LIVRE I, CH AP. I\. i'J
ami; do sorte que les juges, pour provenir cette entreprise, s étoienl déjà comme résolus à faire mourir le coupable celle nuit-là dans la prison.
Ils lurent assez, surpris de la demande de l)araxa Il n’y avoit pas d’exemple qu’une femme se fut encore avisée de venir en cérémonie parler publiquement à des juges, et ils ne savoient à quoi se déterminer : les plus vieux ne jugcoienl point à propos qu’on écoulât la belle Maure; mais les jeunes étoienl d'un avis contraire. La curiosité de savoir ce qu’elle avoit à loin dire , la considération qu'ds avoient pour une daine que la reine aimoit, et, plus ([lie tout le reste, le plaisir de la voir; ces trois choses prévalurent; et l’on décida que sur les six heures du soir on lui donneroit audience. Daraxa , qui avoit craint qu’on ne la lui refusât, augura bien de ce qu’on la lui accord oit. Elle envoya aussitôt ( trviedo avertirdon Mon se de la démarche qu'elle vouloit faire, et le prier de l’accompagner au palais, s'il étoit en étal de lui faire ce plaisir. Zuniga, charmé de l'honneur que lui faisoit sa chère Maure de le choisir pour son écuyer, n’eut garde de le céder à un autre; et, tout incommodé qu’il étoit, il ne songea qu à se préparer à cette cavalcade. 11 n’eut pas à chercher bien loin les cavaliers qu’il y vouloit emplover , puisqu’ils étoient chez lui , pour la plupart tout disposés à le suivre partout où il auroit envie de les conduire. Il les mena, sur les cinq heures, à la maison de don Louis, lequel vovant à sa porte plus de deux cents cavaliers qui venoienl chercher Daraxa, dont il n'ignoroit pas le dessein , alla trouver cette dame, et s’offrit à l’accompagner; mais elle le renier-
lf)6 GUZMAN D’ALKAR ACHE.
cia en lui disant qu’elle étoit bien aise de lui épargner la mortification de la voir solliciter pour un homme contre lequel il s’étoit déclaré si ouvertement , ou , pour mieux dire, dont il étoit la partie.
Le marquis, piqué jusqu’au vif de ce refus, se seroit volontiers opposé à la résolution de la dame, ou du moins l’auroit rendue inutile, s’il en eut eu le temps et le pouvoir; mais il étoit trop tard pour y mettre obstacle. Il fut donc obligé de dévorer ses chagrins, qui ne laissoient pas d'être peints sur son visage , quelques efforts qu’il fît pour les cacher. Enfin Daraxa sortit de chez ce seigneur sans s’embarrasser des déplaisirs dont il étoit la proie. Elle trouva don Alonse qui l’attendoit à pied à la porte , avec les plus considérables cavaliers de sa troupe, pour lui faire compliment; elle s’efforça de leur montrer quelque joie, malgré la profonde tristesse où son âme étoit ensevelie. Elle assura don Alonse quelle n’oublieroit jamais l'obligation quelle lui avoit ; à quoi Zuniga répondit, en homme amoureux et poli , qu'il ne pouvoit assez la remercier de ce qu’elle vouloit bien se servir de lui et de ses amis pour la conduire au palais, oii elle alloit s’immortaliser par une action héroïque. Ce cavalier, de même que les autres, eroyoil pieusement que la belle Maure ue s’intéressoit pour le prisonnier que par amitié pour doua Elvire ; de manière qu’il admiroit la générosité de cette démarche.
Après ces compliments , on vit Daraxa monter à cheval avec sa grâce ordinaire. Don Alonse et ceux qui avoient mis pied à terre en firent autant , et la cavalcade commença aussitôt à défiler. Quatre cents Maures