LIVRE VI, CH A P. I
d'honneur à un homme que le roi m’a confie*, el dont il veut que je prenne soin? Non, sans doute; je ne fais que mon devoir en te traitant honorablement. Ne t étonné donc plus de ce que je fais pour loi, et compte qu une fortune brillante et solide ne sauroit t échapper, si tu m es aussi attaché que tu l'étois au duc de Lerme.
Mais a propos de ce seigneur, poursuivit- il, on dit (jue tu vivois familièrement avec lui. Je suis curieux île savoir comment vous fîtes tous deux connoissance et quel emploi ce ministre te fit exercer. Ne me déguisé rien, j’exige de toi un récit sincère. Je me souvins alors de l'embarras où je metois trouvé avec le duc de Lerme en pareil cas, et de quelle façon je m'en étois tiré; ce que je pratiquai encore fort heureusement, c’est-à-dire que dans ma narration j’adoucis les endroits rudes, et passai légèrement sur les choses qui me faisoient peu d'honneur. Je ménageai aussi le due de Lerme, quoiqu’on ne l'épargnant point du tout j’eusse fait peut-être plus de plaisir à mon auditeur. Pour don Rodrigue de Calderone, je ne lui fis grâce de rien. Je détaillai tous les beaux coups que je savois qu il avoit laits dans le trafic des commanderies, des bénéfices et des gouvernements.
Ce que tu m apprends de Calderone, interrompit le ministre, est conforme à certains mémoires qui m’ont été présentés contre lui, et qui contiennent des chefs d accusation encore plus importants. On va bientôt lui faire son procès; et, si tu souhaites qu'il succombe dans cette at faire, je crois que tes vœux seront satisfaits r.
1 C. est ici le lieu «le finir l'histoire singulièic de ce fameux premier commis. » La disgrâce du «lue de Lerme fut suivie de près de celle de
Je ne désire point sa mort, lui dis -je, quoiqu'il n'ait point tenu à lui que je n'aie trouvé la mienne dans la tour de Ségovie, où il a été eause que j’ai fait un assez long séjour. Comment ! reprit son excellence avec étonnement, e’est don Rodrigue qui a causé ta prison? voilà ce que j’ignorois. Don Baltazar, à qui Navarro a raconté ton histoire , m’a bien dit que le feu roi te fit
« don Rodrigue Calderone, comte d’Oliva, son favori, qui fut arrêté « et mis en prison (en i G 1 9 ). La fortune et le sort de cet homme ont o quelque chose d’extraordinaire. Il étoit fils d’un pauvre soldat et « d’une Flamande, dont on n’auroit jamais entendu parler sans leur « fils , qui avoit de grands talents. Etant entré chez le duc de Lerme, « encore marquis de Dénia , il devint son favori. On a remarqué comme •< une chose particulière au duc de Lerme, qu’il éleva son favori aussi « haut que s’il eût été celui du roi; non-seulement il le rendit riche «de cent mille ducats de rente, mais il lui procura des titres et des « honneurs, et lui permit même d’aspirer à une vice-royauté. Tant de « faveurs excitèrent l’envie, que son humeur hautaine et méprisante « changea bientôt en haine ; et son père lui prédit plusieurs fois qu’il « périroit s’il ne conduisoit mieux sa barque. On l’accusa de la mort
* du prince Philippe-Emmanuel de Savoie, de celle de la reine Mar- « guerite , -et de plusieurs autres crimes; mais après que son procès
* eut duré deux ans et demi , on ne put prouver ce dont on l’accu- « soit. O11 le retint tout ce temps-là en prison. On prétend que l’on « tiia le procès si fort en longueur, tant pour empêcher qu’il ue se « sauvât, que pour entretenir la haine du public contre le duc son «maille, et prévenir le retour de sa faveur. ». (Histoire universelle, toin. xxix, pag. toy. )
Enfin , en 1621 , après avoir eu de Philippe in des lettres d’absolution de tous les grands crimes dont on l’avoit d’abord accusé, il fut condamné à la mort, «comme atteint et convaincu du meurtre de «deux gentilshommes espagnols. 11 fut décapité publiquement, et « mourut si courageusement et si chrétiennement , qu’il attira la com- « passion de tout le monde.» Ibid, pag. loy.
Calderone fut une v ictime qui paya pour le duc de Lerme. Celui-ci , étant cardinal, brava les procédures à l’abri du respect qu’on avoit en Espagne poui la pourpre romaine.