‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 202 sur 322 · CH A TITRE · texte numérisé non relu

CH A TITRE

Guzman parait a la cour du grand - duc. I ne dame devient amoureuse de lui 1 .

La grande-duchesse dans ce temps-là venoil d'accoucher d'un prince, ou plutôt de relever de ses couches; et il \ avoit tous les jours au palais quelque (été, où toutes les personnes de distinction de 1 un et de l’autre sexes ne manquaient pas de se trouver; et chacun y étoit bien reçu. Les cavaliers qui logeoient dans mon hôtellerie, et qui tous étoient de la meilleure noblesse du pays, n’étant venus à Florence que pour avoir part à ces divertissements, s’y montraient d'autant plus assidus, qu'ils faisoient par là leur cour à leur prince. Mon lutte me demanda le premier soir si je voulois être scrv i en particulier, ou manger avec ces gentilshommes. Je répondis que j’aurois l’honneur de souper avec eux; et l’heure en étant venue, j’entrai dans la salle où ils se disposoient à se mettre à table, j’y parus d’un ailaisé, faisant 1 homme de condition, ce ([lie je n’entendois pas trop mal; et, après les avoir salués cavalièrement, j’allai m’asseoir au haut bout sur une chaise qui m’y fut

1 Los aventures de Guzman à la cour du grand-duc sont de l’invention de M. Bremont, qui les a mises dans ce chapitre et dans le suivant, à la place de la description et de l’histoire ennuyeuse que l’auteur espagnol y fait de ta \ ille de Florence. J’ai cru devoir, en cet endroit, préférer le copiste à l’original.

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présentée par Sayavedra, (jui savoir merveilleusement

se prêter aux lazzis.

Ce début m’attira les regards de tous ces messieurs, qui, souhaitant d’apprendre qui j’étois, se le demandoient les uns aux autres à l'oreille fort inutilement. Ils avoient une grande impatience de m’entendre parler , pour découvrir, par mon accent, de quelle nation je pouvois être. J’avois la malice de les tenir dans l’incertitude sur cela. Ils avoient beau, par de petites honnêtetés, vouloir me faire entrer en conversation avec eux, je leur répondois moins par des paroles que par des airs (le tête et des mines pleines de politesse. Néanmoins, comme je ne pouvois me dispenser de lâcher quelques mots, je passai pour Romain dans leur esprit. Mais ayant donné en espagnol un ordre à Sayavedra , je les remis en défaut. Un de ces gentilshommes, plus curieux que tous ies autres, se leva de table pour aller questionner l’hôte sur mon chapitre. Quelques instants après étant venu reprendre sa place d’un air content, il parla tout bas à ses voisins, ceux-ci à d’autres, et me voilà reconnu de toute la compagnie pour le neveu de l’ambassadeur d’Espagne.

Le souper fini, tous ces nobles, me regardant comme un jeune seigneur, firent un cercle autour de moi, et l’un des principaux m’adressant la parole, me dit que je ne savois peut-être pas encore qu’il y avoit presque tous les jours bal à la cour pour la naissance du prince; qu’il y enauroit un cc soir-là, et que si j’avois la moindre envie d’y aller, ces messieurs ét lui se feroient un plaisir de m’y conduire. Je répondis à ce gentilhomme qu une offre si obligeante n’étoit point à rejeter; qua la vérité

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mon habit île voyageur s’opposoit un peu à nia curiosité; que néanmoins, comme je n'étois pas connu à 1 lorenee, j "a u rois l'honneur d'accompagner ces cavaliers, pour prendre part avec eux. à une sorte de divertissement (}ue j’aiinois à la fureur. Ils étoient tous habillés magnifiquement. Pour moi, je ne pus faire autre chose que mettre une de mes deux chemises blanches qui étoient dans mon porte -manteau , et me redresser un peu. Cependant, tout mal vêtu que j'étois en comparaison des autres, je vais le dire ce qui m'arriva.

Quand nous entrâmes dans la salle du bal, oii le grand-duc étoit déjà , et oii il y avoit assez grosse compagnie , ce prince attacha ses yeux sur moi. D’abord j'en fus déconcerté. Je in imaginai qu'il trouvoit mon habillement trop modeste , ou quelque chose enfin de ridicule en ma personne; et ce qui acheva de me le persuader, c’est qu'il me fit remarquera un seigneur de sa cour, auquel il parla tout bas, de façon qu'il me sembla qu’il lui donnoit ordre de s’informer qui j’étois. Je ne me trompois point. Le courtisan , que je ne perdois point de vue, perça la foule pour venir joindre un des gentilshommes avec qui j’étois venu, lui dit quelque chose à l'oreille; et , après qu’on lui eut répondu de la même manière, retourna près du grand-duc, à qui je m’aperçus qu’il rendoit compte de sa commission. Tous ces mouvements me paroissoient assez équivoques, et je ne savois encore ce que j’en devois juger, lorsque le même gentilhomme à qui le courtisan avoit parlé s’approcha de moi, et me dit : On vous connoît bien, seigneur cavalier; le grand-duc sait que vous êtes parent de monsieur l’ambassadeur d’Espagne à Rome. Je

Jp'2 GUZMAN D’A LFA R AC TI E.

vous conseille d’aller dès à présent saluer ce prince, fl vous regarde sans cesse et désire apparemment 911e vous preniez cette liberté.

Je suivis le conseil du gentilhomme, croyant ne pouvoir m’en dispenser. Je m'avançai vers le grand-duc, qui, pénétrant mon dessein, eut la bonté de me faire (aire place lui-même. Je commençai par une profonde révérence; ensuite je dis en italien à S. A., d’un air libre et respectueux tout ensemble, que je ne faisois que d’arriver à Florence, et que je lui demandois mille pardons si j’osois, dans un bal, lui rendre mes très humbles respects ; mais que , venant d’apprendre qu’elle avoit eu la curiosité de vouloir savoir mon nom, je venois moimême le lui dire. Je le saisdéjà, me répondit ce prince, et je 11e suis pas peu surpris d’entendre un Espagnol parler aussi bien 1 italien qu’un Romain naturel. Je répliquai à cela, en espagnol, que j’avois fait un assez long séjour à Rome. Jl me repartit en langue castillane , qu’il aimoit et ne parloit point mal, que rarement les personnes de mon pays apprenoient à prononcer 1 italien si parfaitement. Puis, faisant tomber l’entretien sur mon oncle l’ambassadeur, il me dit qu’il le connoissoit pour avoir eu plus d’une affaire à traiter avec lui; qu’il l’estiinoit et souhaitoit d’avoir occasion de le lui témoigner en ma personne. 11 eut ensuite la bonté de m'inviter à fréquenter sa cour, et de me dire mille choses obligeantes, auxquelles je ne répondis que par des révérences jusqu’à terre. Ce ne fut pas tout : la grandeduchesse arriva dans ce moment. J’eus 1 honneur de la saluer aussi, et de lui être présenté par le prince son époux, qui lui dit qui j’élois. En vérité, je me tirai de

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