‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 124 sur 322 · LIVRE 11, CHAI · texte numérisé non relu

LIVRE 11, CHAI

lution d'être à l’avenir bon ménager, comme si j eusse encore eu des sacs de réaux dans ma valise. Je me repentois principalement d'avoir donne tant de grands repas au capitaine, qui, remarquant que j’étois mal en espèces , ne m'mvitoit ]»l us depuis quelque temps à dîner avec lui. Les autres officiers, jugeant (pie je n'avois plus rien à perdre, me tournoient le dos. Les sergents, qui venoient auparavant me rendre visite comme à un capitaine en second, et qui se faisoient. honneur de mon entretien, ne me recherchoient plus; il n'y avoit pas jusqu'aux soldats qui ne m'évitassent. Je ne sais même si les goujats n'auroient pas dédaigné ma compagnie si j’eusse voulu devenir leur camarade; mais iletoit juste , après avoir tant fait d’extravagances, que j'en fusse si bien puni.

Si quelque chose pou voit me consoler dans un état si malheureux, c'est que pendant le cours de ma prospérité je n’avois pas fait la moindre friponnerie. Cela donna fort bonne opinion de moi à mon capitaine, qui, me croyant plus que jamais un garçon de naissance, conserva toujours pour moi de l’estime malgré ma misère. Il avoit trop profité de ma mauvaise conduite pour ne me la point pardonner dans le fond de son àme. Il me recevoit assez bien quand je l'ai lois voir; sans faire semblant de prendre garde à la situation de mes affaires, il 11e laissoil pas d’en être touché, et il ne put s'empêcher de me le dire un jour que je lui parus plus triste qu à l’ordinaire: Mon cher Guzman, il faudroit que je fusse bien dur et bien ingrat si j’étois insensible à vos peines, après tous les témoignages d’amitié que vous 111’avez donnés; mais apprenez que.

ma fortune n’est guère meilleure que la vôtre, el que je suis vivement affligé rie ne pouvoir vous marquer par mes actions jusqu’où va pour vous ma bonne volonté : tout ce que je puis vous offrir clans le pressant besoin oit vous vous trouvez d'être secouru, c’est un logement clans ma maison, et la table de mes gens; car j’ai cessé par nécessité de manger chez moi, étant dans l’impuissance de recevoir mes amis.

Cette proposition, qu’il ne me fit pas sans rougir, fut accompagnée de tant de manières obligeantes, que je l’acceptai. Il 11e sied à personne de faire le fier, encore moins à un homme qui n’a pas le sou et qui ne sait oit donner de la tête: c’est un caméléon qui 11e se nourrit que de vent. Me voilà donc devenu en quelque sorte domestique du capitaine, après avoir été son compagnon. Mais je lui dois cette justice : bien loin de me traiter comme un valet, il avoit des considérations particulières pour moi. S'agissoit- il de faire quelque chose pour son service, il m’en prioit au lieu de me le commander. De mon côté, pour conserver son amitié, et gagner le pain qu’il me donnoit , je me montrois plus ardent que ses domestiques à le servir; je prévenois ses désirs. Comme il me croyoit autant de discrétion que de fidélité, et même beaucoup de prudence, quoique j’eusse assez prouvé le contraire par la dissipation que j'avois faite de mon argent, il voulut achever de m'instruire de l’état présent de ses affaires, pour me faire connoître, disoit-il, qu’il avoit une entière confiance en moi.

Il m’apprit donc qu’il étoit tellement à sec, que quelques bijoux qu’il avoit encore faisoient son unique res-

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source. Savez-vous bien, ajouta-t-il, ce qui m’a réduit à celle extrémité? ('/est le temps que j'ai été obligé de consumer à solliciter mon emploi, et les présents «pi il m'a fallu faire pour l'obtenir. Oui, j’y renoncerois si ] étuis à recommencer, quelque envie qu'ait naturellement un gentilhomme espagnol d’acquérir de la gloire par la voie des armes. Effectivement, outre l'argent qu'il m'en a coulé pour cela , je ne puis y penser encore sans une extrême confusion, combien ai-je passe de journées, le chapeau à la main, à prier, à flatter, à faire des révérences jusqu’à terre, à traverser des cours, tantôt pour parlera celui-ci, et tantôt en accompagnant celui-là; enfin à valetcr, à ramper, à faire mille bassesses. Mais le trait le plus piquant et le plus sensible pour moi, c'est ce qui m’arriva la veille du jour auquel on m’avoit promis ma commission. Après plus de huit mois de sollicitations et de démarches comme celles que je viens de vous dire, j’aceompagnois le ministre dont j’avois besoin, et qui sortoit du palais. Je le conduisis avec le plus profond respect jusqu’à son carrosse. !l monta dedans, et je me couvris par malheur un moment devant que le carrosse partit. Le ministre s’en aperçut; il me lança un regard furieux, cl me fit bien sentir que mon action lui avoit déplu, puisque ma commission ne me fut délivrée ((lie quatre mois après: je courus même risque d être renvoyé aux calendes grecques pour ma peine et pour mon argent.

Dieu préserve, continua-t-il en levant les yeux au ciel, Dieu préserve tout honnête homme d’avoir affaire aux personnes qui ont le pouvoir et la mauvaise volonté tout ensemble! Dans quel aveuglement sont ces idoles

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GUZMAN D’ALFAR ACHE.

do cour, qui veulent (|uon les adore comme fies divinités ! Ils ont apparemment oublié qu'ils ne sont que de misérables comédiens qui jouent de beaux rôles, et qu à la fin de la pièce, c’est-à-dire de leur vie, ils disparoîtront aussi-bien que nous.

Mon capitaine m’attendrit par ce discours, et je me sentis plus pénétré de son malheur que du mien. Je lui témoignai, dans les termes les plus forts que mon cœur et mon esprit me purent fournir, qu'il n'y avoit rien que je ne fusse capable d’entreprendre pour le tirer de l’embarras oii je le voyois; en un mot, que j’exposerois volontiers ma vie pour son service. Il me remercia de ma bonne volonté; mais quel secours, poursuivit-il en souriant, puis-je attendre de vous dans la situation oit vous êtes ? .le verrai ce que je pourrai faire, lui répondis-je. Si je suis jeune, en récompense la nécessité aiguise l’esprit, et peut suppléera l’expérience : laissezmoi seulement rêver aux moyens de vous faire passer doucement la vie jusqu'à notre embarquement. Le capitaine sourit encore à ces paroles, et, sans me répliquer, branla la tête pour me marquer qu’il faisoit peu de fond sur des discours qu’un zèle indiscret m’inspiroit. S’il eût connu mes talents, il auroit mieux jugé de moi; mais je le forçai bientôt à me rendre justice.

Comme les galères tardoient à venir, nous étions obligés de changer souvent de quartier, et nous logions par étapes dans les villages. A chaque logement, je donnois une douzaine de billets qui nous rapportoient pour le moins douze réaux chacun, et quelques-uns jusqu’à cinquante chez les riches laboureurs. Pour moi, j’avois mon entrée franche dans toutes les maisons.

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