‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 242 sur 322 · LIVRE V, CH AP · texte numérisé non relu

LIVRE V, CH AP

de la ville. Nous regagnâmes ensuite Ihôtellerie , oii Sayavedra, par mon ordre, entra tout doucement, et. alla remettre dans ma chambre la cassette et le sac. On n’étoit point encore à table; l'hote, par considération pour moi, avoit retardé le dîner, et il lit servir dès rpi il sut mon arrivée. Après un long repas je me retirai dans ma chambre, où lliéte, averti que je souhaitois de lui parler, accourut, et demanda ce qu’il y avoit pour mon service. Je me plains de vous, lui dis-je: avez-vous pu me croire capable de me défier d’un homme d honneur comme vous? Pour vous faire connoîlre l’injustice (pie vous m'avez faite, je vous conjure de me garder cette bourse de cent pistoles jusqu’à mon départ pour Venise. En achevant ces paroles, je tirai de ma poche une bourse musquée, où il y avoit celte somme en doubles pistoles. Il fut si sensible à cette marque de confiance, qu’il en parut tout transporté de joie.

Sur la fin de ce jour-là le commis du banquier se déroba de chez son maître pour nous venir trouver, lié bien, Aguilera, lui dis-je, votre patron n’a-t-il pas été fort surpris de ne m’avoir point revu depuis ce matin? Vous n’en devez pas douter, répondit-il. Après vous avoir attendu jusqu à une heure, il a commencé de craindre que vous ne revinssiez pas. Comme il ne peut ignorer la mauvaise réputation qu’il a dans Milan, il s’est imaginé que quelqu’un aura été assez charitable pour vous en avertir, et je me suis aperçu, à son air rêveur et chagrin, qu’il en étoit très mortifié. Apprenezmoi encore, repris-je, si les trois hommes que j’ai vus ce matin dans votre boutique v sont demeurés long-

temps après moi. Aguilera me repartit que non, et que du reste de la matinée il n’y étoit venu personne. Je fus ravi de savoir cette circonstance, et j’assurai mes associés que dans trois ou quatre jours, tout au plus tard, on verroit le dénoûment de cette pièce. Le commis, charmé de cette assurance, me donna le bonsoir; mais, avant que de nous séparer, je lui défendis de revenir à l'hôtellerie. Je lui en représentai les conséquences; et il lut arreté entre nous que tous les jours à certaine heure Aguilera se trouveroit dans certain endroit, oh Sayavedra lui donneroit ses instructions de ma part.

J’eus mes fausses clefs deux jours après. Notre commis, qui en fut bientôt informé, dit à son ami qu’il pourroit s’en servir dès le dimanche suivant l’après dînée, tandis que son bourgeois s’amuseroit, selon sa coutume, à jouer aux échecs avec un de ses voisins. J’instruisis alors Sayavedra de tout ce que je prétendois faire, ainsi que de tout ce qu’il avoit à dire au commis; et le samedi au soir je l’envoyai au rendezvous, chargé des deux fausses clefs avec la cassette, où il y avoit dix quadruples, trente écus romains et trois petits papiers, à la place des halles de plomb qui y étoient auparavant. A l’égard du sac oh il y avoit de l’argent, je le gardai : je ne Pavois taché d’encre, et lié d’un ruban rouge, que pour le faire paroître ainsi devant l'hôte et l’hotesse, afin qu’ils pussent témoigner l’avoir vu, comme je n’avois mis des balles de plomb dans la cassette que pour la rendre pesante, et faire croire «à ces bonnes gens qu elle devoit être pleine d'or.

Dès (jue mon confident vit Aguilera , il lui dit : Tiens,

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