‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 194 sur 322 · LIVRE IV, CH A P. IL. :>h · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CH A P. IL. :>h

parleurs regards tout ce qui se passoit dans leurs âmes. Dorido, remarquant que sa présence sembloit soulager la malade, ne la quitta point de toute la journée. Le soir on lit venir un prêtre et un notaire, et le mariage se lit devant trois parents qu’on avoit envoyé chercher pour en être témoins.

On eut dit les deux jours suivants que Clorinia se portoit beaucoup mieux, et le chirurgien même se flattoit de 1 esperance de 1 arracher à la mort; mais ils se trompa dans ses observations. Le lendemain , il prit une fièvre si violente à la malade, qu’on désespéra de sa vie. Alors Dorido, la comptant pour morte, ne différa plus à la venger de la façon qu’il l’avoit projeté. Il alla chercher Horace partout ou il jugea (pi il pourroit le trouver; et ! ayant rencontré, il lui fit mille caresses; et, comme s il n eût rien su de ce qui s’étoit passé, il l’invita à venir souper chez lui. Horace, qui avoit fait fort secrètement son action barbare, et qui d’ailleurs n’en entendoit parler ni dans la ville ni dans le voisinage de Clorinia, s imagina que Dorido pouvoit l’ignorer encore. Ainsi, ne le soupçonnant d’aucun mauvais dessein , d eut l’imprudence de se rendre chez lui à l'heure du souper; ce qui lui étoit souvent arrivé. Ils s’assirent tous deux à table, et commencèrent à boire et à manger. Dorido avoit (ait mettre des drogues assoupissantes dans le vin qu’on servoit à Horace; de sorte que ce cavalier tomba bientôt dans une espèce de léthargie, pendant laquelle Dorido et deux valets qui lui étoient tout dévoués, lui lièrent les pieds et les mains; ensuite il lui passèrent une corde au cou, puis l’attachèrent par le milieu du corps à un pilier qui étoit dans la salle, après

avoir bien fermé toutes les portes de la maison. Lorsqu’il fut dans cet état , ils lui frottèrent le nez avec une pomme de senteur, et dissipèrent son assoupissement.

Quand le malheureux Horace se vit si bien garrotté qu’il ne pouvoit se remuer, il ne lui fut pas difficile de juger du péril qui le menaçoit. Il confessa son crime, et croyant pouvoir fléchir son rival, il implora sa pitié et sa miséricorde dans les termes les plus forts que l'amour de la vie lui pût inspirer. Prières inutiles! llavoit affaire à un ennemi inexorable, à un époux qui avoit sans cesse devant les yeux son épouse mourante. Dorido, bien loin de se laisser attendrir, coupa les deux mains de ce misérable, et le fit étrangler par ses valets, auxquels il ordonna de porter h minuit le cadavre à l’entrée de la ruelle avec ses deux mains pendues à son cou. Pour lui , ne pouvant se consoler de la perte de sa femme, il est sorti ce matin de Rome. On ne sait quelle route il a prise, et l’on vient de m’assurer que Clorinia est morte quelques heures après son départ.

Le gentilhomme napolitain acheva de parler en cet endroit. Une histoire si tragique toucha l’ambassadeur et sa compagnie , qui déplorèrent le sort infortuné de cette dame. Ils plaignirent aussi Dorido; mais ils conclurent, après avoir fait bien des réflexions sur cette aventure, qu’il y avoit dans la conduite de ces deux cavaliers un esprit de vengeance qui ne convenoit guère à des chrétiens.

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