‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 206 sur 322 · LIVRE IV, C II A P. \. 3qq · texte numérisé non relu

LIVRE IV, C II A P. \. 3qq

qu’auroit pu prétendre mon oncle même l'ambassadeur, s'd eût été à ma place. Le prince me fit d’abord des honnêtetés que je ne dus qu’à ma bonne mine et qu’à ma gentillesse; et 'ensuite il mit notre ambassadeur sur b' tapis, et me dit des choses dans l’espérance qu’à mon retour à Rome je les rapporterais à son excellence. C'étoit le prince du monde le plus politique. Il ne partait le plus souvent que pour faire parler. Tantôt par des paroles flatteuses, et tantôt par de petites contradictions, il tàcboit de m’engager à raisonner sur des matières délicates, lise flattoit qu’il pourrait m’écbapper des choses dont il tirerait quelques lumières; ce qui sans doute serait arrivé, si j’eusse été capable de trahir mon maître, qui, par complaisance ou par facilité, m’avoit plus d’une fois entretenu des affaires les plus secrètes. Mais je me tenois si bien sur mes gardes avec le grand-duc, qu’il eut beau me retenir auprès de lui deux heures , je ne lui lâchai pas un mot indiscrètement. Il cessa enfin de me tâter; et changeant de discours.

de peur de m’inspirer quelque défiance, il me dit d'aller voir la duchesse, qui m’attendoit impatiemment.

Je fus bien aise qu’il me congédiât, pour rompre un entretien qui me fatiguoit, et je volai chez cette princesse, qui commencoit effectivement à s’impatienter de ce que je tardois tant à me rendre auprès d’elle. Pourquoi donc, me dit son altesse, avez-vous été si longtemps avec le grand-duc? Madame, lui répondis-je en faisant le discret, il m'a fait plusieurs questions sur les cours de Rome et d’Espagne; cela nous a menés loin, et m’a empêché de venir plus tôt recevoir vos ordres. Je pris hier au soir, répliqua la duchesse, un fort grand

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plaisir à vous voir danser, surtout vos deux dernières danses; j'ai envie de les apprendre, cl je veux que vous me les montriez. Je lui répondis (pie je ne demandois pas mieux que de lui rendre mes très humbles services. Elle avoit tant de disposition à la danse, qu’en moins d'une heure je la mis en état de les pouvoir danser toutes deux au hal le lendemain au soir, et je lui promis , pour qu’elle fût plus sure de ses pas, que je viendrais l’après-dînée lui donner encore une leçon. Elle se faisoit par avance un plaisir extrême de la surprise générale qu’elle causeroit en dansant ces nouvelles danses, et elle me défendit d’en parler à personne.

C’étoit un fort beau concert qui devoit faire ce jourlà le divertissement de la cour; et je ne manquai pas d’y paraître avec tout mon mérite, après avoir légèrement soupe dans l'hôtellerie. 11 n’est pas, je crois, nécessaire de te dire qu’en entrant dans la salle, où tout le monde étoit déjà assemblé, je cherchai des yeux ma charmante veuve. J’eus peu de peine à la démêler. Sa parure riche et brillante, et plus encore ses divins appas, la faisoient aisément distinguer. Je jurerais bien que j’avois un peu de part aux peines qu elle s’éloit données pour s’ajuster, comme je ne doute pas que, de son côté, en me voyant, elle ne se l it honneur du soin que j’avois pris de m’adoniser. Je m’approchai d’elle avec un empressement qui ne lui déplut point. Nous voilà tous deux à nous regarder, à nous contempler, à nous admirer l’un l’autre, et à nous lancer sans quartier des traits de feu ; c’étoit à qui en décocherait davantage. Tout cela alloit fort bien. Mais avec toutes ces tendres œillades, je demeurais incertain de mon sort;

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('l n'ayant pas beaucoup tic temps à perdre, je crus devoir m'expliquer plus clairement. J’en avois une belle occasion ce soir-là, puisque j dois si près d’elle que je pouvois lui parler sans être entendu de personne.

Madame, lui dis-je tout bas d'une voix tremblante et passionnée, à quel châtiment condamneriez-vous un téméraire qui oseroit vous aimer et vous le dire.* La dame rougit un peu île cette question, et*me répondit que ce téméraire pourrait être tel qu’on n’auroit pas la force de se résoudre à le punir. Je sentis à cette, réponse un transport île joie si vd, que je lui repartis d'un ton animé : Quelle contrainte, madame, après ce que je viens d’entendre, de ne pouvoir me jeter à vos pieds! Plaignez-moi d'être obligé île sacrifier le plaisir de vous marquer ma reconnoissance au respect que je dois à leurs altesses. Ma veuve jeta sur moi un regard languissant, et ne me dit rien; il est vrai que c’étoit m'en dire plus que si elle m’eût tenu les discours les plus touchants. Aussi j en fus si pénétré, si transporté de plaisir, que ne pouvant plus parler moi-même, je gardai le silence pendant quelques moments, laissant à mes soupirs faire l'office de ma langue.

Je n’étois pas encore bien revenu de ce ravissement qui m’ôtoit I usage de la parole, quand ma veuve, me poussant du coude, me dit d’un air effrayé : On nous observe. La grande-duchesse nous regarde avec une attention qui m'embarrasse; éloignez-vous un peu de moi, je vous prie. Je me retirai aussitôt, en disant mie la princesse eloil bien cruelle devenir troubler les plus doux instants de ma vie. Je m'écartai donc de ma belle veuve, et m’avançai vers la duchesse, pour emplo\ er

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du moins à lui faire ma cour le temps qu'il m’étoit défendu d’être auprès de mon adorable brune. Je me glissai derrière la chaise de son altesse, d’où, comme si j’eusse été jusque-là fort attentif au concert, je m’écriai : Il faut avouer qu’on ne peut rien entendre de plus agréable. Dans le fond cela étoit vrai : le grandduc se piquoit d’avoir les plus habiles joueurs d instrumenls, et les plus belles voix d Italie; il n’épargnoit rien pour se contenter là-dessus. Mais c’est de quoi je ne pouvois encore juger; et la duchesse, qui le savoit bien, me dit en me regardant d'un air malicieux: Vous avez vraiment été fort occupé du concert, et vous en pouvez hardiment décider. On vous le pardonne, ajoutat-elle en souriant; la dame mérite bien qu’on préfère ses charmes à ceux de la musique. Son altesse, remarquant qu’elle m’embarrassoit, changea de ton, et me demanda sérieusement ce que je pensois tics voix et de la symphonie. Alors je pris la liberté tic dire mon sentiment; et si je ne parlai pas en maître de l'art, du moins je fis eonnoître que je n’étois pas tout-à-lait ignorant en musique.

Le concert, au bout d’une heure, fut interrompu par une magnifique collation qui servit d intermède. Je pris ce temps-là pour retourner auprès de ma divinité, que je m’empressai de servir. Je lui donnois de tout ce qu’il y avoit de plus délicat, de préférence aux autres dames, à qui je faisois peu d’attention. J’achevai par là de mettre mes rivaux au désespoir; ils ne doutèrent plus que je ne fusse l’amant favorise. Neanmoins, quelque dépit qu ils en eussent tous, d n y en avoit point d’assez hardis pour oser méditer une vengeance,

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