; ce sont deux de vos valets a qui badinent. » Ces paroles firent rire les courtisans, et apaisèrent la colère du roi.
Un artisan d’une petite ville ayant été misa l’amende , alla supplier le juge de lui remettre son amende; mais il se servit de si mauvaises raisons pour s’excuser, que le magistrat n’eut aucun égard à sa prière , et le traita même assez durement. Ce suppliant , loin de se rebuter, continua ses supplications importunes , jusqu’à ce que le juge, fatigué de ses discours, se mit en
colère et s’emporta de façon, qu'il lui prit sa perruque et la jeta par terre. Le bourgeois la ramassa en disant au magistrat, comme s'il eût voulu le menacer : Monsieur, Monsieur, il y a vingt ans que vous ne m’en au riez pas fait autant, sur ma parole. Pourquoi donc, insolent, s’écria le juge? qui m’en auroit pu empêcher? pourquoi ne t’aurois-je pas traite dans ce temps -là comme aujourd’hui ?« Pourquoi, lui repartit l’artisan? « C'est qu’alors j’avois encore mes cheveux. » Le magistrat, à ces derniers mots, perdit.sa colère et sa gravité, et renvoya l’artisan content en lui remettant son amende.
Ce même juge lit venir, un matin, un artisan, et lui dit avec colère: Sais-tu bien, l’ami, pourquoi je t’ai demandé? c’est pour te faire enfermer pour le reste de tes jours. Comment, misérable, poursuivit-il, on dit que tu bats ta femme ! quelle brutalité! Il faut que je t'envoie battre du ciment. Tu me parois mériter cette petite correction. Monseigneur, lui répondit l’ouvrier: Qui n’entend qu’une partie, comme dit l’autre , n’entend rien. Je rosse ma femme parfois; ça esrt vrai. Mais vous allez juger que je n’ai pas tort. Écoutez-moi, s’il vous plaît. Je suis maçon de mon métier, je sors dès les quatre heures du matin avec une pièce de pain dans ma poche pour toute ma journée, et le soir, quand je suis de retour au logis et que je demande de la soupe, ma femme le plus souvent me répond : « mange de .... oh, dame , Monseigneur, « est-ce que vous en mangeriez? »
Je connois deux auteurs d’un grand mérite , mais
d’un caractère bien différent. Les ouvrages de l’un sont parsemés de traits trop hardis, et l'autre dans ses écrits flatteurs vise toujours aux pensions de la cour. Sur quoi un bel esprit a dit d’eux : « L’un tourne sans « cesse autour de la Bastille, et l'autre autour du Tré- « sor royal. »
Un poète soupçonné d’avoir fait des vers qui étoient impies, fut mis à la Bastille dans le temps de la régence , mais il n’y fit pas un long séjour. Au bout de quelques semaines, il trouva moyen de faire connoîtrc son innocence au régent, qui, pour le consoler d’avoir subi une peine qu'il n’avoit peut-être pas méritée, lui dit ce vers de la tragédie de Milhridate :
Je vous crois innocent , puisque vous le voulez....
et j’aurai soin de votre fortune : Monseigneur, lui répondit le poète, vous pouvez me faire tout le bien qu’il vous plaira, je le recevrai d’un grand prince tel cpie vous, avec autant de reconnoissance que de respect; « mais, de grâce, ne vous mêlez plus de mon « logement. »
Madame, dit un comédien à la mère d’une jeune et jolie actrice de sa compagnie, on assure (pie mademoiselle votre fille a fait la précieuse conquête du duc de*’1* ; vous voulez bien que je vous en fasse mon compliment. « Compliment prématuré, lui répondit la « dame. Ce seigneur n’a fait encore à ma fdle que des « politesses du foyer. »
M. de Vendôme, comme on sait, étoit la meilleure pâte de prince qui lui jamais. 11 faut que je rapporte un trait de sa bonté pour ses domestiques. Un jour voyant chez lui un jeune homme qu’il reconnut pour un garçon qui avoit porté sa livrée, et qu'il croyoit même encore à son service , il lui dit : Comment donc, Laroche , est -ce que tu n'es plus à moi! Hélas non , mon prince, lui répondit le laquais tristement. J’ai eu le malheur de déplaire à monsieur votre intendant, qui m’a donné mon congé, lié! pourquoi t’a-t-il chassé, répliqua le duc? Je n’en sais rien, repartit le garçon : il m’a congédié sans m’en vouloir dire le sujet. Tu ne dis pas la vérité , s’écria le prince, et tu n’oses me la dire. Il faut bien que tu aies commis quelque faute grave , pusqu’il t'a mis dehors. J’en suis fâché, mon enfant: mais liens, ajouta-t-il, en tirant de ses poches huit ou dix louis, voilà ce que je te donne pour t’aider à vivre jusqu a ce que tu sois placé.
Quinze jours après , Laroche reparut devant le prince, qui lui demanda s’il n’avoit pas encore trouvé une nouvelle condition. Non, Monseigneur, lui répondit le laquais la larme à l’œil. Et quel maître voulez-vous que je serve après vous? En est -il quelqu'un qui puisse me consoler de n’être plus au service de votre altesse? Ces paroles attendrirent M. de Vendôme, qui alloit encore donner de l’argent au laquais, lorsque l’intendant arriva : Pourquoi, dit le prince à ce dernier, vous êtes-vous défait de ce garçon? quelle faute a-t-il commise? Là-dessus l’intendant prenant la parole, se mit à faire l’éloge de M. Laroche d’une manière qui ne juslilioit que trop son expulsion; mais le duc, plus
touché de l’affliction que ce laquais laisoit paroitre, qu’attentif au mal qu’on lui en disoit, interrompit son intendant : N’en parlons pas davantage. Je ne doute pas que vous n'ayez eu raison de le chasser; cependant j'ai une chose à vous dire : « C’est que si vous ne « le reprenez pas, je vous avertis qu'il me ruinera; « car toutes les fois qu'il viendra se présenter devant « moi , je lui donnerai tout ce que j’aurai dans mes « poches. »
On voit par ce trait de bonté, que M. de Vendôme ne ressembloit point à ce duc qui disoit : « Mes do- « mestiques et moi nous sommes à billes pareilles. Ils « me quitteroient tous pour un écu, et il n’y en a pas (f un que je ne misse volontiers à la porte pour une u pièce de quatre sous. »
PENSEES DE l’ÉCUYER MARCOS DE OBREGOJV SUR l’indiscrétion.
Pourquoi, dit ce second Sénèque espagnol, voulezvous apprendre le secret de vos amis? Si c’est pour le garder, c'est un pesant fardeau dont vous vous chargerez de gaîté de cœur; et si c'est pour le révéler, quelle perfidie! Parler, ajoute -t- il, est le défaut de presque tous les hommes , et se taire est la vertu des seuls esprits discrets. Quand j’entends dire : Tel et tel ont été assassinés, sans qu'on sache pourquoi, je m'imagine toujours que c’est pour avoir trop parlé. « Les « personnes qui révèlent un secret qu'il leur importoil « de garder, ressemblent aux abeilles, qui piquent et a laissent dans la plaie leur aiguillon avec la vie. »
Deux poëtes tragiques, en passant devant le college de Mazarin, s’arrêtèrent pour parcourir des yeux les livres qu’on étale en cet endroit pendant le jour. Savezvous, dit un de ces messieurs à l’autre, comment il faudrait appeler ce lieu-ci? le cimetière des auteurs. Vous avez raison, répondit son confrère, il devrait être ainsi nommé, puisque les génies des poëtes et des prosateurs du dernier siècle reposent ici pêle-mêle; nos prédécesseurs Hardi, Maréchal , Rotrou , Tristan, Pradon , Boyer et tant d’autres, qui depuis ceux-là ont fait du bruit sur la scène françoise, et dont on ne parle déjà plus, car on dirait que le temps a détruit leur esprit avec leur corps. Le grand Corneille lui-même qui commence à faire rire dans la plupart de ses tragédies, aura bientôt le même sort. Tous les auteurs, sans exception, sont condamnés, par un arrêt des Parques, à venir après leur mort parer les rebords du Pont-Neuf. Nous y viendrons, mon ami, nous y viendrons à notre tour; tel sera le fruit de nos travaux. Heureux travaux! belle récompense ! Horace a-t-il tort de donner un char de vent à la gloire qui vient du théâtre? Après cela, n’est-il pas étonnant qu’il y ait des poëtes assez fous pour croire que l’on jouera leurs pièces jusqu’au dernier jour du monde ?
Un homme osoit effrontément se parer du titre honorable d’auteur, quoiqu’il bornât son génie et ses talents à composer de misérables petits ouvrages qu’il donnoit aux colporteurs à vendre dans les rues, à six deniers l’exemplaire; et ces agents lui tenoient compte de la vente de ses productions. Notre auteur, comme
vous vous l'imaginez bien, vivoit fort frugalement de cet honnête trafic. Un jour rencontrant un de ses colporteurs qui lui devoit neuf francs, il l'arrêta pour les lui demander en lui disant : L'ami, quand me donnerastu ce que tu me dois de notre derniercomptePMonsieur, lui répondit le colporteur, je vous aurois porté ce matin chez vous vos trois écus, sans le malheur qui m'arriva hier. Quel malheur t'est-il donc survenu, lui répliqua l’auteur? Le plus cruel du monde, repartit le colporteur; on devoit pendre l’après-dînée à la Grève un insigne voleur : il avoit été jugé le matin. Je comptois qu'il seroit indubitablement expédié dans la journée : sa sentence éloit déjà imprimée, et je m’attendois à la crier; mais j'appris à midi que le criminel venoit d'obtenir sa grâce. Cela n’est-il pas bien chagrinant pour un pauvre diable tel que moi qui ne vis que d’exécutions patibulaires et d'autres événements que de bons auteurs comme vous font savoir au public. Cependant, ajoutat-il, une chose me console un peu de ce contre-temps, c’est que mardi prochain on doit rouer un enfant de famille. « C’est de l’or en barre, à moins que je ne « sois encore assez malheureux pour qu'on lui fasse « grâce. »
Une femme assez laide, mais qui n’en étoit pas pour cela moins vaine de son mérite, ayant été informée de bonne part que certain petit-maître disoit indiscrètement dans le monde qu’il avoit été du dernier bien avec elle, étoit dans une colère horrible contre lui. Elle le chercha long-temps dans le dessein de le dévisager; et le rencontrant par hasard dans une compagnie, elle
I apostropha aussitôt avec emportement : Vous êtes bien hardi, Monsieur, lui dit-elle, ou plutôt bien impertinent. 11 m’est revenu que vous vous êtes vanté d’avoir eu part à mes faveurs. « Qui? moi, Madame, répondit a froidement le petit-maître, je ne m’en suis point « vanté : je m’en suis accusé. » A ces mots, qui redoublèrent la fureur de la dame, elle se jeta sur lui comme pour l'étrangler; mais toute la compagnie se mettant entre eux deux, donna moyen au petit-maître de s’échapper des griffes de cette Alecton.
Dans une maison où il y avoit bonne compagnie, un jeune seigneur, des plus indiscrets et peut-être des plus menteurs du royaume, laissa tomber de sa poche un papier en tirant sa tabatière sans qu’il s’en aperçût.
II sortit un moment après. A peine fut-il dehors qu’un cavalier, aussi étourdi que le jeune seigneur, ramassa ce papier qui étoit plié en forme de lettre et cacheté. Il en lut la suscription, qu’il trouva conçue en ces termes: Liste de mes bonnes fortunes. A ces mots, il ne put s’empêcher de faire un éclat de rire ; et, comme c’étoit un homme qui ne demandoit pas mieux que de réjouir l’assemblée aux dépens du jeune seigneur, il relut tout haut la suscription. Ce qui ne manqua pas d’inspirer à quelques dames de la compagnie une vive curiosité d'entendre nommer les personnes marquées sur la liste. Je dis à quelques dames, car il y en eut d’autres qui n’eurent point cette envie : j'en laisse la cause à deviner. Enfin les plus curieuses pressèrent le lecteur de les satisfaire : ce qu’il n’avoit garde de leur refuser, se faisant un plaisir malin d'aller montrer ce
papier à toute la terre. « Mais il fut bien sot, quand il « en voulut commencer la lecture, de trouver le nom « de sa femme à la tête de la liste. »
On vint annoncer la mort d’un grand seigneur espagnol dans une assemblée où il y avoit une comtesse qui étoit peut-être la femme d’Espagne la plus entêtée de noblesse. La belle âme devant Dieu ! s’écria sur cette nouvelle une autre dame de la compagnie. Lu vieux pécheur qui depuis cinquante ans est plongé dans toutes sortes de plaisirs. Je crois qu’il en va bien faire pénitence dans l’autre monde : Doucement, Madame, doucement, interrompit la comtesse; « quand « il s’agit de condamner un grand de la première classe, « je crois qu’on y regarde à deux fois. »
BELLES PAROLES DEÜEIPIDE.
Quand Jupiter, dit ce poète grec, laisse vivre en paix les médians; il semble qu’il leur ait remis leurs forfaits, et que sa justice ne pense point à eux; a mais « la vengeance qui marche à pas lents arrive enfin, et « les surprend lorsque le temps de les punir est venu. »
Euripide a raison, comme je vais le prouver par un petit trait d’histoire. Théodoric, roi d’Italie, grand protecteur des Ariens , après avoir (ait mourir de langueur le pape Jean dans une prison perpétuelle, et commis cent autres mauvaises actions, vivoit tranquille dans le crime , ne songeant à rien moins qu’au châtiment que le Ciel, las des désordres de sa vie, lui pré-
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paroit. On lui servit dans un repas la tête d’un poisson monstrueux. Il ne l’eut pas plus tôt aperçue qu’il se troubla. Il crut voir dans cette tête celle du pape Jean. Ce fut la première idée qu’il se forma de cet objet; et, soit que son imagination échauffée ne lui permît plus de faire usage de sa raison, soit que le Ciel s’en mêlât, il s’imagina que le pontife lui lançoit des regards menaçants; « et ce prodige lui causa une telle frayeur, « qu'il en mourutà l’heure même, en présence desoffi- « ciers qui le servoient. »
La chasle Livie aperçut un jour, en passant sur les bords du Tibre, des hommes qui se baignoient. Le sénat en ayant été informé, voulut condamner ces baigneurs à des peines afflictives; mais l’impératrice, intercédant pour eux, envoya demander leur grâce, disant « que des hommes nus n’étoient que des statues « pour les yeux d’une honnête femme. »
Dans un chapitre de province, un jeune chanoine fut tenté de se déguiser un soir pour aller au bal, et fut assez foible pour succomber à la tentation. Cette démarche irrégulière ne demeura pas secrète. Tous les chanoines l apprirent, et crurent devoir sévir contre le délinquant. Ils tinrent chapitre pour délibérer sur la peine qu’ils dévoient lui infliger; mais, ne pouvant s’accorder là-dessus , ils s’en remirent, après de longs débats, à la décision de leur doyen, lequel étoit un bon vieillard qui, se ressouvenant des folies qu’il avoit autrefois faites, ne trou voit pas le coupable indigne de pardon. « Messieurs, dit-il à ses confrères, remet-
« lons-lui ses petites escapades; il s'en lassera comme « nous. »
On diroit, à voir les différents usages des nations, que la pudeur ne seroit qu'une vertu locale. On faisoit dans l ile de Cos une gaze si fine et si transparente, qu’elle laissoit voir le corps à nu; et il faut observer qu'à Rome il n'y avoit que les courtisanes qui osassent porter des habits faits de cette gaze effrontée, au lieu qu’en Orient il n’etoit permis au contraire qu’aux seules filles de qualité d’avoir un pareil vêtement.
Le poète de Mantoue étoit extraordinairement timide. Loin de ressembler à la plupart de nos poètes applaudis, qui, trop fiers d’une réputation passagère, s'offrent orgueilleusement aux yeux du public, dont ils s’imaginent être regardés avec admiration, il sembloit avoir honte de paroître dans les rues. Quand il s’apercevoit qu’on le montroit au doigt comme un homme d’un mérite rare, il se sauvoit promptement dans la première boutique, pour se dérober au plaisir que l'on prenoit à le voir. Enfin le fameux Virgile avoit une timidité qui l’empêelioit de briller dans la conversation. Il arrivoit même souvent qu'un esprit médiocre paroissoit supérieur au sien. Mais surtout ii ne falloit point qu’il se trouvât avec des railleurs; car la moindre raillerie le déconcertoit à un point qu’il en perdoil toute contenance, et même la parole et l'esprit.
On sait qu'à Rome, autrefois, les sculpteurs et les peintres, lorsqu’ils avoient achevé une statue ou un
tableau, faisoient publier dans la ville qu’ils l’expose* roient en public un tel jour. Ils en usoient ainsi pour voir quelle impression feroit une première vue sur l’esprit des spectateurs , et pour profiter des divers jugements que la multitude porteroit de leurs ouvrages. C’est un malheur pour les auteurs qui donnent aujourd’hui des tragédies ou des comédies à notre théâtre, de ne pouvoir sonder de même le goût du public. Les pauvres diables! « il faut que dès la première repré- « sentation d’une pièce ils enlèvent tous les suffrages, « ou qu’ils soient accablés de huées et de sifflets. *
J’étois hier à la comédie, disoit une jeune dame. Je vis jouer X Amphitryon de Molière. Ah ! que cette pièce me fit de plaisir! Je le crois bien, lui dit une femme aussi vertueuse que spirituelle : cette comédie sans doute est fort divertissante ; « c’est bien dommage « qu’elle apprenne à pécher. »
Le savant Roscius, car c’est l’épithète dont Horace honore ce fameux comédien romain, savoit donner une grâce admirable à tous ses gestes et à tous scs mouvements. Il avoit composé un livre dont les personnes de sa profession et les orateurs ne peuvent assez regretter la perte. Il comparait, dans cet ouvrage, l’art du théâtre avec l’éloquence du barreau, et prouvoit que les orateurs ne pouvoient trouver plus d’expressions différentes, pour exprimer une même chose, que l’art du théâtre fournissoit de mouvements differents pour la bien faire sentir. M. Dacier, dont j’emprunte ce trait historique, nous apprend que Cicéron
partait souvent de ce livre merveilleux , et disoit que Roscius, en faveur de son habileté, auroit dû être exempt de mourir.
Nous devons encore à M. Dacier une autre remarque assez curieuse. Il nous apprend qu’Auguste avoit le loible de composer des comédies; mais que par bonheur il étoit assez prudent pour ne les point montrer. Outre qu’il n’ignoroit pas qu’il ne convient guère aux princes de s’amusera faire des pièces dramatiques, il savoit bien que les siennes ne méritoient pas d’être lues devant le grand juge Spurius Métius Tarpa. 11 ne put cependant se défendre un jour d’en lire une en secret à quelques-uns de ses courtisans, qui ne manquèrent pas de l’applaudir. Auguste en sourit, et pour leur faire connoître qu’il n’étoit pas la dupe de leurs fausses louanges, il leur dit, après leur en avoir fait la lecture : « le suis persuadé qu’il n’y a que des flatteurs « qui puissent louer mes comédies; aussi ne vous ai-je « lu celle-ci que pour vous éprouver. Je sais mainte- « nant quelles gens vous êtes. »
Un de messieurs les quarante, exhortoit un bon auteur de ses amis à briguer une place qui vaquoit à l’Académie Françoise. Pourquoi, lui disoit-il , ne vous mettez-vous pas sur les rangs? Je sais ce que mes confrères pensent de votre façon d’écrire, et je me fais fort de vous ouvrir la porte de l’Académie quand il vous plaira. Il n’est pas besoin que je vous dise que , d’y être reçu, c’est le plus grand honneur auquel un Le Sage. Théâtre. Mélanges. aÜ
homme de lettres puisse prétendre. J’en conviens, répondit modestement l’auteur; et je vous avouerai de bonne foi que ne me croyant pas digne d’une pareille place, je crois devoir prendre le parti d'y renoncer. Content de voir mes ouvrages en quelque estime dans le monde, je borne ma gloire à pouvoir conserver ma petite réputation. A ces paroles, l’académicien s’écria d’un air d'indignation : Quelle bassesse de sentiments! Esprit pusillanime! Quoi ! vous vous refusez à la splendeur qu’on veut répandre sur vous? Allez, vous ne méritez pas le titre glorieux dont je voulois vous parer, et je vous laisse dans la foule où vous aimez mieux demeurer enseveli.
Un marchand de Paris, plein d’honneur et de probité, comme ils le sont pour la plupart, étant parvenu à l'échevinage, alioit tous les jours à l'Hôtel-de-Ville faire le rôle aisé d’un échevin. Un jour qu’il s'entre tenoit dans une salle , avec dix ou douze autres officiers de la ville, il entra deux espèces de paysans qui demandèrent à lui parler. Ale voici, bonnes gens, leur cria-t-il; qu’est-ce qu’il y a pour votre service? « Mon- « seigneur, lui répondit un des villageois, comme je « ne vous avons pas trouvé dans votre boutique, je « venons vous charcher ici. »
Je laisse à penser si ces paroles, prononcées a haute et intelligible voix, égayèrent tous ceux qui les entendirent. Ils en eurent pour un quart d’heure a rire.
Un petit abbé, qui avoit plus d’esprit qu’il n’étoit gros, fut conduit par un de ses amis chez un évêque,
au faubourg Saint- Germain, oii l'on devoit lire une tragédie nouvelle que les comédiens se disposoienl à représenter au premier jour. L'auteur, (pion attendoit , ne fut pas plus tôt arrivé, qu'il tira sa pièce de sa poche pour en régaler la compagnie. Il commence. On l'écoute, et bientôt quelques battements de mains font retentir la salle, quoique ces applaudissements fussent très déplacés. Le prélat les accompagna des siens de la meilleure foi du monde. Notre petit abbé, vrai eonnoisseur, voyant que l’évêque applaudissoit, et croyant que sa grandeur, en louant tout haut la pièce , rioit tout bas de l'auteur, prit le parti de la louer aussi. Il faut même observer que le petit scélérat faisoit des exclamations aux plus mauvais endroits, et paroissoit transporté d’admiration : ce qui achevoit de confirmer le prélat dans l’estime qu'il avoit pour l'ouvrage. Enfin, quand l'auteur, comblé de louanges si peu méritées, fut sorti, l’évêque dit à l’abbé : Voilà une belle tragédie. Qu’en pensez-vous, monsieur l’abbé? N’êtes-vous pas de mon sentiment? Sans doute, lui répondit en riant notre abbé : en vérité, Monseigneur, ajouta -t-il d’un air sérieux, je n’ai de ma vie rien entendu de si pitoyable. Comment donc, répliqua le prélat étonné, vous avez approuvé avec éloge cette pièce, et vous la trouvez mauvaise? « Je vous demande « pardon, Monseigneur, lui repartit l’abbé; j’ai cru « que vous l'applaudissiez par ironie, et j’ai suivi votre « exemple. »
On peut dire de la plupart de nos poètes qui oui brillé sur la scène françoise, qu’ils ressemblent à cer-
laines femmes cjui ont eu le bonheur de faire de grandes passions avec peu de beauté. Mais il ne faut pas qu’un auteur, quelque talent qu’il ait, soit assez fou pour se flatter de pouvoir faire un ouvrage sur lequel la critique ne puisse mordre; c’est une chose impossible. « Les productions de l’esprit les plus parfaites sont « celles où il n’y a que de légers défauts, comme les plus « honnêtes gens sont ceux qui ont les moindres vices. »
Un jeune magistrat, moins attaché à ses devoirs qu’à ses plaisirs, se plaignoit au chef de sa famille de ce qu’un de ses oncles vouloit usurper sa seigneurie. Je suis, lui disoit-il, en possession du nom que je porte; si vous souffrez qu’on me l’ôte, comment m'appellerai-je donc, moi, Citron ? « Vous mériteriez bien « de porter ce nom, lui répondit le chef de sa famille, « car vous vivez comme un chien. »
Un gros financier passa fièrement devant six officiers sans les saluer. Ils furent choqués de sou impolitesse, et l’un d’entre eux lui adressant la parole, s’écria : Monsieur, on voit bien que vous n’êtes pas intéressé. Pourquoi? répondit le financier. « C’est, lui « repartit le militaire, que pour un coup de chapeau et vous en auriez eu six. »
Un chevalier des plus polissons aimoit à lancer des traits contre les femmes, quoiqu’il n’en fut pas naturellement ennemi. Un jour qu’il s’entretenoit avec une dame d’esprit, il lui échappa de dire que parler et babiller n’étoient pas des termes synonymes. Voyons,
s'écria la dame, voyons la différence < [uc vous y trouvez ; car pour moi qui ne suis qu'une ignorante, je confonds ces deux termes, je vous l’avoue, et je m’en sers indifféremment pour dire que deux personnes s’entretiennent ensemble; je dis : Ils parlent, ou ils babillent. Oh! Mademoiselle, reprit le chevalier, ces deux termes ont des significations bien différentes, car babiller c’est dire des riens, et parler c’est dire des choses. Je babille, par exemple, quand je loue les femmes, et je parle lorsque j’en médis. « Sur ce pied-là, chevalier, repar- « lit la dame en riant, on peut dire que vous parlez « toujours et que vous ne babillez jamais. »
Un jeune prince, dans son enfance, s’exprimoil d’une façon qui marquoit un esprit prématuré. Un jour, entendant parler de Despautère, il dit à son précepteur : Monsieur, apprenez-moi, je vous prie, si le Despautère n'est point parent du Rudiment. Le précepteur, pour entrer clans la plaisanterie, lui répondit : Sans doute, c’est son cousin germain. «Franchement, répliqua le « prince, je n’aime guère cette famille-là! >.
Un évêque qui avoit de la naissance, en étoit si fier, qu'il ne parloit que de l’antiquité de sa race. Il crovoit sa noblesse, pour ainsi dire, préadamite. Il avoit un frère officier général dans les armées du roi; et ce militaire, bien loin d’avoir ce ridicule entêtement, s’en moquoit sans cesse. « Je crois, Dieu me « pardonne, disoit-il, que monseigneur mon frère se « mettroiten fureur contre moi, si je me vantois d’être « d’aussi bonne maison que lui. »
Jean 11, roi de Portugal, dont j’ai déjà fait mention, avoit entre autres une maxime fort agréable aux gentilshommes portugais. 11 n'aimoit pas qu’ils em ployassent un tiers pour obtenir des grâces. 11 vouloit qu’ils s’adressassent à lui directement, et non à ses ministres; puisque, dit -il un jour à un officier de ses troupes qui lui avoit fait demander une grâce, « puisque « vous avez des bras pour me servir, pourquoi mante quez-vous de langue pour me demander des récoin- « penses. »
Il est encore marqué dans l'histoire de Portugal, que ce monarque prenoit son parti sur-le-champ. Il y avoit à sa cour des ambassadeurs castillans, venus pour traiter de la paix. Comme ils tiroient en longueur la négociation, il leur donna deux papiers sur l’un desquels il avoit écrit, paix; et sur l’autre, guerre , en leur disant : « Choisissez. »
Il n’y a point de nation au monde qui n’ait quelque mauvaise coutume. Les Chinois, par exemple, en ont une que je désapprouverais fort si j’étois docteur en médecine. Chaque mandarin a son médecin qui l'accompagne partout, et qui veille sans cesse sur sa santé. Je n’ai rien à dire à cela; mais ce que je n’approuve point, c’est que si par malheur le mandarin tombe malade et vient à mourir, on assomme à coups de bâton son pauvre diable de docteur. Je ne voudrais pas non plus exercer la médecine en Turquie, si ce que rapporte M. de Tournefort, dans son Voyage au Levant , est véritable : c’est un emploi bien désagréable surtout, que celui d’être médecin du palais du Grand-Seigneur.
MÉLANGE AMUSANT. 4"*f)
Si quelque sultane devient malade, on attend qu’elie soit à l’extrémité avant qu’on s’avise d’appeler un médecin, et ce médecin trouve en entrant dans la chambre de la moribonde une foide d'eunuques qui entourent son lit, et qui empêchent le docteur de la voir comme d’en être vu : ce n'est pas tout; il ne lui est permis de tâter le pouls qu’au travers d’un crêpe ou d’une gaze si épaisse, que le plus souvent il ne peut distinguer si c'est l’artère ou bien les tendons dont il sent le mouvement. Les eunuques lèvent un petit coindu pavillon du lit, pour laisser passer le bras de la malade. Si, pour mieux faire ses observations, il demandoit à voir le bout de la langue de la sultane ou ses yeux, ou bien à tâter quelque partie de son corps, il seroit poignardé sur-le-champ sans miséricorde.
De sorte qu’à la seule inspection du bras enveloppé, il est obligé d’ordonner un remède au hasard; il faudroit qu’il fût un peu plus que sorcier pour être assuré qu’il ne se trompe point, « puisque nos médecins, pour « qui nos femmes n’ont rien de caclié, ne savent le « plus souvent par quel bout s’y prendre. »
Lorsqu'Epicure dit : INe songe point à augmentei ton bien, si tu veux devenir riebe; diminue seulement ton avidité. Apprends qu’une joyeuse pauvreté est préférable aux richesses. Ce philosophe sans doute entend par une joyeuse pauvreté l’étal d’un homme qui se contente d’avoir de quoi vivre grassement.
Ce qui fait chanter les cygnes en mourant, dit Socrate, c’est qu’ils pressentent le bonheur dont ils yonl
jouir dans les enfers. Ce pressentiment, ajoute-t-il, leur cause une joie qu’ils n’ont jamais sentie. Sur ce pied-là, les cygnes sont plus heureux que les avares, qui ne quittent point la vie avec tant de plaisir. Ils ont au contraire un sensible regret de se séparer de leur cassette. « Ils n’ont aucune envie de chanter, ils en « laissent le soin à leurs héritiers. »
Un riche financier maria sa fdle unique à un trésorier de France, qui avoit peu de bien. Quelque temps après le mariage, le trésorier s’aperçut que sa femme avoit une grande disposition à s’écarter de son devoir. Dans le chagrin qu’il en eut, il alla se plaindre d’elle au financier, disant que c’était une femme qui se perdoit à vue d’œil. Son beau-père l’écouta sans l'interrompre, et lui dit ensuite, en feignant d’être fort irrité contre sa fille : « J’épouse votre ressentiment, mon « gendre; si ma fille ne change point de conduite, je « vous promets de la déshériter. » A. ces mots, qui méritaient quelque attention, le trésorier de France devint plus doux qu’un agneau.
Un homme, qui n’avoit pas à beaucoup près l’air opulent, disoit hautement dans un café, qu’une nuit, au clair de la lune, il avoit rencontré le fameux Cartouche, qui, l’ayant regardé depuis les pieds jusqu’à la tête, avoit passé son chemin sans oser lui demander la bourse. D’oii il concluoit qu’il avoit fait peur à ce voleur. « Monsieur, lui dit un cavalier en riant, vous « jugez mal de Cartouche. S'il ne vous vola point, « c’est qu’il ne crut pas que vous en valussiez la peine. y>
Une Laïs, pour faire l’honnête fille , disoit dans un cercle devant un jeune homme impoli, et qui connoissoit ses mœurs : On m'a proposé une partie de campagne fort agréable, mais je m’y suis refusée à cause des langues médisantes; car. Dieu merci, on empoisonne tout aujourd’hui. En un mot j’ai craint d'y perdre ma réputation : « Vous avez eu tort, Mademoi- « selle, lui dit brutalement le jeune homme, en per- « dant votre réputation, vous ne pouviez qu’y gagner. »
Le grave Esope, fameux comédien romain, laissa de grands biens à son fds, qui les dissipa follement bientôt . Ce dissipateur, dit M. Dacier, avoit acheté un grand plat de terre deux mille cinq cents écus, et quand il régaloit ses amis, il garnissoit ce plat de toutes les espèces d’oiseaux qui chanloient ou parloient le mieux, et qui lui coutoient jusqu’à cent cinquante écus la pièce. Il faisoit même, ajoute ce commentateur, dissoudre, comme Cléopâtre, des perles dans du vinaigre, pour les faire avaler à ses convives. Ce qui ne me paroît pas incroyable, lorsque je pense au jeune comédien Baron, fds de celui qui s’est rendu immortel par son talent pour le théâtre. Il aurait été capable d’une pareille extravagance, s'il eût été assez riche pour la faire.
Une sœur aînée qui ne vouloit pas que sa cadette lût mariée avant elle, lui disoit, pour l’empêcher d'épouser un homme qui la recherchoit: Rien ne presse, ma sœur, vous êtes encore bien jeune; vous n’avez que dix-huit ans, et vous mourez déjà d’envie d’avoir
-M-î MÉLANGE AMUSANT,
un époux. Modérez votre impatience, ou plutôt réglezvous sur moi. Quoique j’aie six années entières plus que vous, je n'ai, Dieu merci, aucune démangeaison de me marier. D'ailleurs vous savez bien ce que dit saint Paul. Oui, vraiment, répondit la cadette, et, selon ce grand apôtre, je ferai bien de me marier. D’accord, reprit l’aînée; mais vous ferez encore mieux, si vous ne vous mariez point du tout. « Je suis sa très «humble servante, repartit l’autre; je veux suivre « l'exemple de ma mère. »
L’empereur Alexandre Sévère prononeoit souvent les paroles suivantes : « Gardez-vous bien de faire à « un autre ce que vous ne voudriez pas qu’on vous « fît. » Ce prince ne se contentoit pas d’être pénétré de cette belle sentence, il ordonna qu’elle fût gravée sur la façade de tous les édifices publics. Il faisoit fournir aux préteurs, suivant l’ancien usage, quand ils alloient visiter leurs gouvernements, tout ce qui leur étoit nécessaire pour la dépense de leur voyage, afin qu’ils ne fussent point à charge aux habitants des lieux où ils dévoient s’arrêter. Mais, quelque prévenu qu il fût en faveur de leur désintéressement et de leur intégrité, il ne laissoit pas de faire observer secrètement leur conduite. Ce qu’il seroit bon de pratiquer aujourd’hui dans plus d’un royaume. Cet empereur surtout haïssoit les juges corruptibles. Et, pour faire connoître jusqu’à quel point il les avoit en horreur, croira-t-on bien qu’il affcctoit de tenir toujours l’index de sa main droite élevé, et comme prêt à crever les yeux de tout juge qui se laisseroit corrompre.
Parmi les dames romaines, dont la beauté faisoit du bruit à Rome du temps de l’empereur Caligula, il y en avoit une qui effaçoit toutes les autres par scs grâces et par sa magnificence. C’étoit Lollia Paulina, petit c fille du riche Lollius. fille portoit ordinairement sur elle pour trois millions de pierres précieuses, et joignoit à cela une beauté plus éblouissante encore que ses pierreries. Mais ce qu'elle avoit de plus admirable, c’est qu’elle étoit si blanche, que les Romains disoient de Lollia, ce que les anciens ont dit d'Europe, quand, pour louer la blancheur de cette princesse, ils ont feint qu’une des filles de Junon avoit dérobé le petit pot de pommade de sa sœur pour lui en faire présent. Vous jugez bien que Lollia , telle qu’on vient de la représenter, devoit être l’aimant des cœurs, comme elle l’étoit effectivement. Il ne falloit pas qu’un homme la vît deux fois pour en être épris. Aussi Caligula se renditil à ses premiers regards; et cet impétueux empereur, accoutumé à contenter ses désirs dès qu’il les avoit formés, se hâta d’ôter Lollia à son mari, pour en faire l’impératrice des Romains.
Licinia ou Terentia pouvoit aussi passer pour une très belle personne, mais elle étoit très coquette, ce qui déplaisoit fort à Mécenas, son époux, qui l’adoroit. Cependant quelque peine que cela fit à ce chevalier, il n’en témoignoit rien, de peur de se donner un ridicule à la cour en se montrant jaloux. Il dévoroit principalement le chagrin que lui eausoit l’amour qu’Auguste avoit pour Licinia; car ce prince, à quarante-huit ans, étoit devenu amoureux de cette dame, qui, par vanité
plutôt que par goût, le mit au nombre de ses amants
heureux.
L’orateur Cassius Severus étoit un homme bien redoutable. Il avoil beaucoup d’esprit et de force, et tant de hardiesse, qu’il accusoiten plein sénat les personnes qu’il vouloit déférer. Il ne ménageoit pas même les Romains les plus distingués, puisqu’il fut un jour assez hardi pour oser accuser Nonius Asprenas , parent d’Auguste, d’avoir empoisonné cent trente personnes dans un repas. Il ne se faisoit pas moins craindre par ses écrits. Il avoit l’audace d’attaquer la cour et la ville. Néanmoins, quoique l’impétuosité de son tempérament bilieux fît trembler tout le monde, on savoit que ce personnage ne refusoit pas de recevoir l’argent qu’on lui offrait quelquefois pour l’engager à se taire. « On « lui fermoit ainsi la bouche, dit un savant interprète, « à l’imitation des voleurs qui jettent du pain aux « chiens pour les empêcher d'aboyer. »
Tout le monde sait que l’ordre de la Toison-d’Or fut institué à Bruges par Philippe le Bon, duc de Bourgogne; mais on ignore la véritable cause de son institution, car les auteurs ne s’accordent point là-dessus. Les uns veulent que ce prince l’institua à l'occasion du revenu considérable qu’il tirait des droits d’entrée des laines d’Angleterre. Les autres prétendent , au contraire , que Philippe étant amoureux d’une fdle qui étoit rousse et qui portoit un robe fourrée de peaux d’agneaux, alla chez elle un matin, et que dans cette visite, apercevant sur sa toilette un petit paquet de
cheveux roux, il s'en saisit brusquement comme d’une chose précieuse, et l’emporta. Ses courtisans, ajoutentils, ne manquèrent pas de dire sur cola mille mauvaises plaisanteries; et il y en eut un , entre autres, qui s’avisa de comparer ce paquet à la toison de la Colchide, et d’appeler Philippe le nouveau Jason. Toute la cour applaudit à la comparaison, et le duc en fut si content, que, pour faire une chose très sérieuse tle cette idée, il institua l’ordre de la Toison-d’Or.
Sans vouloir épouser celte dernière opinion , je croirois assez qu'elle pourroit fort bien être l’origine d’un ordre si respectable.
J’aime la réponse que fit un ambassadeur de Venise à un empereur, qui, pour se moquer du lion ailé qui fait les armes de cette république, lui demanda dans quel endroit du monde on trouvoit des lions ailés, tels t[ue ceux qu’on voit dans les armoiries de l’état vénitien : « On les trouve, lui répondit l'ambassadeur, « dans le même pays où l'on voit des aigles à deux « têtes. »
Messieurs les musiciens ont la réputation d'être de petits mortels capricieux. Si vous les priez de chanter, ils vous diront qu’ils sont enrhumés. JSolunt ccintare rogati ; et si tout à coup ils en ont envie, ils feront comme Tigellius, ce musicien d’Auguste, qui chantoit avec tant d’opiniâtreté quand il lui en prenoit fantaisie, qu’après avoir chanté la basse pendant deux heures, il chantoit le dessus jusqu’à lasser la patience de ceux qui l’écoutoient. Enfin les chanteurs et les joueurs
d’instruments sont des animaux bien fantasques ; ce que je veux prouver par un fait que je vais rapporter. Marchand, fameux musicien du roi, dînoit à l’hôtel de bouillon, où il y avoit trois ou quatre femmes de la cour. Après le repas, la compagnie passa dans une salle où elle prit du café , et au fond de laquelle étoit un clavecin. Madame de bouillon s’adressant à Marchand > lui dit : Monsieur Marchand , ces dames se flattent que vous voudrez bien les régaler d’un petit plat de votre métier. Voilà un clavecin : Oh! Madame, lui répondit Marchand d’un air chagrin, je vous prie de me dispenser de jouer du clavecin. Je ne suis point en humeur de toucher un clavier. Allons , allons , reprit la duchesse de bouillon, cessez de vous en défendre, mon ami, un petit air. Nous valons bien la peine que vous ayez cette complaisance pour nous.
Vous vous imaginez sans doute qu’après quelques façons notre musicien se rendit, et accorda aux dames la satisfaction qu’elles attendoient de lui; mais non. Il fut inexorable. Alors, madame de bouillon, piquée de l'impolitesse de Marchand, le laissa là. Elle fit apporter des cartes, et les dames commencèrent une partie d'ombre. Le quinteux musicien demeura quelques moments à les voir jouer; puis s’ennuyant de les regarder, il se leva de dessus sa chaise, et, sans penser à ce qu’il faisoit, il alla se mettre auprès du clavecin dont il ne put s’empêcher de jouer en badinant. Mais la duchesse de Bouillon ne l’entendit pas plus tôt qu’elle lui imposa silence, en lui disant d’un ton aigre et sec : « Taiscz- « vous, Marchand, vous nous étourdissez. Laissez-nous « jouer en repos. »
Quelques jours avant que Baron fît représenter ses Adelphes, M. île Roquelaure le rencontrant à la Comédie, lui dit : Baron, quand veux-tu me montrer ta pièce nouvelle? tu sais que je m’y commis. J’en ai fait fête à trois femmes d’esprit qui doivent dîner chez moi. Viens dîner avec nous. Apporte tes Adelphes, et tu nous en feras la lecture. Je suis curieux de voir si tu es moins ennuyeux que Térence. Baron accepta la proposition, et se rendit le jour suivant à l’hôtel de Roquelaure, où il trouva deux comtesses et une marquise qui lui témoignèrent une vive impatience d’entendre sa comédie. Cependant, quelque envie qu’elles parussent en avoir, elles ne laissèrent pas de se donner tout le temps de dîner à leur aise. Après un repas fort long, les dames demandèrent des cartes : Comment des cartes! s’écria M. de Roquelaure, vous n'y pensez pas, Mesdames, vous oubliez que M. Baron se prépare à vous lire sa comédie nouvelle. Non, non, Monsieur, lui répondit line comtesse, nous ne l’oublions point. Tandis que nous jouerons, M. Baron nous lira sa pièce. Nous aurons deux plaisirs pour un. A ces mots l’auteur se leva brusquement, gagna la porte et rompit en visière à la compagnie, en disant que sa pièce n’étoit point faite pour être lue à des joueuses.
Les Grecs et les Latins vouloient qu’une fille pour être belle et piquante , eût les yeux et les cheveux noirs, le front très petit, avec des narines qui ne fussent pas trop ouvertes. C’étoit chez eux un goût si général, que les dames ordinairement cachoient une partie de leur front sous des bandelettes. Nous ne sommes
point en cela d’un goût tout-à-fait contraire à celui cîes anciens. Nous aimons aussi de beaux yeux noirs; mais nous ne faisons pas moins de cas de deux yeux bleus dont les regards touchants inspirent de l’amour. A n reste on ne doit pas, comme on dit, disputer des goûts. Ce qui nous plaît est le beau. J’ai connu une dame dont la couleur favorite étoit le noir. Elle avoit dans son cabinet parmi ses tableaux une Vénus d’un habile maître; mais, comme la blancheur lui en déplaisoit, elle envoya chercher un peintre pour la lui faire changer du blanc au noir.
Un secrétaire du roi étant devenu veuf, jeta les yeux sur une jeune suivante de sa défunte femme et l’épousa. Ce mariage déplut fort a monsieur son frère, qui étoit un fermier général des plus fiers. Les deux frères cessèrent de se voir, et personne ne s’entremettant de leur réconciliation, ils demeurèrent brouillés. Il y avoit déjà six mois qu'ils étoient mal ensemble quand la femme du secrétaire du roi s’avisa d’aller visiter son beau-frère au commencement de la nouvelle année, se flattant que cette visite pourrait conduire à un raccommodement. Dans cette espérance, elle va donc chez le fermier et s’y fait annoncer sous le nom de l’épouse de son mari. Vous croyez peut-être qu elle fut très mal reçue du beaufrère. Tout au contraire : il alla au devant d’elle, l’embrassa d’un air affectueux et lui fit mille politesses. Elle fut charmée d’un accueil si gracieux, et elle en tira un bon augure. Après un assez long entretien, elle prit congé du fermier, et se retira en lui disant : Monsieur, je rendrai compte à mon mari de l’agréable ré-
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ception que vous m'avez faite, et il ne manquera pas de venir ici dès demain vous en remercier. « Oh! non, « Madame, s’écria-t-il en changeant de ton, qu’il n’y « vienne pas, s’il vous plaît. Après le beau mariage « qu'il a fait, je ne veux le voir de ma vie. »
Lin curé de Paris exhortoit un huissier malade à mourir saintement, ce qui ne demandoit pas peu d’éloquence. Comme il savoit que cet officier de justice avoil fait mettre sa femme dans un couvent oii elle ét oit encore : Monsieur, lui dit -il, ne voulez -vous pas bien voir madame votre épouse? il seroit à propos de la faire venir ici. L huissier, qui ne vouloit pas qu’elle s'offrît à ses yeux, répondit d'un air brusque : « Fi donc, « monsieur le curé, vous n'y pensez pas. Pouvez -vous « proposer à un mourant de voir une femme galante ? »
Une petite dame, plus remplie de caprices que d’appas, déelamoit contre les poètes satiriques et en disoit pis que pendre. Quelqu’un de ces messieurs avoit fait apparemment des vers à sa louange. Un homme de lettre devant qui elle partait, feignant d'approuver ses discours, lui dit ironiquement : Vous avez raison , Madame. Vous ne sauriez dire trop de mal de ces poèteslà. « Ce sont des gens bien incommodes dans la société. «Comment donc! ils font sans cesse la guerre aux « ridicules. Que ne laissent-ils le monde comme il est? »
Les philosophes cyniques n’étoient à proprement parler que des gueux. A la vérité ils ne demandoient pas l’aumône comme nos mendiants, mais ils gron- Le Sage. Théâtre, Mélanges. 29
doient quand on ne leur donnoit rien. Diogène entre autres étoit de ce caractère-là. Malheur à l’honnête homme qui passoit auprès de lui sans lui présenter quelque chose, car ce philosophe hrutal ne manquoit pas de l’apostropher insolemment. La pauvreté, qui doit naturellement humilier les hommes, ne faisoit qu’irriter l’orgueil des cyniques, qui bien loin de faire la cour aux grands, les méprisoient et disoient aux cyrénaïques qui s’y attachoient : « Allez, lâches pa- « rasites, allez pour un dîner encenser vos idoles. » Mais les cyrénaïques leur répondoient sur le même ton: « Et vous, misérables mortels, allez comme les « bêtes manger de l’herbe, puisque vous ne savez pas « vous rendre agréables aux grands. »
Voici deux espèces nouvelles de délicatesse : Un marquis écrivit dans les termes suivants à un baron de ses amis : « II se présente une occasion de vous rendre « un service important ; mais avant que je vous ap- « prenne de quoi il s’agit, j’exige de vous une pro- « messe. Donnez-moi votre parole d’honneur que vous « n’en parlerez à personne. Ce n'est qu’à cette condi- « tion que je veux vous servir. Il me suffira que vous « sachiez ce que j’aurai fait pour vous. Je croirois vous « avoir trop fait acheter ce service, si d’autres que « vous le savoient. C’est une délicatesse que j'ai, et à « laquelle je vous prie de vous accommoder ». Le baron fit au marquis la réponse qui suit : « Je ne puis ac- « cepter l’offre du service que vous voulez me rendre « à la condition que vous exigez de moi. J’ai aussi ma « délicatesse. Je m'imaginerais vous payer d'ingrati-
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r< tude, si je laissons ignorer au public l’obligation que « je vous aurois. Je la ferois plutôt publier a son de « trompe. » Ainsi ces deux amis, persistant chacun dans son sentiment, ne purent s’accorder sur cela.
Pour dire ce que je pense de ces deux sui tes de délicatesse, j’approuve assez celle du baron; mais celle du marquis me paroit outrée. Au reste il y *1 dans le monde bien des personnes qui ne seroient pas fâchées qu'on exigeât d’elles de garder le secret sur les services qu’on leur rend, pour être dispensées d’en marquer de la reconnoissance.
En Espagne, quand un galant s’est ruiné pour une femme, bien éloigné de s’en repentir, peu s’en faut qu’il ne se glorifie de l’état misérable où il s’est luimême réduit. Deux cavaliers castillans qui se trouvoient dans le cas, s’entretenoient d’un ami commun.
« 11 y a dix ans, disoient- ils, que cet homme -là est « attaché à la dame qu’il aime, et il lui reste encore des « chaussons. Fi! c’est un crasseux. »
Un jacobin, mauvais plaisant, se trouvant un jour dans un collège où l’on soutenoit des thèses philosophiques, remarqua, en lisant les propositions imprimées, qu elles fmissoient toutes par un verbe mis à la troisième personne du pluriel du présent de l’indicatif passif, et même qu’on avoit affecte de changer la terminaison de lur en for. Le moine s’applaudit de sa remarque, et, croyant que c’éloit une belle occasion d’égayer l’assemblée, il la saisit pour ses péchés. Il se leva pour disputer, en disant d’un air railleur au sou-
45a MÉLANGE AMUSANT,
tenant : T'estrœ theses omnes tenninanlurin lot -, resta ( ut dicatur butor. Le président, qui a voit bec et ongles, lui répondit à l'instant : Reverendissime pater , vestra reverentia supplebit de i/lo.
Un Gascon, dans le parterre de l'Opéra, éeoutoit la pièce avec attention; mais il y avoit auprès de lui un fat qui, faisant le beau chanteur, accompagnoit de sa voix celles de tous les acteurs, et chantoit même plus haut qu’eux. Voici un vivant bien incommode, dit-il en lui-même; mais, cadédis! je vais le faire taire : « Voisin, « dit-il en s’adressant au fat, vous avez une belle voix ; « je suis fâché que ces acteurs qui chantent sur le « théâtre m’ôtent le plaisir de vous entendre. »
Défunt Legrand, comédien ordinaire du roi, se promenoit avec un de ses amis. Un pauvre les aborda civilement en leur tendant son chapeau. Legrand tira de sa poche quelques sous qu’il lui donna. Là-dessus le mendiant, par reconnoissance, se mit à chanter un De pro/undis. Parle donc, eh! l’ami, lui dit le comédien, est -ce que tu me prends pour un trépassé? Au lieu d’entonner un De profundis , chante plutôt un Domine , salvumfac regem; car je fais les rois.
Le Dorante de la comédie du Menteur n’est point un original sans copie. J’ai connu un chevalier qui n’étoit pas moins bon menteur que lui, comme vous l’allez voir par le trait que je vais vous dire. Je voyois ce chevalier presque tous les jours. Nous étions étroitement liés. J’allai chez lui un matin. Je le trouvai encore
au lit. Je le lis lever, et, lorsqu’il lut habillé, nous sortîmes tous deux, et nous entrâmes dans un café où il y avoit dix à douze personnes qui parloient avec vivacité d’une nouvelle de guerre qui se répandoit dans Paris. Messieurs, s'écria mon Dorante en se mêlant brusquement à leur conversation , cette nouvelle est absolument fausse. Je viens du Palais-Royal, où j’ai entendu dire à JNI. le due d’Orléans que ce bruit étoit sans fondement. Ces paroles, prononcées d’un air imposant, fermèrent la bouche aux nouvellistes fin café, qui le crurent pieusement sur sa parole. Un moment après je sortis avec lui; et quand nous fûmes dans la rue, je lui dis en riant : Parbleu, notre ami, vous venez de leur en donner à garder de la bonne façon. Non, me répondit-il fort sérieusement, je ne leur ai dit que la vérité. En voici bien d’une autre! lui répliquaije; ne voudriez -vous pas me persuader à moi -même que vous avez été ce matin au lever de M. le due d’Orléans? Ah! s’écria le chevalier, en faisant un éclat de rire, je vous demande pardon, mon ami. Comme la mémoire nous trahit ! « ce fut hier que j'allai au Palais- « Royal. »
Un François et un Italien voyageoient de compagnie avec un Genevois et un Allemand. 11 s’éleva sur la route une dispute entre les deux premiers, au sujet de la douceur de leurs langues. L’Italien prétendoit que la sienne étoit la plus douce, et le François soutenoit que la langue franeoise l emportoit pour la douceur. Ils prirent pour juge l’Allemand, qui, ne sachant aucune fies langues en question, pouvoit décider sans partialité
L’Allemand, par l’organe du Genevois qui servoit de truchement, dit aux parties de parler tour à tour chacun dans sa langue. Là-dessus le François commence, et enfile une tirade de paroles emmiélées d’un opéra de Quinault, en faisant le doucereux. L’Italien, prenant ensuite la parole, veut enchérir sur le François, en affectant une prononciation mélodieuse. Après quoi les parties attendent leur arrêt. Mais le juge les étonna bien l'un et l’autre, lorsqu’il leur fit dire par l’interprète que leurs deux langues lui paroissoient également rudes et fort éloignées d’avoir la douceur du haut allemand. En même temps il se mit à prononcer une vingtaine de mots tudesques des plus barbares: ce qui fit bien rire les disputeurs, et finit la dispute.
Le jour qu’on représenta pour la première fois le ballet d’Astrée de M. de La Fontaine , ce fameux poète sortit de la salle après le premier acte, et s’en alla au café de Marion, où il s'endormit dans un coin. Pendant qu’il dormoit, il entra un homme qui le connoissoit, et qui fut si surpris de le voir là, qu’il ne put s’empêcher de s’écrier : Comment donc ! M. de La Fontaine ici ! Ne devroit-il pas être à la première représentation de son Astrée ? A ces mots l’auteur, se réveillant en sursaut et en bâillant , répondit :« J’en re- « viens. J’ai essuyé le premier acte, qui m’a tant « ennuyé, que je n’ai pas voulu entendre les autres. « J’admire la patience des Parisiens. »
Horace, dans une de scs épîtres, a beau conseiller a un de scs amis d’éviter le défaut des hommes ordi-
naires, qui s'attachent aux grands par intérêt; n'en déplaise à ce fameux poète latin, je crois que personne ne s'amuserait à faire sa cour aux grands, si l’on n’atlendoit rien d’eux.
Si votre femme et votre maîtresse vous devenoienl infidèles en même temps, à l'infidélité de laquelle seriez-vous plus sensible ? Celte question, me direz-vous, n’a point encore été décidée, et ne le sera jamais apparemment; car les sentiments des hommes sont bien partagés là-dessus. Je l’avoue; mais il me semble que la trahison d’une maîtresse dont on s’est fait une idole a quelque chose de plus mortifiant que celle d’une épouse. D’accord. Cependant je crois qu'un mari qui craint qu’on ne le montre au doigt comme un homme que sa femme déshonore peut penser autrement.
Il ne faut pas trop se fier aux relations des voyageurs. Ces messieurs nous donnent souvent, pour certaines, des choses qu’il faudrait avoir vues pour les croire. Je ne puis, par exemple, ajouter foi à celui qui nous assure qu'il a vu une chatte allaiter un rat. J’ai moins de peine à croire ce que j’ai lu dans la relation d’un voyage fait à la Nouvelle-France, quoique ce soit une chose assez extraordinaire. C’est un plaisant trait de la simplicité d’un sauvage.
La communauté des prêtres de Quebec, dit le voyageur, chargea un sauvage huron d’aller porter des fruits à celle des ecclésiastiques de Mont- Réal. Le 11 uron partit avec un panier rempli de fruits, et dans lequel il y avoil une lettre d’avis qui marquoit la quan-
tité, ainsi que les espèces de fruits qui étoient dedans, Notre sauvage, sur la route, ne put résister à la tentation d’ouvrir le panier et de goûter des fruits. Il en mangea son soûl. Après quoi, ayant adroitement arrangé le reste, il poursuivit son chemin. Sitôt qu’il lut arrivé à Mont-Réal, il alla présenter son panier au supérieur, qui le défit et lut d’abord la lettre d’avis, à laquelle le bon Iluron n’avoit pas pris garde. Ce prêtre, après l’avoir lue, compta les fruits, et, voyant que le compte ne s'y trouvoit pas, il dit au sauvage en souriant: Ah! fripon, vous avez tâté des fruits du panier. A telle enseigne que vous en avez mangé telle quantité. Le messager étonné convint de bonne foi du fait, et demanda ensuite au supérieur comment il pouvoit savoir cela? C’est ce papier qui me l’a dit, lui répondit l’ecclésiastique en lui montrant la lettre. Ces paroles redoublèrent la surprise du Iluron, qui, ne comprenant pas comment un papier pouvoit parler, retourna à Quebec, persuadé que le supérieur de Mont-Réal étoit un peu sorcier.
Peu de temps après, ce sauvage fut chargé de la même commission. Il reprit le chemin de Mont-Réal, et fut encore tenté, sur la route, de manger des fruits. Pour se satisfaire, il ouvrit le panier où il y a voit une autre lettre d’avis. Le Iluron l’ayant aperçue, s’écria: Ho! ho! voici encore un papier qui parle! Ah! ah! monsieur le causeur, vous vous préparez sans doute à jaser comme votre camarade; mais, ventre-hile, je vous en empêcherai bien. A ces mots il se saisit delà lettre, et alla la cacher à deux pas de là sous des feuilles d'arbre, afin qu’elle ne pût le voir manger, croyant ,
par cet ingénieux expédient, avoir mis en défaut 1 indiscrétion du papier.
Un gentilhomme de province se vantoit que la bravoure et la chasteté n’étoient pas moins héréditaires dans sa maison que dans celle de Sottenville. Il vedloit jour et nuit sur l’honneur de sa race, dont il étoit le chef, et véritablement sa famille avoit été jusqu'alors respectée de la médisance; mais enfin, malgré tous ses soins, l’amour fit faire un faux pas à une de ses parentes. Notre gentilhomme en fut au désespoir, et se plaignant avec amertume de ce malheur à un duc avec lequel il vivoit familièrement : Monsieur, lui disoit-il un jour, faut-il qu'il y ait une femme galante dans une famille telle que la mienne? cela n’est-il pas bien triste pour moi? Le duc ne fit que rire de ses lamentations, et lui répondit :« Mon ami, cessez de vous plaindre. « Vous savez bien que ma maison est aussi bonne que v la votre. »
Un échevin et un quartinier avoient coutume , quand ils se trouvoicut ensemble, de se lancer réciproquement des traits railleurs. L'échevin avoit plus d’esprit que le quartinier; mais celui-ci étoit d'un tempérament bilieux, qui lui fournissoit quelquefois des reparties qui ernportoient la pièce, comme il arriva un joui qu'ils dînoient tous deux à l'Hôtel-de-Ville avec dix à douze autres de leurs confrères. L’échevin, qui étoit connu de tous ces messieurs pour un des plus vils usuriers de Paris, s’avisa, pour ses péchés, d’attaquer le quartinier et de tirer sur lui à bout portant. Mais ce der-
nier le laissa tout dire sans l’interrompre; puis, tirant de sa poche un louis d’or, il se le mit sur l'œil , et le montrant au railleur : « Tiens, mauvais plaisant, lui « dit-il, regarde. Combien cela vaut-il par heure? »
Tous les convives applaudirent à cette saillie, et l’éclievin, se levant de table, se retira plein de confusion.
Il faut h ien prendre garde à qui l’on se joue. Trois cavaliers, en se promenant au cours un matin, aperçurent de loin un homme d’environ cinquante ans, lequel en poursuivoit un autre plus jeune avec une canne à la main pour le maltraiter. Le jeune homme, au lieu de se mettre en défense, fuvoit à toutes jambes, sans se soucier de passer pour un lâche dans l’esprit de ceux qui pouvoient le voir. Un des trois spectateurs l’ayant bien remarqué le reconnut l’après-dînée dans un café, et voulant le railler: Monsieur, lui dit-il ironiquement, je vous ai admiré au cours ce matin. Vous couriez comme un lièvre devant un homme qui, faisant tous ses efforts pour vous atteindre, n’en pouvoit venir à bout. Quelle agilité! Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu au monde un meilleur coureur que vous. Monsieur, lui répondit le jeune homme auquel il venoit d’adresser ces paroles, je n’aime pas les mauvais plaisants. Si vous m’avez vu prendre la fuite devant un cavalier qui couroit après moi pour me frapper, apprenez que ce cavalier étoit mon père. J’aurois épargné à tout autre que lui la peine de me poursuivre; et si vous en doutez , vous n’avez qu’à sortir. Je vous ferai voir dans la rue que mon épée ne lient point au fourreau , quand 1 honneur veut que je la tire pour corriger un impertinent.
En achevant ces mots, il sortit du café en faisant juger par sa contenance que son action n'éloit pas une fanlaronnade. L'agresseur lit mine de le vouloir suivre, mais tout le monde le retint. Ce qui, je crois, lui lit moins de peine que de plaisir.
Les François ont une intempérance de langue qui les fait quelquefois parler fort indiscrètement. Ils aiment à rire jusqu'à leurs propres dépens. En voici une preuve. On avoit préparé un beau fend artifice sur l'eau devant le collège Mazarin, pour célébrer la naissance d'un de nos princes; mais la nouvelle de la bataille d’Hochetdl fit remettre les réjouissances à un autre temps. Ce qui fut cause que l’on couvrit de toile cirée ce feu pour en conserver l’artifice. 11 passa par là deux bourgeois qui s’arrêtèrent pour le regarder avec attention : Pourquoi, dit l’un des deux, a-t-on emballé ainsi ce feu? « Ne vois- « tu pas, répondit l’autre, que c'est pour l'envoyer à « Vienne. »
Les Ànglois ne sont pas plus retenus dans leurs discours que les François; ou, pour mieux dire, ils sont encore plus indiscrets. La populace de Londres s’avisa de célébrer l’anniversaire de leur amiral Vernon. Ce qu'elle fit avec un appareil moins sérieux que burlesque : elle éleva un arc de triomphe orné de plusieurs inscriptions à la louange de ce grand officier de marine. On vovoit un tableau qui représentoit la ville de Porto-Bello embrasée; et, pour couronner la fête, un homme d’osier, qui paroissoit vêtu à l’espagnole, fut abandonné aux flammes. Un bourgeois de Londres qui trouvoit celte fête ridicule, dit d’un air malin :
«( Ce seigneur espagnol qu on brille est apparemment <c 1° gouverneur du fort Saint- Augustin, qu'on immole « aux mânes des Anglois qu’il a fait périr. »
Une femme de qualité louoit un de nos plus fameux généraux : Je vous regarde, lui disoit-elle, comme un de ces hommes rares que le Ciel fait naître de temps en temps pour la gloire des empires qu’il veut favoriser : Madame, lui répondit modestement le général, « ces- « sez de me prodiguer vos louanges. Si vous saviez de « combien peu de chose dépend quelquefois la victoire, « vous ne me loueriez pas tant. »
Une duchesse avoit au parlement un procès qui devoit être bientôt rapporté. Elle alla voir un conseiller qu’on lui dit être son rapporteur, et qu’elle ne connoissoit point. Elle va chez lui, et trouve dans l’antichambre sur son passage un gros chat , qui , par des mouvements flatteurs, seinbloit l’inviter à le caresser : ce qu'elle fît, quoiqu’elle eût une aversion naturelle pour ces animaux-là. Elle lui passa deux ou trois fois la main sur la tête et le flatta. Dans ce moment, le conseiller averti de la visite de la dame, parut, et demanda à la duchesse ce qui lui procuroit l'honneur de la voir chez lui : Vous êtes mon rapporteur, lui ditelle, et je viens vous recommander mon affaire. Madame, lui répondit-il, vous avez pris le change. J’ai un frère conseiller au parlement comme moi, et c’est lui qui est chargé du rapport de votre procès. « Comment « donc », s’écria la duchesse d’un air chagrin, en sortant avec précipitation, « vous n’êtes pas mon rapporteur.
« et j’ai caressé votre chat! »
Platon soutient qu’un mauvais auteur peut produire par hasard un Tort bon ouvrage. Ce qu’il prouve par l'exemple du porte Tunnicus. Tunnicus, dit-il, étoit, sans contredit, un 1res méchant porte. Il composa pourtant à la louange d'Apollon la plus belle hymne que les Grecs aient jamais chantée. Il n'y a pas longtemps qu'il y a voit à Paris un nouveau Tunnicus. Il étoit Allemand de nation et surnommé le poète aux bouts-rimés. Il composoit fort mal des vers francois; mais en récompense, il est l’auteur de ce beau vers latin qu’on voit au bas du portrait du grand maréchal de Villars, dont le nom de baptême est Hector :
Hic novus Hector adest contra qitcrn milltts Achilles.
Un commissaire et un comédien vivoient dans une étroite liaison. Ils mangeoient souvent ensemble avec leurs épouses, femmes gaillardes qui ne demandoient qu’à rire. Un soir qu'ils soupoient tous quatre avec une gaieté qui assaisonnoit leur repas, la femme du commissaire voulut couper une aile de chapon; et n’en pouvant venir à bout, elle dit au comédien : Mon compère, je ne puis trouver la jointure, et si pourtant je pense à vous. «Ma commère, lui répondit poliment le comédien, « je vous remercie de la préférence. »
Toutes les fois cpie le sieur Dancourt donnoit une comédie nouvelle au public, si elle ne réussissoit pas, il avoit coutume, pour s’en consoler, d’aller souper avec deux ou trois de ses anus chez le gros Clieret, à la Cornemuse. Un matin, après la répétition d’une de scs comédies qui devoit être représentée le soir pour
la première fois, il s’avisa de demander à une de ses filles qui n’avoit pas encore dix ans, ce qu’elle pensoit de la pièce : « Hé! mais, mon gros papa, lui répon- « dit-elle , vous pourriez bien aller ce soir souper chez (( Clieret. » Et il faut observer que l’enfant dit vrai.
L’auteur de la comédie du Grondeur , après avoir composé cette pièce , se trouvant obligé d’aller faire un tour dans son pays, où l'appcloit une affaire de famille, laissa son ouvrage aux comédiens, en les priant d’y faire les corrections qu'ils jugeroient nécessaires, et de la représenter en son absence. Les comédiens y firent de grands changements. La pièce, qui étoit en cinq actes, fut réduite en trois et jouée telle quelle est actuellement imprimée. Elle eut un très heureux succès ; et cependant l’auteur, à son retour, au lieu d’en remercier ses correcteurs, leur fit des reproches : « Messieurs, leur dit-il avec sa vivacité gascone, vous « avez mutilé, défiguré ma comédie en voulant la rendre « meilleure : j’en avois fait une pendule- vous en avez <c fait un tourne-broche. »
Trois femmes de qualité éloient à une fenêtre poui voir l’entrée d’un ambassadeur. Il y avoit avec elles un ancien maréchal de France et deux autres seigneurs. Un de ces derniers voyant passer M. Duguay-Trouin dans un carrosse, le fit remarquer aux dames, en leur disant : Voilà un héros dans un fiacre. Un héros! s’écria aussitôt une de ces dames , comme avec surprise et sans songer devant qui elle parloit, « attendez que « je le regarde attentivement. Je n’en ai jamais vu. *
lin métaphysicien, jeune homme plein d'esprit et de feu, brilloit ordinairement dans la dispute; mais sa vivacité l’emportoit quelquefois trop loin. Un vieux dialecticien, qui avoit une logique serrée, lui dit un jour : « Monsieur, vous avez un génie lumineux; mais « vous ressemblez aux cochers téméraires qui , dans « quelque endroit périlleux qu’ils se trouvent, ne veu- « lent jamais enrayer. »
Un abbé fut mis à la Bastille pour avoir paru longtemps dans le monde sous des habits de femme. Quelques aventures d'éclat le trahirent, et la cour, informée de sa conduite, le fil enfermer. Il s’occupoit dans sa prison à faire des vers malins, et le plus souvent contre les personnes les plus respectables. Un de ses amis l’étant allé voir, lui demanda à quoi il passoit le temps? A composer des chansons, lui répondit le prisonnier : cela m'amuse. Voulez-vous que je vous en dise une que je fis hier. En même temps il lui chanta quelques couplets, ([lie son ami trouva si hardis, qu'il lui dit : Es-tu fou, mon cher abbé, de composer de pareilles chansons? crois moi , change d’amusement; car tu pourrois
bien te repentir « Fi donc, interrompit l’abbé, tu
« n’y pense pas. Qu’ai -je à craindre? Ne suis -je pas « payé d avance ? »
.le doute fort de la vérité d’un trait que je me sou viens d’avoir lu dans un livre espagnol. L’auteur dit que Philippe II, de glorieuse mémoire, vouloit que ses sujets eussent un aveugle respect pour l’inquisition; et là-dessus il raconta l’aventure suivante : Un
jour, dit-il, ce monarque fut curieux de voir passer la procession du saint -office. Les malheureux qu’on devoit brûler défilèrent devant lui; et l’un d’entre eux, malgré son effroyable habillement, ne laissa pas de s’attirer l’attention de ce prince, qui, touché de compassion, ne put s’empêcher de dire d’un ton de voix assez haut : C'est dommage. Un officier ayant par hasard entendu ces paroles en alla faire le rapport au grand inquisiteur, qui ne manqua pas dès le lendemain de se rendre au lever du roi, qui lui demanda ce qui l'amenoit: Un sujet important, Sire, lui répondit l’inquisiteur; votre majesté me permettra de lui dire qu’en voyant passer la procession vous causâtes hier un horrible scandale par une pitié sacrilège. Vous plaignîtes un misérable que le saint-office vcnoit de condamner aux flammes. Cela peut produire un mauvais effet, et diminuer le respect qu’on doit à nos arrêts, qui sont toujours justes.
Je suis fâché, dit le roi, d’avoir fait éclater indiscrètement ma compassion; mais la faute en est faite. Vous pourriez la réparer, Sire, si vous vouliez, repartit le grand inquisiteur. Vous n'avez qu’à souffrir qu’on vous tire du bras deux ou trois gouttes de sang, et qu’on les fasse brûler par l’exécuteur du saint-office. On prétend que Philippe, après avoir pensé et repensé à cette proposition hardie, se laissa saigner sans rien dire.
Un jeune bourgeois de Paris qui avoit une femme très jolie, et un peu plus que coquette, alla un matin chez un vieux payeur des rentes de 1 llotel-de-Y iile pour toucher une année qui lui éloit due. Il le trouva
dans son cabinet oit il s’occupoit à feuilleter des papiers à l’aide de ses lunettes, qui étoient d’une prodigieuse grandeur : Qu’y a-t-il pour votre service, dit le payeur au bourgeois? Celui-ci lui apprit de quoi il s’agissoit ; et là-dessus le vieillard prit un gros registre qu’il parcourut avec une lenteur extrême. Le rentier, homme impatient et vif, n’y put tenir; et cédant à sa vivacité : Parbleu, Monsieur, lui dit -il, vos grandes lunettes vous servent bien mal. « Monsieur, Monsieur, « lui répondit froidement le flegmatique payeur, ne « nous reprochons point, s'il vous plaît, ce que nous v portons. »
M. T***, homme très riche et connu pour tel, fut un soir attaqué par quatre voleurs qui sautèrent aux rênes du fiacre qui le remenoit. Un de ces braves, ouvrant la portière, lui dit d'un ton à se faire obéir : Al Ions, l’ami, descends au plus vite. Il descend. On le fouille et on le trouve sans argent. Comment, coquin, lui dit alors le voleur, d’honnêtes gens s’exposent en t’arrêtant à se faire rouer, et tu es assez hardi pour aller la nuit avec des poches vides. Tiens, voici pour aujourd hui le traitement que nous te faisons. A ces mots, les quatre voleurs lui donnèrent chacun cinq ou six coups de bâton, après quoi l’un d’entre eux lui dit : Prends garde de te trouver la nuit sur le pavé de Paris , sans avoir sur toi dix louis pour le moins.
M. a pendant dix ans suivi ce conseil, mais si exactement qu'un soir étant au jeu et en perte, il le quitta brusquement en serrant dix louis qui lui restée Sage. Théâtre, Mélanges. 3u
toient:Je quitte, Messieurs, dit-il à la compagnie, je n’ai plus d’argent. Il vous en reste encore, lui dit un des joueurs ; continuez, vous regagnerez peut-être. « Oh! Monsieur, répliqua-t-il , cet argent-là n’est pas « à moi. Je le dois. »
Un officier gascon, ayant dit adieu à sa maîtresse, l’alla voir le lendemain : Quoi, Monsieur, lui dit-elle, c’est vous! je vous croyois parti pour l’armée. « Que « voulez - vous? lui répondit l’officier; la gloire avoit « bridé mon cheval, mais l’amour l’a débridé. »
Ce même officier disoit un jour: « J'ai l’air si mar- « tial, qu’en me regardant dans une glace, je me fais « peur à moi-même. »
Un homme cajoloit une coquette, et se mettoit de temps en temps un quadruple sur un œil, voulant par là lui faire entendre que si elle avoit envie de vendre ses faveurs il étoit prêt à les acheter; mais la coquette, n’étant pas contente d’un quadruple, lui dit : « L’Amour « est aveugle et non pas borgne. »
Un prélat, ayant été long-temps à Rome à solliciter un chapeau de cardinal, eut le malheur de ne pouvoir l’obtenir. Étant de retour à la cour de France, il se présenta devant le roi, et lui fit un compliment, d’une voix si enrouée, que le prince ne put l’entendre. « Sire ,
« dit un courtisan, votre majesté ne doit pas s’étonner u si ce prélat est enroué, il est revenu de Rome sans « chapeau. «
Lu sut railloit un homme d’esprit sur la grandeur de ses oreilles :« Il est vrai, lui dit l’homme d’esprit, «j’ai des oreilles trop grandes pour un homme, mais « convenez aussi que vous en avez de trop petites pour « un âne. »
Un poêle grec avoit souvent présenté des vers à l’empereur Auguste, et n’en avoit reçu d’autre récompense qu'une épigramme que ce prince fit enfin pour le remercier de tous ses vers. Le poète grec, à qui un autre paiement auroit plu davantage, affecta de louer excessivement cette épigramme; il tira même de sa poche quelques petites pièces de monnoie qu'il mit dans la main d’Auguste, en lui disant : « Je ne vous ré- « compense pas suivant votre condition, mais selon la « mienne. » Ces paroles firent rire tout le monde; et l’empereur, qui entendit parfaitement ce que ce poète vouloit dire, paya magnifiquement ses vers.
Labérius, chevalier romain , auteur de mimes et de comédies, se voyant obligé par ordre de Jules César de danser sur le théâtre et de représenter ses pièces, trouva moyen de se venger de cette violence. Il joua le personnage d’esclave dans une comédie, où, feignant d’être maltraité par son maître, il vint sur le théâtre en fuyant, et s'écria : Romains, nous avons perdu la liberté: taxant par celte fiction Jules César de tyrannie. Ce prince depuis ce temps-là ne prit plus de plaisir à voir jouer Labérius.
Ce même Labérius, cherchant une place parmi les sé-
Dateurs pour voir le spectacle, fut apostrophé par Cicéron, qui lui dit d’un air mêlé de colère et de mépris: « Je vous donnerais une place auprès de moi, si je « n’étois pas assis à l'étroit. Je suis surpris, lui répondit « Labérius, que vous soyez dans une pareille situa- « tion, car vous avez coutume d'être assis sur deux « sièges; » reprochant ainsi à Cicéron son inconstance dans les différents partis qu’il avoit embrassés.
Après la mort de Domitien, prince farouche et cruel , le consul Fronton, voyant que Nerva, son successeur, trop facile et trop indulgent, permettoit au peuple romain d’accuser et de faire mourir ceux qu’il s’imaginoit avoir été les ministres de la fureur de Domitien , et les complices de sa tyrannie , osa dire au peuple assemblé : « que si c’éloit un grand malheur de vivre « sous un prince qui ôtoit toute liberté, c’en étoit en- « core un plus grand d'en avoir un sous qui tout étoit « permis. »
Un philosophe qu’Alexandre aimoit prit la liberté de lui demander de quoi marier ses filles. Le prince lui envoya cinquante talents. « Seigneur, lui dit le (( philosophe, c’en est trop pour moi. Oui, lui répon- « dit le prince, mais non pas pour Alexandre. »
Denys le Tyran reprochoit à Aristippe qu’on voyoit les philosophes à la porte des grands, mais qu’on ne voyoit pas les grands à la porte des philosophes. « Je « le crois bien, répondit Aristippe, les médecins vont « ordinairement chez les malades. »
Le même Denys ayant refusé quelque chose qu’Aristippc lui avoit demandé pour un autre, le philosophe redoubla ses instances pour l'obtenir, et même embrassa les genoux du tyran. Ce procédé, si peu digne d'un philosophe, surprit tout le monde. Aristippe s’en étant aperçu, dit à ceux qui l'avoient vu aux genoux de Denys : « J’ai une bonne raison pour en user ainsi « avec ce prince, c'est qu’il a les oreilles dans cet en- « droit. »
Lin élève d’Apelles lui montrait un tableau de sa façon, pour savoir son sentiment sur cet ouvrage, qu’il disoit avoir fait fort vite, n'y ayant employé qu'un certain temps : « Je le vois bien sans que vous me le « disiez, lui répondit Apelles; et je suis étonné que « dans ce peu de temps- là même vous n’en ayez pas « fait plus d'un de cette façon. »
Un autre peintre, après avoir achevé le portrait d’Hélène qu'il avoit peint avec soin, et qu’il avoit orné de beaucoup de pierreries, le fit voir au grand Apelles, qui lui dit : « O mon ami! n’ayant pu faire « votre Hélène belle, vous avez eu raison de la faire « riche. »
Un chartreux de Pavie montrait à Philippe de Coinmines le tombeau de Jean Galéas, premier du nom, duc de Milan, qu’il appeloit Saint. Connûmes lui demanda pourquoi il donnoit cette épithète à un homme dont on pouvoit voir autour de lui les armes de plusieurs cités qu’il avoit usurpées? Le moine répondit
tout bas : « Dans ce pays nous appelons saints tous
« ceux qui nous font du bien. »
Un envoyé de la Porte ottomane, se promenant avec le grand-duc de Toscane hors de Florence, dit à ce prince: J’ai fait une observation. On ne voit pas tant de fous dans les villes d’Italie que dans celles de Turquie. J’en voudrais bien savoir la raison. Je vais vous l’apprendre, lui répondit le grand-duc en lui montrant des monastères, « c’est que nous renfermons « nos fous dans ces tours que vous voyez. »
Cromwell, passant par Tyburn, lieu patibulaire, regardoit la foule du peuple qui venoit au-devant de lui : Voyez, lui dit un flatteur, voyez quelle multitude de gens vient ici pour être témoin de votre triomphe. Cromwell répondit froidement : « Il en viendrait en- « core plus pour me voir pendre. »
Agésilas se trouvant à une fête publique, y fit admirer sa modération et sa retenue. T.e maître des cérémonies lui donna une place peu honorable; Agésilas, quoique déjà déclaré roi, ne fit aucune difficulté de l’accepter; il se contenta de dire : « Je vais montrer « aux spectateurs que ce ne sont pas les places qui « honorent les hommes, mais les hommes qui honorent « les places. »
Zénon, chef de la secte des stoïciens, disoit que si un sage ne devoit pas aimer, comme quelques- uns le soutenoient, rien ne serait plus misérable que le sort
des belles, « parce qu’elles 11e seroient aimées que « des sots. »
Lorsque Olympias apprit qu’Alexandre étoit assez vain pour se dire fils de Jupiter, elle lui en fit plaisamment des reproches : « Vous n’y pensez pas, lui dit- « elle, vous m’allez attirer la colère de Junon, dont vous a connoissez l'humeur jalouse et vindicative. Faut- il « que vous m’exposiez à devenir la victime de votre « vanité ? »
Le vieux Denys, tyran de Syracuse, fit uue réprimande sévère à son fils pour avoir insulté la femme d'un citoyen, et lui demanda s’il avoit entendu dire qu'il eût jamais commis une pareille insolence. Le jeune Denys lui répondit : « C’est que vous n’ètes pas « fils de roi comme je le suis. » À quoi le père répliqua: Je te prédis que tes enfants ne parviendront pas à la souveraine puissance, à moins que tu ne changes de conduite. Il fut prophète; car à peine le jeune Denys, son successeur, eut -il pris sa place, que les Syracusains le chassèrent du trône à cause de ses débauches.
L'impie Diagoras se moqua des raisonnements de quelques personnes (pii prétendoient prouver l'existence et la bonté des dieux, par les tableaux exposés dans leurs temples, où l’on voyoit les portraits de ceux qu’on croyoit échappés du naufrage par leur secours. « Mes amis, leur dit ce philosophe, ceux (pii ont im- « ploré vainement leur assistance, et (pii ont péri, ne « sont pas ici représentés. »
Omulius , sénateur romain, disoit à Trajan qu’il vraloil mieux, pour un état, avoir un mauvais roi qui eût des confidents et des ministres gens de bien, que d etre gouverné par un bon roi environné d’amis faux et pervers, parce qu’un méchant homme est plus facilement porté au bien par plusieurs personnes de probité, que plusieurs scélérats ne sont excités à bien faire par un honnête homme.
Don Juan, duc de Bragance, qui fut depuis roi de. Portugal, sachant que Rubens étoit à la cour d’Espagne, écrivit à quelques seigneurs castillans de ses amis, pour les prier d’engager ce peintre à l’aller voir. Rubens partit pour cet effet avec un train magnifique. Le duc, naturellement avare, en eut avis, et en fut tellement épouvanté, qu’il envoya un gentilhomme à sa rencontre, pour lui dire que le duc son maître, ayant été obligé de partir pour une affaire importante, le prioit de n’aller pas plus avant, et d’accepter un présent de cinquante pistoles, pour le dédommager de la dépense qu’il avoit faite en chemin. Rubens refusa le présent, et répondit fièrement au gentilhomme, « qu’il « n’avoit pas besoin de ce petit secours, puisqu’ayant ce résolu de ne demeurer que quinze jours à la cour du « duc de Bragance, il avoit apporté deux mille pistoles « pour faire les frais de son voyage. »
Périclès , chef de la république d’Athènes , étoit l'homme le plus éloquent de son temps ; et rien ne prouve mieux cela que la réponse de Thucydide au roi de Sparte, qui lui demanda lequel de Périclès ou de
lui étoit le plus fort à la 1 n 1 1 c C’est une chose qui ne seroit pas aisée à décider, répondit Thucydide; « car « quand je l’ai porté par terre en luttant, il persuade « aux spectateurs qu’il n’est pas tombé. »
Antigonus étant en guerre avec Euménès , fit ré-
pandre dans le camp de son ennemi des lettres par lesquelles il excitoit les soldats à tuer ce prince , et promettoit une grande somme d’argent à l’assassin. Euménès en fut averti, et, parcourant les rangs de son armée, il remercia et loua ses soldats de ce qu’aucun d’eux ne s'éloit laissé corrompre, cl n’avoit préféré un vil intérêt à la foi qu’ils lui avoient jurée. Il ajouta qu’il 11e vouloit pas leur cacher que c’étoit lui -même qui avoit fait ces lettres pour éprouver leur fidélité. Par ce mensonge prudent Euménès prévint les mauvais desseins cl’ Antigonus, et les rendit inutiles à l’avenir; les soldats devant toujours craindre que ce 11e fût un artifice de leur général.
La Ilire, brave capitaine du temps de Charles VII, fut envoyé vers ce roi par l’armée de Guyenne, qui înanquoit de tout et faisoit la guerre aux Anglois assez malheureusement. Le roi, au lieu de pourvoir aux besoins de ses troupes, et pensant à toute autre chose, amusa La Mire par d es jeux et des festins. Charles, plongé dans les plaisirs, demanda à ce capitaine s’il étoit content de sa cour. « Sire, lui répondit l’officier, « je n’ai jamais vu roi perdre son état si joyeusement. » Cette réponse réveilla le prince, qui fit donner aussitôt au député tout ce qu'il demandoit.
4y4 MÉLANGE AMUSANT.
L’orateur Célius, homme vif et impétueux, soupant avec une personne d’un naturel doux, et qui approuvoit tout ce qu’il disoit, de peur de le mettre en colère, ne put souttrir sa complaisance. « De par les dieux , « s’écria- 1- il , nie -moi quelque chose, afin que nous « soyons deux. »
Un fameux voleur ayant été pris, fut conduit devant Papinien , préfet du prétoire. Ce grand magistrat lui demanda pourquoi il s’étoit mis à voler? « Et toi, re- « partit le voleur, pourquoi es-tu préfet du prétoire? >>
M. Pomponius Marcellus, grand puriste et censeur incommode, reprit Cassius Severus, son antagoniste, qui plaidoit une cause, et lui reprocha qu’il faisoit un solécisme. Cassius importuné de sa censure demanda un délai aux juges pour faire venir un grammairien, « parce que, dit -il, je vois bien qu’il ne s’agit plus « entre nous d'une question de droit , mais de gram- « maire. »
Un empereur romain condamna au feu un ouvrage de littérature. Un ami de l’auteur alla trouver le juge, et lui dit : « Il faut donc m'y condamner aussi, moi ; « car je le sais par cœur. »
Aristippe fit naufrage , et fut jeté sur le rivage de Rhodes. Lcà son savoir et sa renommée lui firent bientôt trouver des habits et toutes les autres choses qui lui étoient nécessaires. Quelques-uns de ses compagnons s’en retournant à Cyrène, leur commune patrie.
demandèrent a cc philosophe s’il avoit quelque chose à mander à scs parents. « Une seule, répondit -il; « avertissez - les , de ma part, d’acquérir à leurs ente fants des biens que les vents et les (lots ne puissent « leur ôter. »
Agésilas, roi de Sparte, cédant à l'importunité d’un de ses sujets, lui promit une chose, laquelle, après y avoir fait réflexion, ne lui parut pas juste. Il différa, pour cette raison, de lui accorder sa demande. Ta* Spartiate perdit patience, et lui dit : Apprends, Agésilas, qu'un roi ne doit point faire de promesses vaines. « El « toi, répliqua ce prince, apprends qu’on ne doit ja- « mais rien demander d’injuste aux rois. »
L'empereur Claude, tout stupide, tout imbécille qu’il paroissoit être, rendit un jugement comparable à celui de Salomon. Une mère refusoit de reeonnoître son fils, qui avoit été long temps absent. L’empereur, qui la soupçonnoit de mauvaise foi, imagina un moyen de l’en convaincre. Il fit venir les parties en sa présence , et ordonna à la femme d’épouser le jeune homme, qu elle ne vouloit pas avouer pour son fils. Cet arrêt troubla sa mère, qui en marqua tant d'horreur, qu’elle aima mieux reeonnoître son fils que de l’épouser.
Un moine provençal qui n’avoit jamais prêché, fut assez hardi pour le vouloir faire. 11 monte en chaire avec audace, et commence à parler; mais dès son exorcle il demeura court; et, ne pouvant rappeler ses idées, il se tira d'embarras par un trait d’effronterie des plus
boulions. «Messieurs, dit-il à ses auditeurs, vous « croyez peut-être que je demeure : point du tout; je « m’en vais. Effectivement, il descendit aussitôt de sa « chaire, et disparut. »
Le même prédicateur voulut, l’année suivante, remonter en chaire pour réparer son honneur; mais sa mémoire lui joua le même tour au milieu de son sermon. Tout l’auditoire se prit à rire, et un railleur dit : « Il fit bien mieux l’année passée : d ne prêcha point. »
Un gros bourgeois de Paris, homme né plaisant, le fut toute sa vie; il ne put, même à l’heure de sa mort, s’empêcher de plaisanter. Il y avoit dans sa chambre deux procureurs de ses amis. Il les appela et leur dit : « J’attends une nouvelle et dernière preuve de votre « amitié. Placez vous, de grâce, l’un à ma droite, et « l’autre à ma gauche , afin que je meure , comme le « Sauveur, entre deux larrons. «
Un insigne buveur, qui de sa vie n’avoit avalé une goutte d’eau, demanda, dans ses derniers moments, un grand verre de ccttc liqueur. Hé! pourquoi, lui dit sa garde étonnée , voulez - vous de l’eau , vous qui n en avez jamais bu? « J’en veux boire, lui repartit le ma- « lade; ne faut -il pas, avant sa mort, se réconcilier « avec ses ennemis? »
Deux bons amis, également ivrognes, buvoient et s’enivroient ensemble tous les jours. L’un étoit un joueur de llûtc, et l’autre un violon de l’orchestre de
la Comédie-Italienne. Le Auteur tomba malade, et la tisane étant la seule boisson que les médecins lui permissent, il fut bientôt réduit à l’extrémité. Le violon son ami alloit le voir soir el matin; et, comme c’étoit un gaillard toujours ivre, sa conversation étoit entremêlée de hoquets qui se faisoient entendre et sentir. Mais le malade, qui ne haïssoit pas une odeur vineuse, dit au violon : « Ab! mon ami, ton haleine me ressuscite. »
Un des plus anciens libraires de sa communauté m’a dit avoir vu, dans sa jeunesse, un livre intitulé le Dictionnaire des Chats. Une production si singulière mérite bien qu’on en fasse honneur à son auteur, et que j’en raconte l'histoire telle que je l’ai ouï conter. Un jeune jacobin, dit-on, fut mis en pénitence au haut de son église, dans la rue Saint- Jacques. Il étoit renfermé dans une petite chambre qui étoit de niveau à la gouttière, et dans laquelle le jour n'entroit que par une lucarne ; de sorte que le bon père ne pouvoit voir par- là que les chats et les chattes qui venoient sur les toits tenir leurs joyeuses assemblées. Comme un prisonnier se fait un amusement de tout, le moine s’attachoit à regarder ces animaux, faute de pouvoir mieux passer le temps. Il demeura dans sa prison assez longtemps, et il eut tout le loisir de les examiner. A force d’entendre leurs divers cris, il en acquit l’intelligence. Leurs miaulements lui parurent une langue ; et làdessus il lui vint une folle envie qu’il voulut satisfaire, c’est-à-dire de composer un Dictionnaire des Chats. Il se lit donner du papier el de l’encre; et, dans l’oisiveté de sa prison, il entreprit cet ouvrage burlesque. Pour
4j8 MÉLANGE AMUSANT,
en venir à bout, voici comme il s’y prenoit : Attentif aux mouvements des chats, il confrontoit leur cris avec leurs actions. Il ortographioit le mieux qu’il pouvoit les sons qui frappoient son oreille; et peu à peu il apprit à contrefaire si bien les chats, qu’il entendoit leur langage, qui me paroît avoir un grand avantage sur notre langue, en ce qu’il n’est point sujet à changer comme elle. « Les matoux ne cherchent point le ton de la bonne « compagnie, et miaulent aujourd’hui de la même face çon qu’ils miauloient du temps de Jëan-de-Vert. »
Un jeune homme avoit fait des vers latins qu’il montra à un demi-savant. Celui-ci étoit d’un goût difficile. Il fut choqué du terme de posthac , et prétendit qu’il étoit prosaïque. L’auteur soutint qu’il étoit poétique, et qu’il avoit un bon garant de ce qu’il disoit. Le censeur opiniâtre s’échauffant là-dessus, taxa le garant d’ignorance. A quoi le jeune homme répliqua par ce vers de Virgile :
Efjiciam postliac ne qnemquam voce lacessas.
Un seigneur de la cour s’entretenoit avec une princesse, et leur conversation tomba sur les filles que l’amour du devoir soutient contre les pièges qu’on tend à leur vertu. La dame disoit que rien n’étoit capable de séduire une honnête fille. Le courtisan, ne demeurant pas d’accord de cela, proposa le cas où l’on olfriroit un million à une fille pour le prix de ses faveurs. La princesse répondit qu elle n’accepteroit point cette offre, mais enfin, insista l’homme de qualité, si on lui offroit deux, trois, quatre millions . « Oh! doucement,
« Monsieur, interrompit avec précipitation la prin- « cesse, vous en direz tant, qu’à la fin on ne saura « plus ([ue vous répondre. »
Un père transporté de colère, couroit après son fils avec un bâton à la main. Le fils le voyant au haut d’un escalier, dit à son père : Monsieur, ne descendez pas. « Songez (pie passé le quatrième degré I on n’est plus « parent. »
A la première représentation d’une tragédie du poète Pradon, ignorant géographe, le prince de Coudé dit à l’auteur, qui lui demandoit son sentiment sur sa pièce: J’en serois assez content, si vous n’eussiez pas transporté une ville d'Europe en Asie : « Passez-moi cela, « s’il vous plaît, mon prince, répondit Pradon; je ne « sais point la chronologie. »
On jouoit une autre tragédie nouvelle de eet auteur pour la première fois; comme il craignoit les sifflets, il avoit fait une forte cabale composée des amis de ses amis. Curieux de voir par lui-même si ces messieurs le serviroient bien, il se déguisa, et se glissa dans le parterre pour entendre ce qu’on diroit de sa pièce. Il eut lieu d’être satisfait du zèle de ses partisans; car sitôt qu’un critique ouvroit la bouche pour parler, ils la lui fermoient brusquement. Pradon, pour éprouver encore mieux ses défenseurs, s’avisa de critiquer lui-même sa tragédie. Mais ses partisans, qui ne le connoissoient pas personnellement, se jetèrent sur lui, et lui donnèrent cent gourmades, qu’il reçut en auteur charmé d’avoir fait une si bonne cabale.
48o MÉLANGE AMUSANT.
Un paysan se confessoit à son curé d’avoir volé un mouton à un fermier de son voisinage : Mon ami, lui dit le confesseur, il faut restituer, ou vous n’aurez point l’absolution. Mais, repartit le villageois , je l’ai mangé : Tant pis, vraiment, tant pis, lui dit le pasteur; vous serez le partage du diable; car, dans la grande vallée où nous paroîtrons aux yeux de Dieu , tout parlera contre vous, jusqu’au mouton. Quoi! répliqua le paysan , le mouton se trouvera dans ce lieulà ? J’en suis bien aise. La restitution en sera donc facile , puisque je n'aurai qu’à dire au fermier : « Voisin, « reprenez votre mouton. »
Un chevalier avoit un torticolis, qu’on croyoit être le fruit de son caractère galant, et dont on faisoit honneur dans le monde à une vieille baronne qui l'alloit voir tous les jours : «Pourquoi, disoient les médisants, « cette dame va-t-elle si souvent chez lui? Elle n’est « pas la lance d’Achille. »
Un Anglois, homme de mérite, avoit reçu plusieurs bienfaits d’un mylord, sans qu’il sût à qui il en étoit redevable. Ayant enfin appris le nom de son bienfaiteur, il alla chez lui, dans le dessein de lui en rendre grâce : mais à peine eut-il prononcé le mot de reconnoissance qui étoit dans son compliment, que le lord se tourna brusquement d’un autre coté, et lui dit en s’éloignant de lui : « Monsieur, vous ne me devez « aucun remercîment ; car si j’eusse connu en Angle- « terre quelqu’un qui m’eût paru plus digne que vous « des grâces dont vous parlez, vous 11e les auriez point « obtenues. »
MÉLANGE AMUSANT. 4;>t
Philippe, roi de Macédoine, en combattant contre les Tri bail es, reçut à la cuisse une blessure qui le rendit boiteux ; et comme cela le mettoit quelquefois de mauvaise humeur, son fds Alexandre lui dit lin jour qu'il ne devoit pas être fâché d'un accident qui le iaisoit souvenir de son courage cl de sa vertu à chaque pas qu'il faisoit.
Alexandre étant sur le point de partir pour son expédition contre les Perses, consulta l’oracle sur l’événement de cette guerre. La réponse fut que le succès en seroit heureux, pourvu qu’il fit tuer le premier malheureux qu’il trouveroit en son chemin, après qu’il seroit entré dans la Perse. La première victime qui s’offrit fut un ànier. Alexandre ordonna qu’on l’arrêtât et qu’on le fit mourir. L’ânier, étonné d’un ordre qui luiparoissoit injuste, demanda pourquoi on le condamnoit à la mort. Le roi lui dit la réponse de l’oracle. S'il est ainsi, Seigneur, répliqua Panier, c’est un autre que moi qui doit périr. Mon âne me précédoit : « Donc il est le pre- « mier que vous avez rencontré. « Cette répartie plut à Alexandre, qui satisfit au commandement de l’oracle en immolant l'âne.
Deux capucins étoient dans la chambre d’un vaisseau agité par la tempête. Le plus vieux envoya son compagnon sur le ti I lac pour entendre ce que disoient les matelots. Le compagnon y alla et les trouva qui crioient et juroient comme des charretiers embourbes. !l les exhorta à se recommander plutôt à Dieu, dans le péril oii l’on étoit. Au lieu de l’écouter, ces misérables eon- I,e Sage, 't héâtre, Mélanges. 3i
t m lièrent de jurer comme auparavant. Ce religieux retourne vers celui qui l’avoit envoyé, et lui fait son rapport. A quoi le vieux père répondit : « Tandis que les « matelots jureront, le naufrage n’est point à craindre; « mais quand vous les verrez prier Dieu, ce sera un « fort mauvais signe. »
Pierre Arélin, d’Arezzo en Toscane, se rendoit redoutable par ses satires, non-seulement aux écrivains de son temps, mais aussi aux grands seigneurs et même aux têtes couronnées , dont il osoit censurer les actions; ce qui lui fit donner le titre de fléau des princes. François Tr et Charles-Quint achetèrent son amitié par des présents considérables. Charles-Quint ayant mal réussi dans une entreprise, envoya une somme d’argent à ce poète, qui, la trouvant trop petite à son gré, dit en la recevant : « C’est bien peu pour une si grande sottise. »
On parloit d’un abbé de condition dans une compagnie, et plusieurs personnes s’étonnoient qu’il ne fut pas encore évêque. Il est du bois dont on les fait, dit un homme de l’assemblée. Oui, pour faire un évêque de bois , repartit quelqu’un qui coimoissoit le peu de mérite du sujet.
Le peintre Yan-Dyck faisant le portrait de la reine d’Angleterre, qui n’étoit pas belle et qui auroit souhaité d’être flattée, répondit à celte princesse qui lui demandoit pourquoi il avoit embelli les mains et non pas le visage : « Je n’ai point flatté votre visage, parce « que je n’en attendois rien; mais j’ai flatté vos mains, a parce que j’en attendois quelque chose. »
Le poëte Scarron, étant près de mourir, dit à ses domestiques qui l'ondoient en pleurs autour de son lit: « Mes enfants, vous avez beau verser des larmes, vous « ne pleurerez jamais autant que je vous ai lait rire. »
ïsocrate dit à un grand parleur qui vouloit lui donner de l'argent pour lui enseigner la rhétorique : « Vous payerez donc le double, car il faudra vous « apprendre deux sciences, celle de savoir parler et « celle de vous taire. »
Un jeune Gascon, nouvellement arrivé à Paris, eut la curiosité de monter sur les tours de Notre-Dame, pour considérer l’étendue de la ville et des faubourgs. Surpris de voir tant de maisons, il s’écria: Que de nids de coucoux ! Quelques personnes qui étoient sur les tours, se mirent à rire; et, dès le meme jour, le roi Henri iv fut informé de cette aventure, et fut curieux de voir le Gascon, auquel il ordonna de répéter ce qu il avoit dit sur les tours. Le jeune homme effrayé répondit : « Sire, j’ai dit, ah! que de nids de coucoux! « mais je vous assure que je n’étois point tourné du « coté du Louvre. «