LIVRE VI, CH A P
pus douter, lorsque ayant été introduit dans une salle basse, |'\ lus brusquement régalé d une vive accolade, assaisonnée d une odeur de poivre, d ail et de safran, qui me fil eonnoilrequc l'amante emportée qui meprodiguoit ses laveurs devoil être une cuisinière. Cependant , au milieu de ses transports , en touchant mes habits et mon visage, elle soupçonna que je n’étois point l'amant chéri qu elle attendoit. Pour expier son erreur, elle lâcha prise subitement, cl voulut prendre la fuite; mais je la retins par sa jupe : elle fit tous ses efforts pour se debarrasser de moi ; je m'obstinai à les rendre inutiles , et , dans cette espèce de lutte, nous tombâmes tous deux avec bruit ; ce qui réveilla deux laquais qui étaient couchés dans un cabinet assez près delà, lisse levèrent à la hâte, s’armèrent chacun d’une épée, croyant entendre des voleurs, et vinrent tout doucement avec une lampe dans la salle, oit ils nous trouvèrent étendus sur le plancher.
Ils me reconnurent dans le moment; et, surpris de voir un cavalier qui aspiroit à la main de leur maîtresse, poursuivre avec tant tle fureur les bonnes grâces d’une grosse joufflue de cuisinière qui ne les avoit jamais tentés, ils firent des éclats de rire qui me jetèrent dans une étrange confusion. Admire l’insolence de cette créature : elle osa m’accuser d avoir eu dessein de lui faire violence, et dit que je m’étois caché dans la maison pour cet effet. Au lien de m’amuser à me justifier, je ramassai promptement mon chapeau qu'elle avoit fait sauter d un coup de poing; et m’adressant au laquais qui tenoil la lampe, je le priai de m’éclairer jusqu’à la porte de la rue; ce qu il fil avec des ris qui achevèrent de
me désespérer. Je regagnai mon hôtellerie à grands pas, cruellement mortifie d'une si honteuse et si misérable aventure, ne doutant pas que le bruit ne s’en répandît dans la ville dès le lendemain, et que je ne devinsse la fable de tous les habitants. Cette idée, qui m’affligeoit plus qu’on ne peut se l’imaginer, me fit prendre la résolut ion de ne demeurera Saragossequ’autant de temps qu'il m’en faudroit pour me disposer à m’en éloigner. Mon équipage fut prêt à la pointe du jour, et mes mules, comme si elles eussent partagé l’impatience que j avois de quitter un séjour où je ne pouvois plus paroître sans honte, se mirent en chemin avec une ardeur qui me fit un extrême plaisir.