‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 111 sur 322 · LIVRE II, C. Il A P. VI · texte numérisé non relu

LIVRE II, C. Il A P. VI

prit le frère, et je crains fort que les médisances de nos voisins ne soient que trop bien fondées. Pour une fille de qualité, vous n avez point assez de circonspection dans vos démarches. Ecoutez : vous connoissez ma délicatesse sur la réputation: gardez-vous de faire quelque pas qui puisse la blesser: mais, ajouta-t-il, soupons; je veux bien, pour ce soir, penser que vous navez pas eu de mauvaises intentions.

A ces mots, il se mit à table; sa sœur s’y assit aussi, et ils commencèrent tous deux à manger, à gruger mon pauvre souper. Ce matamore faisoit le grondeur en se bourrant l'estomac à mes dépens. La dame ne disoit pas une parole qu d ne s’emportât : il juroit, il blasphémoit; et quand elle osoit le contredire, il se debatloit comme un possédé, l'aecabloit d injures, el sembloit vouloir l'assommer. Je levai doucement deux ou trois fois un coin du tapis qui me cachoit pour voir la mine de ce méchant homme, mais l apprehension que j'avois qu’il ne m'aperçut 11e me permettoit guère de le considérer attentivement.

Le temps lui duroit moins à table qu'à moi dans la cuve. Je ne comprenois pas comment un homme si colère et si emporté pouvoit avoir tant de patience à manger. Il fut plus d'une heure à jouer des mâchoires , et cette heure me parut un siècle. S il mangeoit bien, il buvoit encore mieux. Il vida trois de mes bouteilles pendant le repas; et quand 011 eut desservi, il se lit apporter des pipes et du tabac, pour expédier, disoitil, la quatrième. Mors la dame, pour me persuader qu elle ne demandoit pas mieux que de se défaire de cet incommode, le pria d’aller lumer dans sa chambre

et. «le la laisser en liberté dans la sienne; mais il lui répondit brusquement quelle n’avoit qu’à se retirer où il lui plairoit; que pour lui il prétendoit passer la nuit dans l’endroit où il se trouvoit.

Ces terribles et dernières paroles achevèrent de me désoler. Jusque-là j’avois compté que cet abominable homme, lorsqu’il auroit bu et mangé tout son saoul, s’en iroit dans sa chambre, et que je demeurerois dans celle de sa sœur à ronger les os qu’il auroit laissés : j’espérois du moins que la lin de la nuit seroit plus agréable pour moi que le commencement; mais je ne pouvois plus me flatter de cette espérance. La dame, comme si elle eût partagé mes peines, essaya de le détourner de sa résolution; et n’ayant pu en venir à bout, par ses prières ni par ses pleurs, elle sortit en faisant toutes les grimaces d’une personne fort affligée. Elle ne fut pas hors de la chambre, qu'il se mit à faire les actions d’un homme ivre ou privé de jugement. Tantôt il se tenoit assis, et tantôt il se promenoit la pipe à la bouche; ensuite il dansoit; puis prenant son épée, il s’escrimoit contre la muraille. Enfin il siffloit, il chantoit, il parloit tout seul en jurant comme un Juif; en menaçant d’exterminer tous ceux qui oseroient le regaixler entre deux yeux.

Après avoir employé la moitié de la nuit à faire ce que je viens de dire, il posa par précaution son épée nue avec deux pistolets auprès du lit, sur lequel il se jeta sans se déshabiller, et s’étendit sur le dos tout de son long. Dieu soit béni, dis-je alors en moi-mêine, je crois que pour s’endormir il n’a pas besoin qu’on le berce; il va bientôt jouer des narines de lu belle ma-

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