LIVRE I, CHAP. IX. l
attentat, il résolut de disparoître aussitôt qu'il auroit communiqué son dessein à Daraxa, et pris des mesures avec elle pour se revoir au retour de lu reine.
A peine eut-il formé cette resolution, qu il alla visiter les endroits oii les dames faisoient porter leurs lettres. Il eu trouva une dans la cache d'Elvire. Cette vive Espagnole lui mandoit qu’on l’attendoit cette nuit pour lui apprendre des choses de la dernière importance. Il ne devina point qu’Elvire lui donnoit ce rendez-vous à l'insçu de la belle Maure, et pour avoir une conversation particulière avec lui ; il crut que Daraxa y seroit comme à l’ordinaire, et qu’il pourroit , en présence de son amie, lui dire en maure ce qu'il vouloit qu elle sût avant leur séparation. Mais laissons Ozmin jusqu'à cette entrevue, et venons aux terribles préparatifs que don Louis faisoil pour la troubler.
Ce vieux seigneur s’étoit fait apporter dans son appartement, par deux fidèles domestiques, toutes les armes offensives et défensives qu'il y avoit dans sa maison, comme mousquets, mousquetons, pistolets, hallebardes, piques, pertuisanes , cuirasses, casques et targues; le tout mangé de la rouille : cependant il ne jugea point à propos de les faire nétoyer, le danger étoit trop pressant pour cela. L'on eut dit , à voir les mouvements qu’il se donnoit, que l’ennemi s’approchoit de sa maison pour la prendre d’assaut. Quoiqu'il n'eût jamais été à la guerre, il ne vouloit pas, étant fils et petit-fils d’officiers généraux, qu’on dit de lui qu'il en ignoroit le métier. Il envoya un de ses plus zélés serviteurs acheter de la poudre et des balles 5 pour charger dix-sept à dix-huit armes à feu qu’il
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avoit, et qu’il destinoit aux plus vaillants de ses domestiques. 11 laisoit tous ces apprêts sans bruit, n’ignorant pas que les plus grandes entreprises demandent du secret. Il en déroba surtout si bien la connoissance à son fils et à sa fille, à cause de leur affection pour Daraxa , qu’ils n’en eurent pas le moindre soupçon.
Quand il eut disposé les choses de la façon qu’il les vouloit, et qu'il eut entendu sonner onze heures, ses deux valets affidés lui amenèrent tous ses autres domestiques qu’il posta dans différents endroits , après leur avoir donné des armes, selon qu’il les jugeoit capables de s’en servir. Il en envoya la plus grande partie dans les chambres hautes de sa maison, pour mieux découvrir et pour être moins en vue, et il leur défendit à tous de tirer sans l’avoir auparavant averti de ce qu’ils auroient remarqué. Pour lui, il se mit dans un cabinet vis-à-vis de l’appartement de Daraxa; il se réserva cette place, comme celle qui avoit particulièrement besoin d’un homme aussi vigilant que lui. 11 étoit accompagné de son écuyer, vieux domestique dont le courage égaloit le sien , et qui, dans le fond de son âme, donnoit au diable tous les perturbateurs de son repos. Mais enfin le sort en étoit jeté, et puisqu’ils étoient au bivouac, ils ne pouvoient avec honneur se retirer avant que d’être assurés qu’il n’y avoit rien à craindre du coté de l’ennemi.
Le marquis, en rohe de chambre, en pantoufles et en bonnet de nuit, avec une lanterne sourde à la main, regardoit de tous ses yeux par la fenêtre. 11 laisoit une de ces nuits que dans les pays chauds le brillant des étoiles rend si claires, qu’on peut distinguer de