LIVRE I, Cil AP. I. * i
Icuscment Mon, cl remplit le reste de sa toile de clairs et d'ombres. L’autre peintre ne tira pas le gris-pommelé avec tant de perfection; mais, en récompense, il orna le haut de son tableau d'arbres, de nuages, d'admirables lointains, d’édifices ruinés; el d peignit au bas une campagne pleine d'arbrisseaux, de prairies et de précipices. On voyoit encore dans un endroit un tronc d’arbre d'où pendoit un harnois de cheval , et au pied une selle à la genette, si bien représentée, que l'art ne pouvoit aller plus loin.
Quanti le gentilhomme vit ces deux tableaux , il fut, avec raison, plus frappé de l’aubère que de l’autre, et commençant par payer celui-là, il donna sans marchander ce que l'ouvrier lui demanda, avec une bague par-dessus le marché. L’autre peintre voyant l’étranger si libéral, et croyant mériter encore mieux d’être récompensé que son confrère , mit son ouvrage à un prix excessif. Le cavalier en fut surpris, et lui dit : Mon ami, vous n'y pensez pas; pourquoi voulez -vous que j’achète plus cher votre tableau, qui, sans contredit, est au- dessous de l’autre? Au dessous! répondit le peintre. A la bonne heure pour le cheval : mon confrère peut m’avoir surpassé en cela; mais les scids arbrisseaux et les ruines qui sont dans mon tableau valent autant que le sien. Il n’étoit pas besoin, répondit le gentilhomme, que vous fissiez ces arbres et ces bâtiments ruinés ; il n’y a que trop de tout cela dans mon pays. En un mot , je ne vous ai ordonné que de peindre mon cheval.
Là-dessus le peintre lui voulut persuader qu'un cheval tout seul n’auroit pu faire qu’un très mauvais
effet clans un si grand tableau, au lieu que les ornements dont il l’avoit accompagné lui donnoient beaucoup de relief. D’ailleurs, ajouta-t-il, je n’ai pas cru devoir laisser le cheval sans selle et sans bride, et celles que j’ai faites sont telles, que je ne les troquerois pas contre d'autres toutes d’or. Encore une fois, dit l’étranger , je ne vous ai demandé qu'un cheval, et je veux bien vous payer le votre comme bon : à l’égard de la selle et de la bride, vous n'avez qu’à les vendre à qui vous voudrez. Ainsi l’ouvrier, pour avoir plus fait qu’on n’a voit exigé de lui, ne fut pas payé de sa peine.
Qu’il y a de peintres semblables dans le monde ! On ne leur demande simplement qu’un cheval, et ils veulent absolument faire une selle et une bride. Encore une fois, les commentaires sont à la mode, et l’on n’épargne personne. Juge, lecteur, si l’on a respecté mes parents.