LIVRE VI, CH AP. IV. 5j
des pensionnaires pour soutenir sa maison. Si la médisance ne respecte pas les filles élevées avec sévérité, comment pouvoit-elle épargner les trois Grâces, qui etoientsans cesse environnées de galants? Elles avoient appris la musique, et leur père, homme de plaisir, s’étoit plus attache à les rendre propres a la société qu’à les former à la vertu.
J’etois parfaitement instruit de tout cela, comme de leur côte elles n'ignoroient pas qui j’etois. On leur avoit dit que je sa vois la musique à fond; que l’argent ne me manquoit point, et que j’avois un penchant naturel à le dépenser. Ces bonnes qualités, qu’elles aimoient fort dans un homme, leur donnèrent envie de me connoître, et de m’engager à grossir le nombre de leurs pensionnaires. Elles m’en avoient adroitement fait faire la proposition, que j’avois rejetée, de peur de m’embarquer dans une nouvelle galanterie. J’avois même bien fait serment d’éviter tous les pièges que l’amour me tendrait, et je ne croyois pas que , dans le lieu saint où je me trouvois, je violerais mon serment. Néanmoins je sentis certaine agitation, qui ressembloit si fort aux premiers mouvements d’une passion naissante, que j’en fus alarmé. Guzman, me dis-je à moi-même, prends garde de faire ici une folie. Ouel Dieu viens-tu adorer dans cette église? Ne laisse pas surprendre ton cœur. Veux-tu perdre le fruit de tant d’années d’étude ?
Dans le temps que ma raison se révoltoit ainsi contre ma foiblesse, les dames ayant fini leurs prières se levèrent pour sortir. Elles étoient au nombre de sept à huit personnes, toutes de la même compagnie. Elles passèrent devant moi. Je me levai aussitôt pour les sa-
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luer. Celle qui m’occupoit l’esprit, et qui était effecl i veinent l amée tics trois sœurs, sous prétexte de rajuster sa mante, me fit voir adroitement son visage. J’en fus frappé vivement, et les regards dangereux qu’elle jeta en même temps sur moi achevèrent de me troubler. Peu s’en fallut, dans le désordre oii étoient mes esprits, que je ne la suivisse, entraîné par je ne sais quel charme qu’on ne peut concevoirsion ne l’a éprouvé. Cependant un mouvement, qui ne pouvoit venir que du ciel, me retint tout à coup, et me donna la force de résister à un attrait si puissant. Je me représentai dans le moment le péril que je courois, et considérai l’abîme oii j’allai me précipiter. Je me remis à genoux pour continuer ma prière, ou plutôt pour la commencer; car j’avois été jusqu’alors si distrait, si ému, qu’il ne m’avoit pas été possible de m’en bien acquitter. Je ne pus même détourner mon esprit de l'image enchanteresse qui l’occupoit;et plus agité qu’un vaisseau qui se trouve sans voiles et sans gouvernail au milieu de la mer, je cédoisaux divers mouvements qui s’élevoient dans mon cœur.
L’inquiétude qui me travailloit ne me permettant plus de demeurer dans la chapelle, j’en sortis, non pour marcher sur les traces de la beauté qui avoit fait tant d'impression sur moi, au contraire, je voulois la fuir; et craignant de la rencontrer sur le chemin delà ville, je pris une autre route. Je tournai mes pas du côté de la rivière , dans l’espérance qu’en me promenant le long de ses bords, je perdrois insensiblement le souvenir de celte redoutable personne, dont toute ma philosophie ne pouvoit me détacher. Peut-être serois-je