livre X, CH AP. x
s établirent dans un faubourg où ma mère commença par débiter des pommades et des essences; mais, ne trouvant pas ce trafic assez lucratif, elle fit la devineresse. C'est alors qu’on vit pleuvoir chez elle les éeus et les pisloles : mille dupes de l’un et de l’autre sexe mirent bientôt en réputation la Coseolina; c’est ainsi que se nommoit la Bohémienne. Il venoit tous les jours quelqu un la prier d'employer pour lui son ministère: tantôt c’étoit un neveu indigent qui vouloit savoir quand son oncle, dont il étoit l'unique héritier, partiroit pour ! autie monde; et tantôt c étoit une fille qui souhaitoit d’apprendre si un cavalier dont elle reconnoissoit les soins, et qui lui promettoit de l’épouser, lui tiendrait parole.
A ous observerez, s il vous plaît, que les prédictions de ma mère étoient toujours favorables aux personnes a qui elle les laisoit ; si par hasard elles s’accomplissoient, à la bonne heure; et si l'on venoit lui reprocher que le contraire de ce quelle avoit prédit étoit arrivé, elle répondoit froidement qu’il falloit s’en prendre au démon, qui, malgré la force des conjurations qu'elle employoit pour l’obliger à révéler l’avenir, avoit quelquefois la malice de la tromper.
Lorsque, pour l’honneur du métier, ma mère eroyoit devoir faire paraître le diable dans ses opérations, c’étoit Torribio Scipion qui faisoit ce personnage, et qui s’en acquittait parfaitement bien, la rudesse de sa VOIX et la laideur de son visage lui donnant un air convenable à ce qu’il représentait. Pour peu qu’on fût crédule , on était épouvanté de la figure de mon père.
Mais un jour, par malheur, il vint un brutal de capi-
Gil Blas. n. ■,
laine qui voulut voir le diable, et qui lui passa son épce au travers du corps '. Le saint-office, informé de la mort du diable, envoya ses officiers chez la Coscolina, dont ils se saisirent aussi-bien que de tous ses effets; et moi, qui n’avois alors que sept ans, je fus mis à l'hôpital de los N inos 1 2. Il y avoit dans cette maison de charitables ecclésiastiques, qui, bien payés pour avoir soin de l’éducation des pauvres orphelins, prenoient la peine de leur montrer à lire et à écrire. Ils crurent remarquer que je promettois beaucoup, ce qui fut cause qu’ils me distinguèrent des autres , et me choisirent pourfairelcurs commissions. Ils in’envoyoient en ville porter leurs lettres, j allois et venois pour eux, et c’étoit moi qui répondois leurs messes. Par reconnoissance , ils entreprirent de m'enseigner la langue latine; mais ils s’y prirent trop rudement, et me traitèrent avec tant de rigueur, malgré les petits services que je leur rendois , que , ne pouvant y résister , je m’échappai un beau jour en faisant une commission; et, bien loin de retourner à l'hôpital , je sortis même de Tolède par le faubourg du côté de Séville.
Quoique j’eusse à peine alors neuf ans accomplis, je
1 On sait que pareille aventure est arrivée , sous la régence , à une de ces filles qu’on nommuit convulsionnaires, et qui passoient pour insensibles aux coups de barre, aux coups d’épée, etc. . sur le tombeau de saint Pàris. Un jeune duc, à qui l’on avoit assuré qu’il pouvoit, sans aucun scrupule, s’essayer de toutes ses forces sur une de ces saintes absolument invulnérables, eut la s.mplicité de croire à cette assertion , et passa son épée tout au travers du corps de la malheureuse victime. Ce fut alors que la police ferma le tombeau de Pàris, et qu’il fut défendu de faire des miracles.
1 Des orphelins. (Nino ne veut due que petit enfant.)