‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 228 sur 322 · I.IY UE I \ , Cil A 1’. \ I I L · texte numérisé non relu

I.IY UE I \ , Cil A 1’. \ I I L

mais je ne suis point assez sot pour m'exposer à qucl- <jue nouveau malheur en la tenant. Ne conçois-tu pas le danger qu’il v a pour moi à faire un long séjour dans cette ville.? Si mes voleurs m'y ont fait emprisonner après s'être saisis de mon bien, que 11e dois-je pas craindre des honnêtes gens qui sont en droit de m’accuser de les avoir friponnes ? Ne soyons pas insatiables; nous avons plus de six cents cens, contenionsnous de cela, et sauvons-nous au plus vite. N'as-tu pas arrêté des chevaux? Sans doute, me répondit-il ; j’en ai payé la journée au maître, qui m’a dit qu'ils seraient prêts à la pointe du jour. Tant mieux, lui répliquai-je; nous 11e saurions partir assez tôt : je ne croirai pas ma bourse en sûreté, que je 11e sois à dix bonnes lieues d’ici. Mon confident me quitta pour aller se reposer quelques moments, fort satisfait de nous voir chargés d’un butin assez considérable, et se flattant de la douce espérance d’y avoir quelque part. Ce n’est pas qu’il fut sans inquiétude sur ce point quand il se rappeloit l’histoire de mes coffres; histoire qu’il jugeoit encore trop récente pour que j’en eusse perdu le souvenir.

Dès qu’il entendit du bruit dans le logis, et qu’il crut les domestiques éveillés, il revint dans ma chambre, où il me trouva en état de partir. Il est vrai que je ne m’étois pas seulement jeté sur mon lit , et que je m’étois agréablement occupé à compter mes espèces, à mettre l’or d'un coté , l’argent de l’autre, et à ranger enfin proprement nos petits effets. Je l’envoyai payer notre hôte; et lorsque cela fut fait, nous sortîmes de l'hôtellerie et gagnâmes promptement l’endroit où nos che vaux nous attendoient. Jamais départ n’a été si pré-

cipité : à peine avoit-on ouvert les portes de la ville, que nous étions déjà dans la campagne. La belle matinée ! Dans un autre temps j’en aurois admiré les charmes ; mais dans la situation où mon esprit étoit alors, la beauté du jour m’étoit très indifférente. Je ne songeois qu’à tirer pays; je m’imaginois que tous les lévriers de la justice dévoient courir après moi, pour me ramener dans les prisons de Bologne, et m’obliger à restituer l’argent que j’avois escamoté à mes deux joueurs. Je tournois la tète à tout moment pour voir si quelqu’un ne nous suivoit point; et quand j’apercevois quelque cavalier qui venoit plus vite que nous, le cœur me battoit, je changeois de couleur, je ne me rassurois point qu’il ne fut passé. Tant il est vrai que tout crime porte avec lui son châtiment.

Je devins pourtant peu à peu plus tranquille ; et lorsque nous eûmes fait quatre lieues je ne sentis plus aucune crainte. Alors rompant le silence que j avois gardé jusque-là, aussi-bien que mon compagnon : Sayavedra, lui dis-je, n’es-tu pas las de voyager en chartreux? pour moi je le suis de rêver. Parlons; contemoi quelque histoire qui me réveille et me réjouisse. Seigneur don Guzman, me répondit-il, vous me permettrez de vous dire qu’il ne convient guère aux gens qui n'ont pas le sou de tenir de joyeux propos; il n appartient qu’à ceux qui ont de l’argent a pleines mains de faire de lions contes. Je t’entends, mon ami, lui répliquai-je en souriant; je t assure qu’à la dinée nous ferons un compte ensemble , et j'espère que tu seras content. Comme vous saisissez les choses, repartit-il en riant! Je vous proteste que ce n’est point la ma pensée.

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