‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 126 sur 322 · CHAPITRE A · texte numérisé non relu

CHAPITRE A

Guzman se rend avec la compagnie h Barcelonne. Il y joue un tour h un orfèvre , et s embarque pour t Italie .

Les galères arrivèrent enfin à Barcelonne. Dès que nous en eûmes avis, nous nous y rendîmes pour nous embarquer; mais le temps ne se trouva point favorable pour cela , et nous fûmes obligés de faire un assez long séjour dans cette ville. Ce n’étoit plus là ee pays de ressource oii l'on pouvoit , avec un peu d’adresse, vivre grassement à bon marché. Je vis bientôt mon capitaine tomber dans une mélancolie dont je pénétrai facilement la cause. Je devois bien connaître sa maladie, puisque j'étois le médecin qui l’en avoil déjà guéri.

Pour cette fois-là, je sentois mon habileté en défaut,

El V R E I I , CI! AP.

ignorant la carte de Barcelonne, et le génie de ses habitants. Je ne laissai pas, à tout événement, d offrir mon spécifique à mon malade, qui médit la-dessus, d un air très sérieux, que nous n avions plus affaire à des paysans, et qu’il fa I loi t aller la sonde à la main. Les difficultés 11e firent qu'irriter mon esprit, et il me vint une idée que |e résolus de suivre. J ai déjà dit que le capitaine avoit des bijoux qu'il gardoit comme une poire pour la soif. Parmi ees bijoux é toit un reliquaire d'or, garni de quelques pierreries, et dont il parloit de se défaire pour subsister jusqu’à I embarquement. Je le priai de me montrer ce bijou, et je lui demandai s’il avoit assez de confiance en moi pour vouloir bien me le laisser entre les mains pendant un jour ou deux, ajoutant que je le lui rendrais avec usure. A ces mots, il prit un air gai, et 111e répondit en souriant : Oh 0I1! mon petit ami Guzman, méditeriez-vous, par hasard, quelqu'un de ces tours de passe-passe que vous savez si bien faire? Vous 11'avez seulement, repris-je, qu’à me donner le reliquaire, et tenez -vous gaillard. Si, malgré toutes les mesures que je pourrai prendre pour faire sûrement le coup que j’ai dans la télé, j’ai le malheur d’avoir quelque démêlé avec la justice, du moins je vous promets de sauver votre honneur et de porter toute 1 iniquité.

Mon capitaine se rendit à cela; il m’abandonna le reliquaire, en me disant qu'il souhaifoit que je vinsse heureusement à bout de mon entreprise. Personne n’y avoit pins d’intérêt que lui, puisque tout le profit lui en devoit revenir. Je mis le bijou dans une bourse que je cachai dans mon sein, et dont je passai les cordons

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dans une boutonnière de mon jupon, après quoi j’entrai chez le premier orfèvre qu’on m’enseigna, et qui, par bonheur pour moi, étoit connu dans la ville pour un insigne usurier. Je lui demandai s’il vouloit acheter un beau reliquaire, et en même temps je lui montrai celui que j’avois. Je m’aperçus qu’il en fut très content, quoiqu’il affectât de ne le point paraître. Je n’attendis pas qu’il me fît des questions; je lui dis que j’étois soldat dans une compagnie de nouvelles levées, laquelle devoit passer en Italie; que j’avois mangé tout l’argent que je possédois, et que, n'en ayant plus, je me trouvois réduit à vendre ce bijou pour n’être pas sans espèces. Allez, poursuivis-je; allez vous informer de mon capitaine, des autres officiers et des soldats même, qui je suis; ils vous apprendront que je me nomme don Juan de Guzman. Sur le rapport qu’ils vous feront de moi, vous verrez si vous pouvez acheter mon reliquaire en sûreté. Pendant que vous lerez vos informations, je vais vous attendre sur le port, oii une affaire m’appelle.

Jràrfévre, qui ne vouloit pas laisser échapper ce bijou, prit son manteau, et courut sur-le-champ vers le quartier où je lui dis que nous logions. Il ne manqua pas d’interroger quelques officiers et des soldats même pour savoir ce que c’étoit qu’un certain don Juan de Guzman, qui se disoit de leur compagnie. Les uns et les autres (car j’étois généralement aimé) l’assurèrent (pie j’étois un jeune homme de qualité, qui avoit dessein de passer avec eux en Italie, et qu’ils m’avoient vu faire une figure des plus brillantes; enfin ils lui rendirent un si bon témoignage de moi, qu’il vint

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