CHAPITRE VU
h hôte vole le manteau de Guzman. Grande rumeur dans l' hôtellerie.
Pour être plus propre à rendre service à mon ami ! ànier, et mieux l'aider à mettre ses ânes en état de partir, je fis un pacpiet de mon manteau que je posai sur un banc; mais, peut-être un quart d’heure après , ayant jeté la vue de ce côté-là , je m’aperçus que mon manteau n'y étoit, plus : cela m'alarma d’abord ; néanmoins je ne m’en mis pas fort en peine, croyant que l'bôtc ou l’ânier l’avoit caché exprès pour me le faire chercher et se divertir un peu de l’inquiétude que cela me causeroit.
Je ne pouvois soupçonner que ces deux hommes de m’avoir fait ce tour, attendu qu’il n’y avoit qu’eux qui fussent entrés dans l’écurie où mon manteau avoit été pris. Je le demandai premièrement à mon camarade, qui me dit qu’il ne s’amusoit point à ces sortes de jeux. Je m’adressai ensuite à l'hôte, qui d’abord eut recours aux serments pour me persuader qu'il n'avoit aucune part au vol dont je lui parlois : là-dessus je me mis à chercher mon manteau dans la maison ; je la parcourus depuis le bas jusqu’en haut, sans oublier le moindre endroit qui pouvoit le recéler : j’accusois de ce larcin, dans le fond de mon âme, notre hôte, dont la seule physionomie justifioit mon accusation.
LIVBE 1, CHAP. VII. :>"
.l'entrai par hasard dans une arrière-cour , dont je n'ouvris pas sans peine la porte, et là j'aperçus des objets qui détournèrent pour quelques instants nia pensée de mon manteau : je vis sur le pavé une grande mare de sang fraîchement répandu, et à coté la peau d un jeune mulet étendue avec les quatre pieds qui y tenoient encore, aussi-bien que les oreilles et la tête, qu’on avoit ouverte pour en tirer la cervelle et couper la langue. Je considérai ce spectacle, non sans horreur, et je dis en moi-mème : Voilà donc la dépouille de notre excellent veau; il est juste que mon compagnon la voie de ses propres yeux ; il y a pour le moins autant d’intérêt que moi. J’allai vite à l’écurie retrouver 1’ànicr , à qui je dis tout lias que je vouloislui faire voir quelque chose qui en valoitbieu la peine. Il me suivit, le le menai à l’arrière-cour, où lui montrant les restes des deux lions repas que nous avions faits : Hé bien , mon ami, lui dis-je, que pensez-vous de tout ceci ? est-ce que je ne me nourris que de craquelins et d'œufs frais ? Contemplez avec volupté ce veau délicat dont l'hôte vous a fait ces ragoûts que vous avez trouvés si friands. Voyez de quoi cet habile cuisinier nous a régalés.
Le bon ânicr demeura si honteux qu'il 11e put me répondre : C’est donc là, poursuivis-je, cet homme de bien qui ne vend pas des chats pour des lièvres , ni des brebis pour de s agneaux , mais qui ne se fait pas un scrupule de nous donner du mulet pour du veau. Mon compagnon, triste et rêveur, regagna l’écurie, et moi je cherchai l'hôte pour lui parler vigoureusement. Je m’imaginois que pour l’obliger à me restituer
58 GUZMAN D’ALFAÏÏACHE.
mon îmntcau, je n'avois qu’à lui faire connoître que j’avois tout découvert , et le menacer d'en avertir la justice : comme en effet il est défendu, par une loi expresse et sous de grosses peines, en Andalousie, d avoir chez soi de pareilles bêtes, et de faire couvrir les juments par des ânes, il se soucioit peu d’observer cette loi, ayant eu depuis huit jours un mulet d'un âne et d’une petite jument galicienne, qu’il mettoit sur leur bonne foi dans la même écurie : il s’étoit imaginé qu’il pouvoit impunément le présenter pour du veau à des passagers, qui d’ordinaire ne manquent pas d'appétit.
Je le rencontrai dans la cour auprès du puits, oii il s’occupoit à laver une pièce du veau supposé; il la cacha sitôt qu’il m’aperçut. Je l’abordai d’un air d’assurance, et lui dis d’un ton ferme de me rendre mon manteau, ou bien (pie j’irois me plaindre à la justice. A ces mots, qui ne l’épouvantèrent point, il me regarda d’un œil méprisant, m'appela petit fat, et me dit qu'il me donneroit le fouet.
Je fus moins sensible à la perte de mon manteau qu’à la manière dont il me t rai toi l : je m'abandonnai à mon ressentiment ; et, sans avoir égard à l’inégalité de nos forces , je lui répondis qu’il n’étoit qu’un voleur et qu’un fripon; que je ledéfiois d’oser mettre la main sur moi. 11 parut piqué de ma réponse, et s’avança comme pour me maltraiter ; mais sans attendre ce géant, car c’en étoit un par rapport à moi, je lui jetai à la tête une pierre (pie j’avois ramassée : par bonheur pour lui elle ne lit que friser ses oreilles. Alors , au lieu de me venir joindre pour m'accabler du poids de
son
i.ivnr. i , en ap. vu. 5g
corps, il courut à sa chambre , d'où il revint un instant après avec une longue épée nue à la main. Loin de fuir devant ce matamore, je me misa l’apostropher dans des termes injurieux , jusqu'à le traiter de lâche et de poltron, qui n’avoit pas honte de se servir d’une rapière contre un enfant qui n’avoit point d'autres armes que des pierres pour se défendre.
Au bruit de mon apostrophe, les valets et les servantes accoururent , et furent tout effrayés de voir leur maître armé d’une épée; d'un autre côté, mon camarade, irrité contre le fripon auquel il en voulait pour les ragoûts détestables qu il lui avoit fait manger, vint à mon secours avec une fourche; de sorte que l'ânier et moi d une part, l'hôte, sa femme, ses enfants et ses domestiques de l’autre , nous faisions un vacarme de tous les diables ; on eût dit dedehors qu’ indubitablement il se passoit une sanglante scène dans 1 hôtellerie : tous les voisins en sont en peine, tout le monde accourt; on frappe à la porte, qui étoit encore fermée; on l’enfonce pour cire plus tnt au fait de cet effroyable bruit qu’on entend : une troupe de gens de justice paroît, des archers, des greffiers et des alcades; car, pour les péchés des habitants, il \ avoit. deux juges dans la ville de Lantillana.
Les alcades ne furent pas plus lot dans la maison avec toute leur séquelle, que chacun d’eux prélendit que la connoissance de cette affaire lui appartenoit; ce qui forma deux partis. Les greffiers et les archers se divisèrent aussi selon leurs divers intérêts, et leur partage sur la compétence excita une furieuse dispute entre eux. Nouvelle guerre, nouveau bruit; on ne s’en-
tend plus : voila les juges et les greffiers qui s’échauffent les uns contre les autres; ils se font des reproches, se disent d horribles vérités; ils en viennent aux injures, et des injures ils en seraient peut-être venus aux mains, si quelques honnêtes bourgeois de la ville, qui étoient entrés avec eux dans 1 hôtellerie pour savoir de quoi il s'agissoit, ne se fussent entremis pour les accorder; ce qui ayant été fait, Dieu sait comment, il ne fut plus question que de notre querelle : on débuta, comme de raison, par me saisir; c’est toujours par l’endroit le plus foible que la corde se rompt. J étois un étranger sans appui et sans connoissance; la justice ne pouvoit manquer de commencer par moi.
Il faut pourtant que je rende justice à ces alcades; ils voulurent bien m’entendre avant que de me faire emprisonner : je leur contai tout naturellement le sujet de mon démêlé avec l’hôte pour mon manteau; ensuite, les ayant tirés à part, j’ajoutai à cette histoire celle du mulet; je leur dis qu’ils trouveraient encore la peau de cet animal dans l’arrière-cour, et quelques morceaux en étuvée dans la cuisine. Sur ce dernier article de ma déposition, les juges laissèrent là mon manteau pour courir à 1 arrière-cour , après avoir, par provision, fait arrêter 1 hôte, qui n’en fit que rire, s imaginant que c’étoit au sujet du manteau, que personne ne lui avoit vu prendre; mais lorsqu’on lui produisit la peau du mulet avec toutes les autres pièces justificatives , il devint pâle comme un criminel confondu; et dans l’interrogatoire qu’on lui lit subir, il en dit plus qu'on ne lui en demandoit ; il ne marqua de la fermeté que sur mon manteau : le scélérat, par un