‹ Œuvres de Le SageChapitre 119 sur 262 · LIVRE IX, CH A P. IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CH A P. IX

centaine de pistoles que j’ai consignées, a eu la honte de rengagera prier le prince d’Espagne de vous Caire relâcher; et ce prince , qui, comme je vous l’ai dit souvent, 11c peut rien lui refuser, a promis de demander au roi son père votre élargissement. Je suis venu au plus vite vous en avertir, et je vais retourner sur mes pas pour mettre la dernière main à mon ouvrage. \ ces mots il me quitta pour reprendre le chemin de la cour.

Son troisième voyage ne fut pas long. Au bout de huit jours je vis revenir mon homme, qui m’apprit que le prince avoit, non sans peine, obtenu du roi ma liberté; ce qui me fut confirmé dès le même jour par le seigneur châtelain, qui vint me dire en m’embrassant : Mon cher Gil Blas, grâces au ciel, vous êtes libre ! [.es portes de cette prison vous sont ouvertes; mais c’est à deux conditions qui vous feront peut-être beaucoup de

prix de l'ordre du roi qui met Gil Blas eu liberté : mais il ne faut pas croire que Le Sage ait été réduit à chercher en Espagne les modèles et les exemples de cette prostitution des faveurs de l’autorité. II a rappelé simplement ce qui se passoit à Versailles sous madame de Maintenon. <■ La favorite qui gouvernoit si despotiquement la

- France et le monarque, étoit elle-même assez rudement gouvernée « par Xénon Babbien , vieille servante qu’elle avoit conservée du mé-

* "a«e tle Scarron, et qui, par la force de l’habitude et des soins « domestiques , avoit pris sur elle un irrésistible ascendant. Cette bile « grossière, avide, inabordable , étoit recherchée par les plus grands o seigneurs. On a su que la nomination de la duchesse de Lude à la « place de dame d’honneur de la dauphine, qui viola tant de pro- “ messes et surPrit si foi't la cour, avoit été négociée avec cette

- Nanon par l’entremise d’une autre vieille servante, moyennant « 60,000 francs. J’ai bien cherché si à cette époque du grand règne ’ n avo,t Pas exlst<:‘ en France quelque autre pouvoir encore

* SUpér,eur; mais favoue qu’il ne m’a pas été possible de monter plus « haut que Nanon Babbien i> ( M. LÉMOstby, Monarchie de Louis XL V pag. 42L ï

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peine, et que je me vois à regret obligé de vous taire savoir. Sa majesté vous défend de vous montrer à la cour, et vous ordonne de sortir des deux Casti 1 les dans un mois. Je suis très mortifié qu’on vous interdise la cour. Et moi j'en suis ravi, lui répondis- je. Dieu sait ce que j’en pense. Je n’attendois du roi qu’une grâce, il m’en fait deux.

Etant donc assuré que je n’étois plus prisonnier, je fis louer deux mules, sur lesquelles nous montâmes le lendemain, mon confident et moi, après que j’eus dit adieu à Cogollos, et remercié mille fois Tordesillas de tous les témoignages d’amitié que j'avois reçus de lui r. Nous prîmes gaiement la route de Madrid, pour aller retirer des mains du seigneur Gabriel nos deux sacs, où il y avoit dans chacun cinq cents doublons. Chemin faisant, mon associé me dit : Si nous ne sommes pas assez riches pour acheter une terre magnifique, nous pourrons en avoir du moins une raisonnable. Quand nous n’aurions qu’une cabane , lui répondis-je, j’y serois satisfait de mon sort. Quoique je sois à peine au milieu de ma carrière , je me sens revenu du monde, et je ne prétends plus vivre que pour moi. Outre cela, je te dirai que je me suis formé des agréments de la vie champêtre une idée qui m’enchante, et qui m’en fait jouir par avance. 11 me semble déjà que je vois l'émail des prairies, que j’entends chanter les rossignols et murmurer les ruisseaux : tantôt je crois prendre le divertissement de la chasse , et tantôt celui de la pêche. Imagine-toi, mon ami, tous les différents plaisirs qui

1 Le bon Tordesillas reparoîtra dans cette histoire , etGil Blas lui rendra service , ci-après , livre xi , chap. xm.

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