‹ Œuvres de Le SageChapitre 230 sur 262 · livre xn, CH AP. 1 1 1 f»o · texte numérisé non relu

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qu’à la fin j'eus les yeux attaches sur le monarque, et. je m’appliquai a demi 1er dans les siens ce qu il pensoit; mais il mit en défaut ma pénétration, par un air de gravité qu'il affecta de conserver toujours. Je ne sus que le lendemain ce que j’étois en peine de savoir. Santillane, me dit le ministre , je viens de quitter le roi, qui m'a parlé de Lucrèce avec tant de vivacité, que je ne doute pas qu’il ne soit épris de cette jeune comédienne; et, comme je lui ai dit que c est toi qui l’as fait venir de Tolède, il m’a témoigné qu’il seroit bien aise de t’entretenir là-dessus en particulier : va de ce pas te présenter à la porte de sa chambre, ou l’ordre de te faire entrer est déjà donné; cours, et reviens promptement me rendre compte de celte conversation.

Je volai d’abord chez le roi, que je trouvai seul. Il se promenoit à grands pas en m attendant, et paroissoit avoir la tête embarrassée. Il me fit plusieurs questions sur Lucrèce, dont il m’obligea de lui conter 1 histoire; ensuite il me demanda si la petite personne n’avoit pas déjà ey quelque galanterie. J assurai hardiment que non, malgré la témérité de ces sortes d assurances; ce qui me parut faire au prince un fort grand plaisir. Cela étant, reprit- il, je te choisis pour mon agent auprès de Lucrèce; je veux que ce soit de ta bouche qu’elle apprenne sa victoire. Va la lui annoncer de ma part, ajouta-t-il en me mettant entre les mains un écrin où il \ avoit pour plus de cinquante mille écus de pierreries , et dis - lui que je la prie d accepter ce présent, en attendant de plus solides marques de ma passion. \vant que de m'acquitter de celte commission,

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j'allai rejoindre le comte-duc, à qui je fis un fidèle rapport de ce que le roi m’avoit dit. Je m’imaginois que ce ministre en seroit plus affligé que réjoui; car je croyois qu'il avoit des vues amoureuses sur Lucrèce, et qu il apprendroit avec chagrin que son maître étoit devenu son rival; mais je me trompois. Bien loin d’en paroître mortifié, il en eut une si grande joie, ([lie, ne pouvant la contenir , il laissa échapper quelques paroles qui ne tombèrent point à terre. Oh! parbleu , Philippe , s’écria-t-il , je vous tiens ; c'est pour le coup que les affaires vont vous faire peur. Cette apostrophe me découvrit toute la manoeuvre du comte-duc : je vis par là que ce seigneur, craignant (pie le prince ne voulût s’occuper de choses sérieuses, chcrchoit à l’amuser par les plaisirs les plus convenables à son humeur r. Santillane, me dit-il ensuite, ne perds point de temps;

1 Tous ces détails sont historiques. On a dit de Philippe iv : «C’étoit « un prince qui avoit naturellement une assez grande capacité, et s’il « eût eu une meilleure éducation et fût parvenu à la couronne moins "jeune, il auroit certainement régné avec plus de gloire; mais les « artifices d’Olivarès, en nourrissant le penchant de ce prince pour le « plaisir, eu lui grossissant la fatigue des affaires , et en lui persuadant ■ que ce ministre souffroit lui-même une espèce de martyre pour sou- « lager le roi du fardeau du gouvernement, l’avoient entretenu si « long-temps dans l’indolence, qu’il fut hors d’état de s’appliquer lorsqu’il en sentit la nécessité. » ( Histoire universelle , tome xxiv, inpag. i(>3. )

A l’article d’Olivarès, Ladvocat dit aussi que la faveur de ce ministre auprès de Philippe iv venoit des moyens qu’il avoit procurés au jeune prince de satisfaire ses goûts pour les femmes. ( Supplément au Dictionnaire historique , pag. 4^9- )

Enfin, ce don Juan d’Autriche (qui fut battu par Turenne à la bataille fies Dunes , et qui parvint à faire chasser delà cour d’Espagne le jésuite Nitarcl) étoit fils de Philippe iv et d’une comédienne.

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