LIVRE II, CH AP. IV. 2oj
des alguazils et des archers pour me chercher, mais à Madrid meme, comme en effet c’étoit h* plus sûr. Indépendamment de mon magot., j’avois dans ma poche assez d'argent pour faire celle dépense, .le retournai donc le long du Maneanarès à la ville, d’où je revins trois heures après par le même chemin, avec un panier où il y avoit des provisions pour huit jours. J’cmplovai, en homme affamé, la meilleure partie de celte nuit à me bourrer l'estomac de pain et de viande, et le reste à dormir.
Le lendemain, en me réveillant au lever de l’aurore, je me sentis violemment agité du désir curieux, de savoir ce qu'il y avoit dans les trois sacs. J’eus beau faire réflexion que c'étoil le diable qui me tentoit, el <pie je ne pouvois contenter ma curiosité sans m’exposer à être vu de quelqu’un, il n’y eut pas moyen d’y résister. J'étois comme cela; je ne triomphois de mes tentations qu’en m'y abandonnant. Il fallut pour mon repos me donner ce plaisir, qui sans doute étoil le plus grand (pie j’eusse eu depuis que j’étois au monde. Je m’approchai de la rivière, et après avoir regardé à droite et à gauche pour voir si je n’apercevrois personne , je tirai de l’eau mon cabas, que j'emportai tout mouillé dans ma cage; et là j’ouvris mes sacs. Il v avait dedans deux mille cinq cents réaux, le tout en bon argent, a la réserve de trente pistoles d’or, (pie je trouvai enveloppées d’un petit linge dans un des sacs. Je passai la journée entière à compter et à recompter mes espèces avec une extrême satisfaction; et lorsque la nuit fut arrivée, je les remis dans mon cabas, (pie j’allai reporter dans son trou.
Guzman i
G LZ M A N D’ A L FA H A C H F..
N’ayanl pas dessein de faire un journal, je te dirai, lecteur, qu’après avoir été caché de cette sorte dans le hois du Prado deux semaines entières, je m’imaginai qu’il n’y avoit plus rien à craindre pour moi, et que tous les lévriers de la justice s’étoient lassés de me poursuivre. J’allai repêcher mes sacs, que je mis au fond de mon panier sous de nouvelles provisions que j’avois été encore acheter à Madrid. Pour mon cabas, je le laissai dans l’eau sous les deux pierres. Je coupai ensuite deux bâtons, dont l’un me servit à porter mon panier sur mon cou, et je fis de l’autre une manière de bourdon, avec quoi, nouveau pèlerin, je pris la route de Tolède tout au travers des champs, croyant devoir par précaution m'éloigner des grands chemins.