‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 212 sur 322 · LIVRE IV, C II A P. VI. 4i · texte numérisé non relu

LIVRE IV, C II A P. VI. 4i

C'éloit un de ceux qui n’étoient pas difïicultueux. .le le saluai, et nous commençâmes insensiblement à nous entretenir de mon mariage futur avec sa cousine. Au milieu de la conversation, un pauvre que j’avoisdejà renvoyé deux lois sans le regarder, vint pour la troisième me demander l’aumône. Préoccupe comme je l’étois d’un entretien qui ni intércssoit, je m’impatientai , et donnant assez rudement de mon gant sur le visage de ce mendiant importun : \ ilain gueux, lui dis-je, ne veuxtu pas me laisser en repos? Ce pauvre, qui s’attendoit à un autre traitement de ma part , me répondit dans ces termes : « Monsieur Guzman, si tout le monde vous avoit reçu de même lorsque vous étiez mon camarade, vous ne trancheriez pas tant du grand seigneur aujourd’hui. » A la voix de cet homme, dont j’entendis distinctement les paroles, je jetai la vue sur lui, et je le reconnus pour un pauvre qui avoit été un de mes plus chers confrères dans le temps que j’étois à Rome dans la confrérie des gueux. Je rougis, je pâlis dans le moment, et lançai sur lui des regards oit ma rage étoit peinte. Bien loin de craindre ma colère, il me rit au nez, me fil la grimace, et se retira en me disant des injures entre ses dents. Quelques cavaliers qui éloient autour de nous, parmi lesquels il y avoit un de mes rivaux, ayant ouï dequelle façon le pauvre m’avoit apostrophé, et remarquant que j’en étois tout déconcerté, en furent extrêmement surpris. Mon rival, qui avoit plus d’intérêt que les autres à approfondir cet incident , suivit le gueux sans faire semblant de rien, et le joignit à la porte de l’église, où il s’étoit arrêté. Il le prit en particulier; et après lui avoir coulé dans la main quel-

que inonnoie, il lui demanda s'il me connoissoit bien, pour m’avoir osé dire ee qu’il m’avoit dit. Le pauvre, encore indigné contre moi, lui raconta l'histoire depuis mon entrée dans Rome jusqu’à ma sortie de chez l’ambassadeur d’Espagne.

Quel plaisir pour le cavalier qui l'écoutoit! C’étoit celui de mes rivaux qui étoit le plus en droit de prétendre à la main de ma veuve. Charmé d’avoir appris de si belles choses contré moi, il lit encore quelque li béralité au pauvre, lui dit de le venir trouver l’aprèsmidi pour prendre un habit qu'il lui vouloit donner, et lui conseilla ensuite de se retirer, de crainte que je ne le maltraitasse, pour me venger de l’affront qu’il m’avoit fait en pleine église. Pour lui, il revint auprès du parent de la veuve; et le voyant seul, parce que dans le trouble oïi étoient mes esprits j’avois jugé à propos de le quitter, il l’aborda, et brûlant d’impatience de lui parler de moi , il 11e put s’empêcher de lui faire part du détail dont le mendiant venoit de le régaler. Le parent, fort étourdi de cette nouvelle, se contenta de lui dire qu’il ne pouvoit ajouter foi au récit du pauvre, qui, selon toutes les apparences, me prenoit pour un autre.

Les deux cavaliers sur cela se séparèrent, le parent avec quelque soupçon que je n’étois pas ce que je semblois être, et mon rival triomphant d’avoir fait une découverte qui devoit le débarrasser du plus dangereux de ses compétiteurs. 11 étoit alors onze heures et demie, et par conséquent il y avoit beaucoup de monde chez son altesse, qui étoit près de se mettre à table. On y vit bientôt arriver mon rival, qui, se mêlant parmi les cour-

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