‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 109 sur 322 · LIVRE II, C II A P. VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, C II A P. VI

parences, sont des plus qualifiées : que sera -ce clone si je demeure long-temps dans cette ville? j’y enllain- • nierai toutes les dames. Je retournai à mon hôtellerie l’esprit tout plein de ces charmantes chimères , qui pourtant ne m empêchèrent pas de bien dîner; apres quoi je me remis en campagne, sitôt que je le pus, sans être incommodé du soled. Je volai vers Saint-Cyprien ; je passai et repassai devant les jalousies de la maison où j’avois vu entrer la dame qui m'avoit regardé favorablement ; point de nouvelles , aucune femme ne se montra. Cependant je ne me rebutai point; je lis le pied de grue jusqu’au soir, et ma persévérance fut enfin récompensée : une petite fenêtre basse s’entr'ouvrit , je m’en approchai, et, dans une nymphe qui vint s’offrir à mes yeux comme à la dérobée, je reconnus ma princesse, qui me dit d’un air inquiet qu’elle avoit pour voisins des gens fort médisants: qu’elle me prioit de ne plus paroitre dans la rue et de me retirer pour quelque temps; que je revinsse dans deux heures; qu'elle etoit seule au logis avec ses domestiques, et que si je voulois nous souperions ensemble. Je fis le pâmé à celte ravissante proposition, (pie j’acceptai en baisant tendrement une main de la belle; en même temps je demandai qu i! me fût permis de faire apporter mon plat. Cela n'est pas nécessaire, me répondit la dame; mais comme les choses (pie j'ai à vous donner pourroient n'ètre pas de votre goût, vous ferez ce qu’il vous plaira.

Dès cjue nous (('unes convenus de nos faits je disparus, de peur de faire jaser les voisins et d’abuser des bontés qu’on avoit pour moi. Je rejoignis mon page , qui m’attendoit par mon ordre au bout de la rue; je

lui donnai de l’argent pour aller chez un traiteur faire préparer une poularde fine, deux perdreaux, une tourte de lapins, avec quatre bouteilles d’un vin délicieux, du pain et des fruits excellents. Tout cela fut prêt et envoyé à neuf heures précises chez la dame, où je me rendis en même temps. Elle me reçut d'un air gracieux, me prit par la main et me conduisit dans une chambre assez bien meublée. C’étoit là qu elle couchoit dans un lit de brocart jaune à fleurs d’argent; et je remarquai que dans la ruelle, sous un pavillon de taffetas couleur de rose, il y avoit une cuve où la Senora se baignoit quelquefois. Je trouvai dans cette chambre une table dressée, un couvert propre avec un buffet paré de mes bouteilles et de mes fruits. Je considérai avec plaisir ces préparatifs, qui me promettoient quelques heures agréables; j'aurois seulement souhaité que mon aimable hôtesse eût paru d’une humeur plus gaie : elle avoit beau s’efforcer de me faire bonne mine, je m’apercevois qu’elle avoit quelque peine secrète.

Mon infante, lui dis-je, souffrez que je m’informe du sujet de cette tristesse qui est peinte sur votre visage , et que vous voulez en vain me cacher, lfel inconnu, me répondit-elle en soupirant, puisque je n'ai pu empêcher ma douleur de se découvrir à vos yeux, je vous avouerai que je suis mortifiée d'un contre-temps qui est arrivé depuis tantôt. Mon frère, de qui je dépends, et que je croyois encore occupé à la cour à solliciter une charge considérable, est de retour a Tolède depuis une heure; je vous en aurois fait avertir si j’eusse su votre demeure : néanmoins, ajouta-t-elle, comme il est allé souper en ville chez une dame dont

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