LIVRE VU, CI! A P. VE
moi. Je ne souffrirai pas même que vous soyez |>lus longtemps dans une chambre garnie. Je prétends (pie vous mangiez dans ma maison, el que vous y logiez, faites apporter vos hardes ce soir; d y a ici un lit pour vous.
Le seigneur portugais, a qui peut-être celle hospitalité ne faisoil pas plaisir, prit alors la parole, ci dit à Laure : Non, Estelle, vous n'ôles pas logée ici assez commodément pour recevoir quelqu un chez vous. Votre frère, ajouta-fil, me paroît un joli garçon; et l'avantage qu il a de vous toucher de si près ' m'intéresse pour lui. Je veux le prendre a mon service. Ce sera celui de mes secrétaires que je chérirai le plus; j'en ferai mon homme de confiance. Qu il ne manque pas de venir des celle nuit coucher chez moi : j’ordonnerai qu'on lui prépare un logement. Je lui donne quatre cents ducats d appointements; et si dans la suite j'ai sujet, comme je l'espère, d’être content de lui, je le mettrai en état de se consoler d’avoir été trop sincère avec son archevêque.
Les remercîments (pie ]e (is la -dessus au marquis furent suivis de ceux de Laure, qui enchérirent sur les miens. Ne parlons plus de cela, interrompit-il; c’est une affaire finie. En achevant ces paroles, il salua sa princesse de théâtre, et sortit. Elle me fit aussitôt passer dans un cabinet, où, se voyant seule avec moi : J’étoufferois, s’écria-t-elle, si je résistais plus longtemps à l'envie que j’ai de rire. Mors elle se renversa dans un fauteuil; et, se tenant les côtés, elle s’abandonna comme une folle à des ns immodérés. H me lu! impossible de ne pas suivre son exemple; et, quand
nous nous en fûmes bien donné : Avoue, Gil Lias, me dit-elle, que nous venons de jouer une plaisante comédie! Mais je ne m’attendois pas au dénoûinent. J’avois dessein seulement de te ménager une table et un logement; et pour te les offrir avee bienséance, je t’ai fait passer pour mon frère. Je suis ravie que le hasard t’ait présenté un si bon poste. J^e marquis de Marial va est un seigneur généreux, qui fera plus encore pour toi qu’il n’a promis de faire. Une autre que moi, poursuivit-elle, n’auroit peut-être pas reçu si gracieusement un homme qui quitte ses amis sans leur dire adieu. Mais je suis de ces bonnes pâtes de filles qui revoient toujours avec plaisir un fripon qu’elles ont aimé.
Je demeurai d’accord de bonne foi de mon impolitesse, et je lui en demandai pardon. Après quoi elle me conduisit dans une salle à manger très propre. Nous nous mîmes à table; et, comme nous avions pour témoins une femme de chambre et un laquais, nous nous traitâmes de frère et de sœur. Lorsque nous eûmes dîné, nous repassâmes dans le même cabinet où nous nous étions entretenus. Là mon incomparable Laure, se livrant à toute sa gaieté naturelle, me demanda compte de tout ce qui m’étoit arrivé depuis notre séparation. Je lui en fis un fidèle rapport; et, quand j’eus satisfait sa curiosité, elle contenta la mienne, en me faisant le récit de son histoire dans ces termes.