‹ Œuvres de Le SageChapitre 3 sur 262 · LIVRE VIT, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE VIT, CHAP. I

Quoique ce rapport me fil autant de peine que si j’eusse été véritablement amoureux, je me gardai bien de le faire connoître; je me contraignis jusqu’à rire de cette nouvelle qui me perçoit l ame. Mais je me dédommageai de cette contrainte dès que je me vis sans témoins. Je pestai , je jurai ; je rêvai au parti que je prendrais. Tantôt, méprisant Lorença, je me proposons de l'abandonner, sans daigner seulement m’éclaircir avec la coquette; et tantôt, m’imaginant qu'il y alloit de mon honneur de donner la chasse au chirurgien, je formois le dessein de l’appeler en duel. Cette dernière résolution prévalut. Je me mis en embuscade sur le soir, et je vis effectivement mon homme entrer d’un air mystérieux dans l’appartement de ma duègne. 1! falloit cela pour entretenir ma fureur , qui se serait peut-être ralentie. Je sortis du château, et m’allai poster sur le chemin par où le galant devoit s’en retourner. Je l’attendois de pied ferme , et chaque moment irritoit l'envie que j’avois de me battre. Enfin mon ennemi parut. Je fis quelques pas en matamore pour l’aller joindre; mais je ne sais comment diable cela se fit, je me sentis tout à coup saisir, comme un héros d’Homère, d’un mouvement de crainte qui m’arrêta. Je demeurai aussi troublé que Paris, quand il se présenta pour combattre Ménélas. Je me mis à considérer mon homme, qui me sembla fort et vigoureux, et je trouvai son épée d'une longueur excessive. Tout cela faisoit sur moi son effet ; néanmoins par point d'honneur ou autrement, quoique je visse le péril avec des yeux qui le grossissoient encore, et malgré la nature qui s’opiniâtrait à m’en détourner, j’eus l’assurance de m’a-

vancer vers le chirurgien et de mettre flamberge au

vent.

Mon action le surprit. Qu’y a-t-il donc? seigneur G il lilas, s’écria-t-il. Pourquoi ces démonstrations de chevalier errant? Vous voulez rire apparemment. Non, monsieur le barbier, lui répondis-je, non : rien n’est plus sérieux. Je veux savoir si vous êtes aussi brave que galant. N’espérez pas que je vous laisse posséder tranquillement les bonnes grâces de la dame que vous venez de voir en secret au château. Par saint Corne, reprit le chirurgien en faisant un éclat de rire, voici une plaisante aventure! Vive Dieu! les apparences sont bien trompeuses. A ces mots, m’imaginant qu’il n’avoit pas plus d’envie que moi de se battre, j’en devins plus insolent. A d’autres, interrompis-je, mon ami, à d’autres! Ne pensez pas que je me paye d’une simple négative, je vois bien, répliqua-t-il, que je serai obligé de parler pour prévenir le malheur qui arriveroit à vous ou à moi. Je vais donc vous révéler un secret, quoique les hommes de notre profession ne puissent pas être trop discrets. Si la dame j.orença me fait entrer à la sourdine dans son appartement, c’est pour cacher aux domestiques la connoissance de son mal. Plie a au dos un cancer invétéré que je vais panser tous les soirs. Voilà le sujet de ces visites qui vous alarment. Ayez donc désormais l’esprit en repos là-dessus. Mais, poursuivitil, si vous n’êtes pas satisfait de eeL éclaircissement, et que vous vouliez que nous en venions absolument aux mains, vous n’avez qu’à parler; je ne suis pas homme à refuser le collet. En disant ces paroles, il tira sa longue rapière qui me lit frémir, et se mit en garde d un air

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(|iu ne me promet toit rien tic lion. (. estasses, lui dis-je en rengainant mon épée; je ne suis pas un brûlai a n’écouter aucune raison; après ce que vous venez (le m'apprendre , vous n clés plus mon ennemi. I.mbiussons-nous! A ce discours, qui lui fit assez connoître que je n’étois pas si méchant que j’avois paru d’abord, il remit en riant sa flamberge, me tendit les bras, et ensuite nous nous séparâmes les meilleurs anus du monde.

Depuis ce moment-là Sephora ne s’offrit plus que désagréablement à ma pensée. J’éludai toutes les occasions qu elle me donna de 1 entretenir en particuhei, ce que je fis avec tant de soin et d’affectation, qu’elle s'en aperçut. Étonnée d'un si grand changement, elle en voulut savoir la cause; et, trouvant enfin le moyen de me parler à l'écart : Monsieur l’intendant, me ditelle, apprenez-moi, de grâce, pourquoi vous fuyez jusqu’à mes regards. Au heu de chercher comme auparavant l’occasion de m’entretenir, vous prenez soin de m'éviter. Il est vrai que j'ai fait les avances, mais vous v avez répondu : rappelez-vous, s il vous plaît, la conversation particulière que nous avons eue ensemble : vous y étiez tout de feu; vous êtes à présent tout de glace. Qu’est-ce que cela signifie? La question n’étoit. pas peu délicate pour un homme naturel. Aussi je fus fort embarrassé. Je ne me souviens plus de la réponse que je fis à la dame; je me souviens seulement quelle lui déplut infiniment. Sephora, quoique à son air dou\ et modeste on l’eût prise pour un agneau, étoit un tigre quand la colère la dominoit. Je croyoïs, me dit-elle en me lançant un regard plein de dépit et de rage, je croyois faire beaucoup d’honneur a un petit homme

comme vous, en lui découvrant des sentiments que de nobles cavaliers feroienl gloire d’exciter. Je suis bien punie de m’être indignement abaissée jusqu’à un malheureux aventurier.

Elle n’en demeura pas là; j’en aurois été quitte à trop bon marché. Sa langue, cédant à la fureur, me donna cerit épithètes qui enchérissoient les unes sur les autres. Je sais bien que j’aurois dû les recevoir de sangfroid, et faire réflexion qu’en dédaignant le triomphe d’une vertu que j’avois tentée, je commettois un crime que les femmes ne pardonnent point. Mais j’étois trop vif pour souffrir des injures dont un homme sensé n’auroit fait que rire à ma place, et la patience m’échappa. Madame, lui dis-je, ne méprisons personne! Si ces nobles cavaliers dont vous parlez vous avoient vu le dos, je suis sûr qu’ils borneroient là leur curiosité. Je n’eus pas sitôt lancé ce trait, que la furieuse duègne m’appliqua le plus rude soufflet qu’ait jamais donné femme outragée. Je n’en attendis pas un second, et j’évitai par une prompte fuite une grêle de coups qui seroient tombés sur moi.

Je rendois grâces au ciel de me voir hors de ce mauvais pas, et je m’imaginois n'avoir plus rien à craindre, puisque la dame s’étoit vengée. Il me sembloit que, pour son honneur, elle devoit taire l’aventure : effectivement quinze jours s’écoulèrent sans que j’en entendisse parler. Je commençois moi-même à l’oublier, quand j’appris que Sephora étoit malade. Je fus assez bon pour m’affliger de cette nouvelle. J'eus pitié de la dame. Je pensai que ne pouvant vaincre un amour si mal payé, cette malheureuse amante y avoit succombé.

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