CHAPITRE II
Quel fut le succès de cette fourberie.
Je ne passai pas le dimanche sans inquiétude : je craignois qu’il n’arrivât quelque contre-temps qui fit échouer notre entreprise; mais mon confident ayant été le soir au rendez-vous, revint plein de joie m’annoncer que tout avoit été fait comme je le désirois, et qu’Aguilera se préparait à bien jouer son personnage le jour suivant. Ce rapport rendit mon esprit plus tranquille, et me fit attendre plus patiemment l’heure de paraître devant le banquier.
Sitôt qu'elle fut venue, je me rendis chez lui, il étoit seul dans sa boutique. Après l’avoir salué tort poliment, je lui dis (pie je le priois de me rendre ce que je lui avois apporté quelques jours auparavant. Il me demanda, d’un air étonné, ce que je lui avois apporté. Eh! parbleu, lui dis-je, cet or et cet argent que
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je vous ai confié. Quel or el (|iu'l argent, répondit-il .’ Oit! oh! repris-jc , vous verre/ que j'aurai rêvé cela ; sur mon àmc, celui-là n'est pas mauvais. Celui-ci est encore meilleur, repartit le banquier, île vouloir que je rende ce qu'on ne m'a point donné. Cessons, lui disje, s'il vous plaît, cessons de badiner; ce badinage n’est pas de mon goût. C'est vous-même qui vous égayez , me dit-il. Je me souviens bien que ces jours passés vous vîntes dans ma boutique, et qu’une heure après vous deviez mettre en depot chez moi douze mille francs; mais vous m’avez manqué de parole. C’est vous, lui répliquai-je, qui manquez de mémoire : je vous les ai mis entre les mains, et je ne sortirai pas d’ici que vous ne me les ayez rendus dans les mêmes espèces que je vous les ai livrés. Passez votre chemin, s’écria-t-il, vos discours commencent à m’impatienter; je ne vous connois point, et je n’ai jamais eu rien qui fût à vous : allez chercher votre argent oîi vous l'avez porté.
Comme de moment en moment nous le prenions, le banquier et moi, sur un ton plus haut, tous les voisins prêtaient une oreille attentive «à notre contestation, el les passants s'arrêtaient pour nous écouter, se demandant les uns aux autres le sujet de notre dispute. Pour les en instruire je me mis à crier à pleine tête : ( ) traître! ô voleur infâme! que la justice de Dieu et celle des hommes s'unissent pour te punir! Quand je t’ai confié mes pistoles cl mes écus tu m’as reçu bien gracieusement, et aujourd'hui que je viens te prier de me les rendre, tu feins de ne savoir qui je suis, et tu prends le parti de nier effrontément le dépôt : fais- le tout à l’heure apporter sur cette table, ou je te l’arracherai
4j2 GUZMAN D’ALFARACHE.
de lame ! Le banquier, de son coté, m’apostrophoit clans les termes que je méritois, et des injures, insensiblement nous en vînmes aux voies de fait. Il voulut me chasser de sa boutique en me poussant rudement par les épaules. Je le repoussai d’une si grande force que je le jetai par terre. Alors Aguilera vint fondre sur moi d’un air furieux , et me donna quelques gourmades, que je lui rendis, de façon que plusieurs spectateurs de notre combat furent obligés d’entrer dans la boutique pour nous séparer. Le commis, se voyant retenu par des personnes qui l’empêclioient de me rejoindre, se débattoit entre leurs mains connue un possédé ; et moi , les yeux étincelants de rage et la bouche écumante, je le défiois de m’approcher.
Il y avoit déjà près d’une heure que cela duroit , lorsque 1 ebargello, par hasard, ou peut-être parce que quelqu’un l’avoit été avertir de ce qui se passoit, parut, et fendant la presse, arriva dans la boutique. Il demanda d’abord le sujet de notre différend. Je voulus aussitôt le lui conter, et le banquier prit en même -temps la parole pour dire aussi ses raisons. Le bargello nous fit taire tous deux; puis s’étant informé qui étoit le plaignant, il me dit de parler le premier, et qu’après cela il donneroit audience à mon adversaire. A ces mots, un grand sdenee succéda au bruit : tous les assistants se
préparèrent à m’écouter. Il y a six jours, dis-je au bargello ? (pie je vins dans cette boutique sur les dix heures du matin ; je priai le seigneur Jérôme Plati de trouver bon (pie je remisse entre ses mains une somme assez considérable d'argent dont j’étois chargé, et (pie je ne croyois pas trop en sûreté dans 1 hôtellerie où je suis