‹ Œuvres de Le SageChapitre 207 sur 262 · LIVRE XI, CH A P. X · texte numérisé non relu

LIVRE XI, CH A P. X

pour l’espérer. Je l’espère bien aussi, me dit-il ; mais il n’y a point d’espérance plus trompeuse que celle-là tant les auteurs sont incertains de l’événement d’un ouvrage dramatique; tous les jours ils y sont trompés.

Enfin, le jour de la première représentation, je ne pus aller à la comédie, monseigneur m’ayant chargé d’une commission qui m’en empêcha. Tout ce que je pus faire, fut d’y envoyer Scipion, pour savoir du moins dès le soir même le succès d’une pièce à laquelle je m intéressois. Après l’avoir impatiemment attendu, je le vis revenir d’un air qui me fit concevoir un mauvais présage. Eh bien! lui dis-je, comment le Comte de Saldagne a-t-il été reçu du public? Fort brutalement, répondit-il ; jamais piece n a été plus cruellement traitée : je suis sorti indigné de l’insolence du parterre. Et moi je le suis, lui rephquai-je , de la fureur que Nunez a de composer des poèmes dramatiques. Quel enragé ! Ne faut-il pas qu il ait perdu le jugement, pour préférer les huées ignominieuses des spectateurs à l’heureux sort que je puis lui faire? C’est ainsi que par amitié je pestois contre le poète des Asturies, et que je m’affligeois du malheur de sa pièce pendant qu’il s’en applaudissoit

En effet, je le vis deux jours après entrer chez moi, tout ti anspoi te de joie. Santdlane, s ecria-t-il, je viens te faire part du ravissement où je suis. J’ai fait ma fortune, mon ami, en faisant une mauvaise pièce. Tu sais l’étrange accueil qu’on a fait au Comte de Saldagne. 1 ous les spectateurs a 1 envi se sont déchaînés contre lui; et c’est à ce déchaînement général que je dois le bonheur de ma vie.

Je fus assez étonné d’entendre parler de cette ma- Gil Blas. ii 30

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ni ère le poète Nunez. Comment donc, Fabrice, lui disje , seroit-il possible que la cliute de ta tragédie eût d< quoi justifier ta joie immodérée? Oui , sans doute, repondit-il : je t’ai déjà dit que don Bertrand avoit mis du sien dans ma pièce; par conséquent il la trouvoit excellente. Il a été outré de voir les spectateurs d un sentiment contraire au sien. Nunez , m’a-t-il dit ce matin , Victvix causa Diis placuit , secl vicia Catoni 1 . Si ta pièce a déplu au public , en récompense elle me plaît à moi, et cela doit te suffire. Pour te consoler du mauvais goût du siècle, je te donne deux mille ecus de rente à prendre sur tous mes biens : allons de ce pas chez mon notaire en passer le contrat : nous y avons été sur-le-champ : le trésorier a signé 1 acte de la donation , et m’a payé la première année d’avance.

Je félicitai Fabrice sur la malheureuse destinée du Comte de Saldagne , puisqu’elle avoit tourné au profit de l’auteur. Tu as bien raison , continua-t-il , de me faire compliment là-dessus. Sais-tu bien qu'il ne pouvoit m’arriver un plus grand bonheur que d’avoir déplu au parterre ? Que je suis heureux d’avoir été sifflé à double carillon ! Si le public , plus bénévole , m’eût honoré de ses applaudissements , à quoi cela m’auroit-il mené ? à rien. Je n’aurois tiré de mon travail qu’une somme assez médiocre, au lieu que les sifflets m’ont mis tout d’un coup à mon aise pour le reste de

mes jours.

1 C’est un vers fameux de Lucain que Brébeul a îendu ainsi .

Les dieux servent César, mais Catou suit Pompée.

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