‹ Œuvres de Le SageChapitre 169 sur 262 · LIVRE Y, CH AP. Al · texte numérisé non relu

LIVRE Y, CH AP. Al

s’avisoit de lui en faire des reproches, Gaspard lui imposoit silence, en le prenant sur un ton plus haut qUC le sien.

Sc ipion , me dit un jour le vieillard , j’ai un fils qui lait toute ma peine. 11 est plongé dans toutes sortes de débauches : cela m’étonne, car son éducation n’a pas etc négligée. Je lui ai donne de bons maîtres; et le père Alexis, mon ami, a fait tous ses efforts pour le mettre dans le bon chemin; mais, hélas! il n’a pu en venir à bout : Gaspard s’est jeté dans le libertinage. Tu me diras peut-être que je l'ai traité avec trop de douceur dans sa puberté, et que c’est cela qui l’a perdu. Mais non, il a été châtié quand j’ai jugé à propos d’user de i igueui , car, tout débonnaire que je suis, je ne laisse pas d’avoir de la fermeté dans les occasions qui en demandent. Je 1 ai même fait enfermer dans une maison de force, et il n’en est devenu que plus méchant. En un mot, c est un de ces mauvais sujets que le bon exemple, les remontrances et les châtiments mêmes ne sauraient corriger. Il n’y a que le ciel qui puisse faire ce miracle.

Si je ne fus pas fort touché de la douleur de ce malheureux père, du moins je fis semblant de l’être. Que je vous plains, monsieur! lui dis-je. Un homme de bien comme vous méritoit d’avoir un meilleur fils. Que veuxtu, mon enfant, me répondit-il ? Dieu m’a voulu priver tle cette consolation. Entre les sujets que Gaspard me donne de me plaindre de lui, poursuivit-il, je te dirai confidemment qu il y en a un qui me cause beaucoup d inquiétude; c est l’envie qu’il a de me voler, et qu’il ne trouve que trop souvent moyen de satisfaire, malgré Çil Blas. ii.

ma vigilance. Le laquais à qui tu succèdes s'entendent avec lui, et c’est pour cela que j’ai chassé ce domestique. Pour toi, je compte que tu ne te laisseras pas corrompre par mon fils. Tu épouseras mes intérêts; je ne doute pas que le père Alexis ne te l’ait bien recommandé. Je vous en réponds, lui dis-je; sa révérence m’a exhorté pendant une heure à n'avoir en vue que votre bien; mais je puis vous assurer que je n’avois pas besoin pour cela de son exhortation. Je me sens disposé à vous servir fidèlement, et je vous promets enfin un zèle à toute épreuve.

Qui n’entend qu'une partie n’entend rien. Le jeune Velasquez, petit-maître en diable, jugeant à ma physionomie que je ne serois pas plus difficile à séduire que mon prédécesseur, m’attira dans un endroit écarté, et me parla dans ces termes : Ecoute , mon cher, je suis persuadé que mon père t'a chargé de m’espionner; il n’y a pas manqué : mais prends-)' garde, je t’en avertis, cet emploi n’est pas sans désagrément. Si je viens à m'apercevoir que tu m'observes, je (e ferai mourir sous le bâton; au lieu que si lu veux m'aider à tromper mon père, tu peux tout attendre de ma reeonnoissanee. Faut-il te parler plus clairement? tu auras ta part dans les coups de filet que nous ferons ensemble. Tu n’as qu’à choisir : déclare-toi dans le moment pour le père ou pour le fils; point de quartier.

Monsieur, lui répondis-je, vous me serrez furieusement le bouton; je vois bien que je ne pourrai me défendre de me ranger de votre parti, quoique dans le fond je me sente de la répugnance à trahir le seigneur Velasquez. Tu ne dois t’en faire aucun scrupule,

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reprit (.iaspard; c’est un vieil avare qui voudrait encore me mener a la lisière; un vilain qui me refuse mon necessaire, en refusant de fournir à mes plaisirs, car les plaisirs sont des besoins à vingt-cinq ans. C’est dans ee point de vue qu il faut que tu regardes mon père. Voila qui est fini, monsieur, lui dis-je, il n'y a pas moyen de tenir contre un si juste sujet de plainte. Je me déclare pour vous, et je m'offre à vous seconder dans vos louables entreprises; mais cachons bien tous deux notre intelligence, de peur qu'on ne mette à la porte votre fidèle adjoint. Vous ne ferez point mal, ce me semble, d’affecter de me haïr : parlez-moi brutalement devant tout le monde : ne mesurez pas les termes. Quelques soufflets mêmes et quelques coups de pied au cul ne gâteront rien; au contraire, plus vous me donnerez de marques d’aversion, plus le seigneur Baltazar aura de confiance en moi. De mon côté , je ferai semblant d éviter votre conversation. En vous servant a table , je paraîtrai ne m’en acquitter qu’à regret; et , quand je m entretiendrai de votre seigneurie, ne trouvez pas mauvais que je dise pis que pendre de vous. Vous verrez que tout le monde au logis sera la dupe de cette conduite, et (ju on nous croira tous deux ennemis mortels.

\ ive Dieu! s’écria le jeune Velasquez à ces dernières paroles, je t’admire, mon ami; lu fais paraître à ton age un genie étonnant pour l’intrigue : j’en conçois pour moi le plus heureux présage. J’espère qu’avec le secours de ton esprit, je ne laisserai pas une pistole à mon père. Vous me faites trop d’honneur, lui disje, de tant compter sur mon industrie. Je ferai mon

possible pour justifier la bonne opinion que vous en

avez ; et si je ne puis y réussir, ce ne sera pas ma faute.

Je ne tardai guère à faire connoître à Gaspard que j’étois effectivement l’homme qu’il lui falloit; et voici quel fut le premier service que je lui rendis. Le coffrefort de Baltazar étoit dans la chambre de ce bon homme , à la ruelle de son lit , et lui servoit de prie-dieu. Toutes les fois que je le regardois, il me réjouissoit la vue, et je lui disois souvent en moi-même : Coffre-fort mon ami , seras-tu toujours fermé pour moi? n’aurai-je jamais le plaisir de contempler le trésor que tu recèles? Comme j’allois quand il meplaisoit dans la chambre, dont l'entrée n’étoit interdite qu’à Gaspard, il arriva un jour que j’aperçus son père, qui, croyant n’être vu de personne, après avoir ouvert et refermé son coffre-fort, en cacha la clef derrière une tapisserie. Je remarquai bien l’endroit, et fis part de cette découverte à mon jeune maître, qui me dit en m’embrassant de joie : Ah! mon cher Scipion, que viens-tu de m’apprendre? Notre fortune est faite, mon enfant. Je te donnerai dès aujourd’hui de la cire, tu prendras l’empreinte de la clef, et tu me la remettras entre les mains. Je n’aurai pas de peine à trouver un serrurier obligeant dans Cordoue , qui n’est pas la ville d’Espagne oii il y a le moins de fripons.

Eh! pourquoi, dis-je à Gaspard, voulez-vous faire faire une fausse clef, quand nous pouvons nous servir de la véritable? Tu as raison, me répondit-il, mais je crains que mon père, par défiance ou autrement, ne s’avise de la cacher ailleurs, et le plus sûr est d’en avoir une qui soit à nous. J’approuvai sa crainte, et, me ren-

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liant à son sentiment, je me préparai à prendre l’empreinte de la clef; ce qui fut exécuté un beau matin, tandis que mon vieux patron faisoit une visite au père Alexis, avec lequel il avoit ordinairement de fort longs entretiens. Je n en demeurai pas là : je me servis de la clef pour ouvrir le coffre-fort, qui, se trouvant rempli de grands et de petits sacs , me jeta dans un embarras charmant. Je 11e savois lequel choisir, tant je me sentois d'affection pour les uns et pour les autres ; néanmoins, comme la peur d’ètre surpris ne me permettoit pas de faire un long examen , je me saisis à tout hasard d'un des plus gros. Ensuite , ayant refermé le coffre et remis la clef derrière la tapisserie, je sortis de la chambre avec ma proie, que j’allai cacher dans une petite garderobe, en attendant que je pusse la remettre au jeune Velasquez qui m'attendoit dans une maison où il m’avoit donné rendez-vous, et que je rejoignis promptement en lui apprenant ce que je venois de faire. Il fut si content de moi, qu’il m’accabla de caresses, et m’offrit généreusement la moitié des espèces qui étoient dans le sac; ce (pie je refusai. Non, non, monsieur, lui dis-je, ce premier sac est pour vous seul; servez-vous-en pour vos besoins. Je retournerai incessamment au coffre-fort, oii , grâces au ciel, il y a de l'argent pour nous deux. En effet , trois jours après j enlevai un second sac, où il y avoit, ainsi que dans le premier, cinq cents éeus, desquels je ne voulus accepter (pie le quart, quelques instances que me fit Gaspard pour m’obliger à les partager avec lui fraternellement.

Sitôt (pie ce jeune homme se vit si bien en fonds,

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el par conséquent en état de satisfaire la passion qu'il avoit pour les femmes et pour le jeu, il s’y abandonna tout entier; il eut le malheur de s’entêter d’une de ces fameuses coquettes qui dévorent et engloutissent en peu de temps les plus gros patrimoines. Il se jeta pour elle dans une dépense effroyable, ce qui nie mit dans ia nécessité de rendre tant de visites au coffre-fort, que le vieux Velasquez s’aperçut enfin qu’on le voloit. Scipion, me dit-il un matin , il faut que je te découvre mon cœur : quelqu’un me vole, mon ami; on a ouvert mon coffre-fort; on en a tiré plusieurs sacs; c’est un fait constant. Qui dois-je accuser de ce larcin? ou plutôt, quel autre que mon fils peut l’avoir fait? Gaspard sera furtivement entré dans ma chambre , ou bien tu l’y auras toi-même introduit ; car je suis tenté de te croire d’accord avec lui , quoique vous paroissiez tous deux fort mal ensemble. Néanmoins , ajouta-t-il , je ne veux pas écouter ce soupçon, puisque le père Alexis m’a répondu de ta fidélité. Je répondis que, grâces à Dieu, le bien d’autrui ne me tentoit point, et j’accompagnai ce mensonge d’une grimace hypocrite qui me servit d apologie.

Effectivement le vieillard ne m’en parla plus; mais d ne laissa pas de m’envelopper dans sa défiance; et, prenant des précautions contre nos attentats, il fit mettre à son coffre-fort une nouvelle serrure, dont il porta toujours depuis la clef dans ses poches. Par ce moyen, tout commerce étant rompu entre nous et les sacs, nous demeurâmes fort sots, particulièrement Gaspard, qui, ne pouvant plus faire la même dépense pour sa nymphe, craignit d’être obligé de ne la plus voir. 11 eut pour-

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tant l'esprit d'imaginer un expédient qui le lit rouler pendant quelques jours, et eet ingénieux expédient lut de s’approprier, par forme d’emprunt, tout ce qui m’étoit revenu des saignées que j’avois faites au coffrefort. Je lui donnai jusqu’à la dernière pièce; ce qui pouvoit, ce me semble, passer pour une restitution anticipée que je faisois au vieux marchand, dans la personne de son héritier.

Ce jeune homme, lorsqu'il eutépuisé cette ressource, considérant qu'il 11’en avoit plus aucune autre, tomba dans une profonde et noire mélancolie qui troubla peu à peu sa raison. Il 11e regarda son père que comme un homme qui faisoit tout le malheur de sa vie. Il entra dans un vif désespoir , et, sans être retenu par la voix du sang, le misérable conçut l’horrible dessein de l’empoisonner. 11 ne se contenta pas de me faire confidence de cet exécrable projet, il me proposa même de servir d’instrument à sa vengeance. A cette proposition, je me sentis saisi d'effroi. Monsieur, lui dis-je , est-il possible que vous soyez assez abandonné du ciel pour avoir formé cette abominable résolution ? Quoi ! vous seriez capable de donner la mort à l’auteur de vos jours? On verroit en Espagne, dans le sein du christianisme, commettre un crime dont la seule idée feroit horreur aux nations les plus barbares! Non, mon cher maître, ajoutai -je en me mettant à ses genoux, non, vous ne ferez point line action qui souleveroit contre vous toute la terre, et qui seroit suivie d'un infâme châtiment.

Je tins encore d’autres discours à Gaspard pour le détourner d'une entreprise si coupable. Je ne sais où j’allai prendre tous les raisonnements d’honnête homme

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dont je me servis pour combattre son désespoir; mais il est certain que je lui parlai comme un docteur de Salamanque , tout jeune et tout fds que j’étois de la Coscolina. Cependant j’eus beau lui représenter qu’il devoit rentrer en lui-même, et rejeter courageusement les pensées détestables dont son esprit étoit assailli , toute mon éloquence fut inutile. Il baissa la tête sur son estomac; et, gardant un morne silence, quelque chose que je pusse faire et dire, il me fit juger qu’il n’en démordroit point.

Là-dessus, prenant mon parti, je résolus de révéler tout à mon vieux maître ; je lui demandai un secret entretien, il me l’accorda; et nous étant tous deux enfermés : Monsieur, lui dis-je, souffrez que je me jette à vos pieds, et que j'implore votre miséricorde! En achevant ces paroles, je me prosternai devant lui avec beaucoup d’émotion , et le visage baigné de larmes. Le marchand , surpris de mon action et de mon air troublé , me demanda ce que' j’avois fait. Une faute dont je me repens, lui répondis-je, et que je me reprocherai toute ma vie. J’ai eu la foiblesse d’écouter votre fils , et de l’aider à vous voler. En même temps je lui fis un aveu sincère de tout ce qui s’étoit passé à ce sujet ; après quoi je lui rendis compte de la conversation que je venois d’avoir avec Gaspard, dont je lui révélai le dessein sans oublier la moindre circonstance.

Quelque mauvaise opinion que le vieux Velasquez eût de son fds, à peine pouvoit-il ajouter loi à ce discours. Néanmoins, ne doutant nullement que mon rapport ne fût véritable : Scipion, me dit-il en me relevant, car j’étois toujours à scs pieds, je te pardonne en faveur

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