‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 230 sur 322 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Sajavedra , pour désennuyer Guzman sur la route , lui raconte F histoire de sa vie.

Nous remontâmes à cheval après avoir fait un assez bon repas, quoiqu’en entrant dans cette taverne je me fusse attendu à faire très mauvaise chère. Bien loin de garder le silence, comme nous avions fait toute la matinée, nous commençâmes à nous entretenir de diverses choses. Je 11e me souviens point à propos de quoi je demandai à Sayavedra comment il étoit devenu aventurier; je me souviens seulement qu’il me répondit que pour satisfaire ma curiosité il falloit donc qu’il me contât l'histoire de sa vie; sur quoi je lui témoignai qu'il me ferait un fort grand plaisir de m’apprendre ses aventures. Alors sans vouloir s’en défendre, il en lit le récit dans ces termes :

1 Je ne suis point de Séville, quoique je vous aie dit à Home que j’en étois. Valence m’a vu naître, ville où il y a peut-être plus de fripons que dans aucun autre endroit d’Espagne, parce que c’est un pays abondant en toutes choses , et qu’ordinairenient les bons pays produisent les hommes qui ne valent guère. Mon père n’étoit qu’un bourgeois à la vérité, mais de cette haute bourgeoisie qui se confond avec la noblesse. Ayant perdu sa femme qu’il aimoit tendrement, il en eut tant de douleur qu’il mourut peu de temps après elle. Il laissa deux fils avec peu de bien; et ces deux fils, dont je suis le plus jeune, vendirent tous ses effets, qu’ils partagèrent entre eux également. Après cela mon frère aîné me demanda quel parti je prétendois prendre. Je lui avouai que j’avois envie de voyager, et que c’étoil là ma passion dominante. C’est la mienne aussi, me dit mon frère. J’ai toujours pris plaisir à entendre parler des pays étrangers : je suis curieux de voir de quelle façon vivent les hommes qui ne sont pas nés en Espagne; et je contenterai incessamment ma curiosité. Entraînés tous deux par la force de notre étoile, ou plutôt par nos mauvaises inclinations, nous partîmes un beau matin de Valence, chacun avec un petit paquet sous le bras.

Nous n’eûmes pas fait une lieue, que mon frère me dit : Il me vient une pensée. Nous allons nous abandonner à la fortune; nous ignorons de quelle sorte elle

1 J’ai retranché de l’histoire de Sayavedra les additions de M. Breînont , et entre autres l’épisode du Piémontais qui donne sa femme pour un cheval à un officier napolitain; cette aventure n’étant qu une mauvaise copie de l’histoire de madame de Fresne et du capitaine Gend.on.

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