‹ Œuvres de Le Sage (volume 5)Chapitre 89 sur 322 · LIVRE II, C II A P. II · texte numérisé non relu

LIVRE II, C II A P. II

pation 11 h' parut un peu rude dans les commencements; mais je m’y accoutumai si bien dans la suite, que je ne trouvois point de sort plus doux que le mien. I , agréable chose, disois-je, (pie d’avoir odice cl bénéfice, sans être obligé d'employer le fil cl l'aiguille, le marteau et le villebrequin; de n'avoir besoin pour subsister (pie d’un cabas et d'un peu d'industrie! La vie d’un gueux est un morceau sans os, un enchaînement de plaisirs, un emploi exempt de chagrins. Que mes parents étaient insensés de se donner lant de peines pour vivre misérablement ! Dans combien d'embarras se sont-ils jetés pour soutenir leur commerce cl leur réputation ! ( ) sot honneur du monde, tu n'es qu’un pessant lardeau pour les fous qui veulent se charger de toi !

Je portois un jour dans mon cabas un quartier de mouton (pie venoit d'acheter un honnête cordonnier qui marehoit devant moi; j’aperçus à m'es pieds dans la rue un papier que je ramassai ; c'étoient de vieux couplets de chansons : je me mis à les lire et à les chanter tout bas. Le cordonnier surpris de m’entendre, me dit en souriant : (dominent donc, petit mal peigné, tu sais lire? Et encore mieux écrire, lui répondis- je. Est-il possible, répliqua - t-il d’un air sérieux! Vive Dieu , mon ami , si lu voulois m’apprendre à signer seulement mon nom, je te payerois bien. Je lui demandai à quoi lui pourrait servir sa signature toute seule; et il me dit qu’ayant obtenu un emploi par le crédit d’un certain personnage qu'il me nomma, et dont il chaussoit pour rien toute la maison, il était bien aise, quand I occasion se présenterait de mettre son nom, de n’avoir pas la honte u l ire obligé de déclarer qu’il ne savoil pas signer.

t 88 GUZMAN D’ALFAU ACII I

A nssi tôt que nous fûmes arrivés «liez lui, on nous apporta , par son ordre, du papier et de l’encre, .le commençai à trancher du maître écrivain ; je montrai à mon écolier à tenir la plume, et lui conduisant la main, je lui fis tant de fois former les lettres qui composoient son nom, qu’il crut déjà posséder les éléments de l’art d'écrire. Après qu’il cul barbouillé cinq ou six feuilles de papier, il lut si content de moi, qu'il me fit essayer une paire de souliers neufs qui sembloient avoir été faits pour moi, et qu’il me laissa. Je pris ensuite conyé de lui, en l’assurant que toutes les fois qu’il me faudrait des souliers, je viendrais lui donner de nouvelles leçons pour perfectionner son écriture.

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