‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 170 sur 322 · LIVRE III, CHAI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAI

En achevant ces paroles, il sc jeta sur un plat avec avidité; d mangea comme un aflainé <pi d doit ; ensuite me regardant, car e’éloit moi qui devois le servir, il me fil signe cinq ou six fois de lui donner à boire. Malheureusement pour mon gentilhomme, au lieu d obéir a ses signes , je feignis de ne m'en apercevoir nullement; et pendant ce temps-là il ne buvoit point. S'il crut d'abord que je n’en usoisde la sorte avec lui que par négligence ou par bêtise, il ne fut pas long-temps dans cette erreur; et voyant bien qu'il y avoit de la malice dans mon fait : Page, me dit-il à haute voix, vous a-t-on ordonné de me laisser mourir de soif i* Là-dessus mon maître, (pu n'avoit pas peu d'envie de rire de la scène que je lui donnois, me fit signe de la tête de servir cet aventurier; ce que je fis, Dieu sait de quelle façon. Je lui présentai un verre des plus petits, et je fus même assez cruel pour ne le remplir pas tout-à-fait.

Dans le temps que je venois de lui donner à boire, et que je reportois la soucoupe sur le buffet, il entra dans la salle deux autres parasites que je connoissois pour les avoir vus à la table de l’ambassadeur. Dès qu’ils remarquèrent que les places étoient prises, ils s'attachèrent à considérer les convives, et particulièrement notre prétendu noble de Cordoue; il me parut, à l'air dont ils le regardèrent, qu'ils avoient du mépris pour lui. Entraîné par un mouvement de curiosité, je m'approchai de ces nouveaux personnages, et je leur demandai si ce gentilhomme, qu’ils sembloient examiner avec attention, étoit de leur connoissance. lion, me répondit l'un des deux, vous nous faites rire avec votre gentilhomme. Apprenez que ce galant qui occupe à cet te

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talilc la place ci un honnête* homme, et que vous croyez d'un sang noble, est hls d'un père qui m’a souvent l’ait des bottines, et qui tient boutique auprès de 1 église cathédrale de Cordoue. Si je le rencontre en mon chemin, dit l’autre à son tour, je pourrai bien lui dire deux mots. En parlant de cette manière, ces fanfarons retroussèrent fièrement leurs moustaches, relevèrent des plumes de coq qu’ils avoient sur leurs chapeaux, et gagnèrent la cour, où ils s’arrêtèrent pour se consulter sur le parti qu’ils prendroient. Je les y laissai quelque temps; puis courant les rejoindre : Messieurs, leur dis-je, ce gentilhomme que vous méprisez tant assure que vous êtes des gens de rien. Il vous trouve, ditil, bien hardis d oser vous présenter ici. Si vous voulez attendre qu’il ait dîné, il viendra vous en dire davantage. 11 n’a qu’à venir, s’écrièrent-ils tous deux ensemble! nous lui apprendrons qui nous sommes. J^es ayant animés l’un et l’autre contre l’officier de Cordoue , je revins à celui-ci : Monsieur, lui dis -je à l’oreille, mais d’un ton si bas que tout le monde m’entendit, il y a dans la cour deux gentilshommes qui seroient bien aises de vous entretenir un moment. Qu'ils prennent patience, me répondit-il; je ne quitterai point son excellence pendant qu’elle sera à table. Ils soutiennent , repris-je, que vous vous donnez faussement pour un cavalier de noble race, et que vous n êtes que le fils d’un cordonnier. Vive Dieu, s'écria-t-il d’un air furieux! se peut-il qu’il y ait sur la terre des gens assez las de vivre pour oser tenir de semblables discours d'un homme tel que moi! Où sont ces faquins*, poursuivit-il en se levant? où sont-ils? Je veux pour le moins leur couper

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