‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 208 sur 322 · LIVRE IV, CM A R. V I · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CM A R. V I

en A. PI TllE N ].

Suite et de non ment de cette belle intrigue.

A mon retour chez moi, je lits obligé de faire confidence à mon conseiller Sayavedra de tout ce qui m’étoit arrivé ce jour-là; ce que je Iis jusqu'aux moindres particularités. Après m’avoir écoutéde toutes sesoreilles, il me dit : Cela va de mieux en mieux; je ne crois pas que notre proie nous échappe. Il faut douter rie tout, lui répondis-je, mon ami. Quand je songe à ma bonne fortune, quand j’en considère tous les avantages, et que je me représente qu’en deux jours je suis presque parvenu au comble de mes vœux , je crains que la fortune ne flatte ma témérité que pour s’en jouer et la confondre par quelque sinistre événement. Il est vrai, reprit mon confident , que les promesses de l’espérance sont fort souvent trompeuses; mais elles s’accomplisaussi quelquefois.

Je passai plus tranquillement cette nuit que la précédente; et le lendemain, d’abord que je fus levé, j’envoyai à ma belle brune tout le régal que j’avois reçu du grand-duc, à quelques fruits et une bouteille de vin près, m’imaginant que je n’en pouvois faire un meilleur usage; j’ajoutai à cela des gants et toutes sortes de rubans que Sayavedra choisit et acheta. Mon présent fut agréable à la veuve, aussi bien que le billet dont il étoit accompagné, et auquel on me rapporta qu’on feroit

réponse de vive voix sur le soir elle/, la dame, oii l’on comptoit de me voir. Malheureusement l'heure qu’on m’avoit donnée pour faire cette visite, étoit à peu près la même où j’avois promis daller faire répétera la duchesse les deux danses que je lui avois montrées. Pour concilier ces deux choses, je me rendis chez la princesse plus tôt qu’on ne m’y attendoit, espérant que j’en sortirais assez à temps pour pouvoir me trouver à mon rendez-vous; je me trompai dans mon calcul. Son altesse, qui avoit à cœur d’apprendre parfaitement ces danses, me les lit tant de fois danser avec elle, qu’il ne me fut pas possible de la quitter avant l’heure du berger, laquelle, se passant à mon grand regret, exeitoit en moi les plus vils mouvements d’impatience

La duchesse s’en aperçut, malgré tous les efforts que je faisois pour les lui cacher. Qu’avez-vous, me dit-elle? Vous avez dans l’esprit quelque chose qui vous inquiète. Je vois bien ce que c’est; votre veuve vous fait paraître notre répétition un peu longue, n’est-il pas vrai? J’avouai franchement que cela étoit véritable; je dis de quoi il s’agissoit, croyant l’engager par cet aveu à m’accorder la liberté de me retirer, ce qu’elle ne lit point ; au contraire, elle m’ordonna de demeurer; mais elle envoya chercher ma veuve, se chargeant de lui faire mes excuses, et de prendre toute la faute sur elle. Je rendis grâce à son altesse dans les termes les plus forts; et reprenant ma belle humeur, je payai la bonté de cette princesse de mille plaisantes saillies qui la réjouirent. Enlin mon aimable brune arriva, charmée de l’honneur (pie lui faisoit la grande -duchesse, qui lui dit qu’elle l’avoit fait venir pour compenser le plaisir

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