‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 54 sur 322 · LIVRE I, Cil AP. I\r · texte numérisé non relu

LIVRE I, Cil AP. I\r

du roi Mahomet; c'est ce que n’ignoroit j»as le monarque catholique : aussi avoit-il prudemment fait solliciter, tant par ses ministres que par l’entremise du pape, les autres princes chrétiens, pour qu'ils l’aidassent à exécuter une entreprise où il s’agissoit de chasser d’Espagne tous les infidèles. Plusieurs princes lui avoient promis du secours; et quand il fut assuré (pie leurs troupes s'avançoient , il se mit lui-même en marche avec le plus de diligence qu’il put, pour surprendre les Maures et ne leur pas donner le loisir de se fortifier davanrage.

Comme la reine jugea bien qu’un siège si considérable demandoit beaucoup de temps, elle prit la résolution d'y accompagner le roi , et de faire la campagne avec lui. Le bruit s’en étant répandu, nos deux amants en eurent d'autant plus de joie, qu’ils espéroient que, dans la confusion où serait l’armée, ils pourraient , avec l’industrie d’Orviedo, trouver jour à se jeter dans Grenade; mais ils comptoient sans la fortune : la reine, la surveille de son départ, dit à Daraxa qu’elle ne serait pas du voyage. Pour avoir moins d’embarras, ajouta cette princesse, je ne mènerai avec moi que les femmes dont je ne puis absolument me passer. Je prétends laisser mes filles d’honneur à Séville, entre les mains de leurs parents ou de personnes de distinction à qui je les recommanderai. Pour vous, ma chère fille, vous tomberez en partage à don Louis de Padilla. J'ai fait choix de ce seigneur, à cause qu’il est père d’Livire votre amie; outre cela, je crois que vous serez chez lui plus agréablement qu’ailleurs.

Ozmin fut au désespoir quand sa maîtresse lui manda

nG GUZMAN DALFARACHE.

cet ordre de la reine. Il voyoit par là toutes ses mesures rompues; et son esprit, flottant entre une infinité de pensées et de résolutions différentes que l’amour et la gloire lui inspiraient tour à tour, étoit dans une étrange perplexité. Néanmoins la belle Maure écrivit à cet amant des lettres si tendres et si passionnées, qu’enfin elle fixa ses irrésolutions. Je ne vous rapporterai qu’une de ses lettres, de peur de vous ennuyer. La voici :

« Votre écuyer m’a fait dire que vous vouliez vous laisser mourir de regret de n’être point à Grenade. Partez, Ozmin, partez : votre cœur sacrifie plus à la gloire qu’à l’amour. Je ne vous retiens plus : je sais bien que votre départ me coûtera la vie; mais ma plus grande peine sera de mourir pour un ingrat qui m’abandonne dans le temps que j’ai le plus besoin de lui. Je croyois vous être plus chère que toute chose au monde. Quelle étoit mon erreur! A qui dois- je m’en prendre? Est -ce à moi pour vous avoir cru, ou bien à vous pour me l’avoir persuadé? Si l’amour que j’ai pour vous ne m'aveugle pas, votre vie est à moi : vous me l’avez dit cent fois, vous me l’avez juré. Pourquoi donc, sans mon aveu, voulez - vous disposer de mon bien? Pourquoi songez -vous à l’employer à ce qui ne regarde pas mon service? Ab ! Ozmin, que vous savez peu aimer! Que vous êtes encore loin du terme ou l’amour a su m’amener ! On peut acquérir de la gloire partout, et l’on trouverait, si l’on vouloit, des gens qui mettraient la leur à partager les peines d’une infortunée plutôt qu’à servir tous les monarques de la terre. »

Il ne fut pas possible à l’amoureux Grenadin de ré-

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