‹ Œuvres de Le SageChapitre 173 sur 262 · LIVRE X, C1IA11. XII · texte numérisé non relu

LIVRE X, C1IA11. XII

ajouté, c'est que vous n’ayez de la répugnance à répondre à mes intentions.

Voilà, poursuivit le chevalier, ce que 111'a dit la marquise; j'en suis d'autant plus étonné, que c’est la femme de Cordoue la plus sage et la plus raisonnable; aussi lui ai-je lait réponse que j’élois surpris qu elle me fit l'honneur de me proposer sa main, elle qui avoit toujours persisté dans la résolution de soutenir jusqu’au bout son veuvage. A quoi elle a reparti qu’ayant des biens considérables , elle étoit bien aise de son vivant d'en faire part à un honnête homme qu elle chérissoit. ^ ous êtes apparemment, repris-je, déterminé à sauter le fosse? En peux- tu douter, me répondit-il? La marquise a des biens immenses, avec les qualités du cœur et de l'esprit. 11 faudroit (pie j’eusse perdu le jugement pour laisser échapper un établissement si avantageux pour moi.

J’approuvai fort le dessein où mon maître éloit de profiter d une si belle occasion de faire sa fortune, et même je lui conseillai de brusquer les choses, tant je craignois de les voir changer. Heureusement la dame avoit encore plus que moi celte affaire à cœur; et bien loin de la négliger, elle donna de si bons ordres, que les préparatifs de son h vmenee furent bientôt faits. Dès qu’011 sut dans Cordoue que la vieille marquise d’Alménara se disposoit a epouser le jeune don jManrique de Medrano, les railleurs commencèrent à s égayer aux dépens de celte veuve; mais ils eurent beau s epuiser en mauvaises plaisanteries, ils ne la détournèrent point de son entreprise; elle laissa parler toute la ville, et suivit son chevalier à l autcl. Leurs noces furent celé-

brées avec un éclat qui fournit une nouvelle matière à la médisance. La mariée, disoit-on, auroit du moins du par pudeur et par bienséance supprimer la pompe et le fracas, qui ne conviennent point du tout aux vieilles veuves qui prennent de jeunes époux.

La marquise , au lieu de se montrer honteuse d’être à son âge femme du chevalier, se livroit sans contrainte à la joie qu’elle en ressentoit. Il y eut chez elle un grand repas accompagné de symphonie, et la fête finit par un bal où se trouva toute la noblesse (le Corcloue de l’un et de l’autre sexe. Sur la fin du bal, nos nouveaux mariés s’échappèrent pour gagner un appartement où ils s’enfermèrent avec une femme de chambre et moi; ce qui fournit à la compagnie un nouveau sujet d’accuser la marquise d’avoir du tempérament ; mais cette dame étoit dans une disposition bien différente de celle où ils la croyoient tous. Aussitôt qu'elle se vit en particulier avec mon maître, elle lui adressa ces paroles : Don Manrique , voici votre appartement ; le mien est dans un autre endroit de cette maison ; nous passerons la nuit dans des chambres séparées, et le jour nous vivrons ensemble comme une mère et soir fils. Le chevalier y fut trompé d’abord : il crut que la dame ne parloit ainsi que pour l’engager à lui faire une douce violence; et, s’imaginant devoir par politesse paroîlre passionné, il s'approcha d’elle et s'offrit avec empressement à lui servir de valet de chambre; mais, bien loin de lui permettre de la déshabiller, elle le repoussa d’un air sérieux, et lui dit : Arrêtez, don Manrique; si vous me prenez pour une de ces tendres vieilles qui se remarient par fragilité, vous êtes dans l'erreur : je ne

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