‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 274 sur 322 · Î.IYRF, VI, CITA P. II · texte numérisé non relu

Î.IYRF, VI, CITA P. II

Je ne m'arrêtai donc que huit jours à Vlcala. Je poussai jusqu'à Madrid, ('.cite célèbre ville vit arriver avec trois mules, dont deux étoicnt chargés de bons eifcts, ce même Guzman qui avoit porté le cabas dans son enceinte. Je lus quelques moments en peine de savoir où j'irois loger; mais comme je me souvins d’une hôtellerie qui de mon temps était la plus fameuse de la grande rue de Tolède, j’y allai descendre. J’y trouvai du changement : l’hôte étoit mort, et sa veuve n’avoit pu la soutenir sur le même pied. C'était jiourtant une habile femme, et qui avoit plus d’une corde à son arc. Je m’aperçus bien de la décadence île cette maison ; néanmoins les complaisances et les attentions qu’on y avoit pour moi, qu’on crovoit un riche seigneur, m'empêchèrent de changer de logement.

J’eus soin de m’informer de mon apothicaire aux trois sacs : j'appris qu’il étoit parti pour le pays où ses drogues avoient envové bien des malades. J’en eus une secrète joie; car il ne laissoit pas de me causer un peu d’inquiétude, quoique je ne dusse pas craindre qu’on me reconnût. Il y avoit plus de dix ans que j'étais sorti de Madrid; et, outre que ma personne n’étoit plus la même, pour ainsi dire, qui diable eût pu démêler Guzman sous les apparences superbes qui le déguisoient? Je me fis d’abord plaisir d’étaler la magnificence de mes habits, et particulièrement de celui que j’avois fait faire à Saragosse. Je les donnois tour à tour en spectacle, le matin dans les églises, et le soir au Prado.

Une nuit, rentrant au logis pour me coucher, j'entendis en traversant un corridor qui conduisoit à ma chambre, une belle voix qui accompagnoit une harpe

touchée délicatement. Je m’arrêtai pour écouter ce petit concert, qui se faisoit dans un appartement fort proche du mien, et je sentis naître en moi un désir violent de voir les personnes qui l’exécutoient. Mon hôtesse, chargée de deux assiettes, l’une de confitures et l'autre de biscuits, qu elle portoit pour rafraîchir la chanteuse, arriva dans ce temps-là, et satisfit ma curiosité. Elle me dit que c’étoit deux dames de Guadalaxara qui etoienf venues loger chez elle ce soir-là même, et qu'un grand procès attirait à Madrid. Je lui témoignai que je mourais d’envie de les entendre cle plus près, et que je lui aurais une obligation dont je me souviendrais toute ma vie, si elle pouvoit obtenir de ces dames que j’eusse l’honneur de les saluer. Elle me répliqua qu’elle leur demanderait pour moi cette permission, qu’elle n’osoit me promettre, attendu que c’étoit une mère qui menoit une vie retirée avec sa fille, qui étoit très jolie , et qu’elle ne perdoit point de vue. A ces mots, je redoublai mes prières pour engager l’hôtesse à me procurer la faveur que je souhaitois. Elle m’assura qu’elle n’épargnerait rien pour cela. Sur celte assurance je la laissai entrer dans l’appartement de ces dames, et j’attendis à la porte leur réponse, qui fut qu’elles me prioient de les excuser si elles refusoient à cette heure-là de recevoir la visite d'un cavalier qu’elles ne connoissoient point.

Je feignis d’être vivement affligé de ce refus, qui me piqua véritablement. Si bien que ma bonne hôtesse, de son côté paraissant touchée de ma peine , rentra chez les dames pour faire un dernier effort, et revint enfin m annoncer qu’elles vouloient bien m accorder celte grâce, pourvu que je ne fusse qu’un quart d heure dans

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