‹ Œuvres de Le SageChapitre 48 sur 262 · LIVRE % U, CH A P. XV · texte numérisé non relu

LIVRE % U, CH A P. XV

tu seras dans sa maison comme le poisson dans l'eau. Mais il ne faut jurer de rien, et tu dois te défier de ton étoile, dont tu n'as que trop souvent éprouve la malignité. Outre cela, tu ignores à quoi d te destine. Il a des secrétaires et un intendant; quels services veut-il donc que tu lui rendes? Apparemment qu'il a dessein de te faire porter le caducée. A la bonne heure: on ne sauroit être sur un meilleur pied chez un seigneur pour faire son chemin en poste. En rendant de plus honnêtes services, on ne marche que pas à pas, et encore n arrive-t-on pas toujours à son but.

Tandis que je iaisois de si belles réflexions, un laquais vint me dire (pie tous les cavaliers qui avoient dîné à l'hôtel venoient de sortir pour s’en retourner chez eux, et que monsieur le comte me demandoit. Je volai aussitôt à son appartement oit je le trouvai couché sur un sopha, et prêt à faire la sieste 1 avec son singe qui ctoit à côté de lui.

Approchez, Gil lilas, me dit-il, prenez un. siège et m'écoutez. Je lis ce qu'il m'ordonnoit, et il me parla dans ces termes : Don Fabricio m’a dit qu’entre autres bonnes qualités vous aviez celle de vous attacher à vos maîtres, et que vous étiez un garçon plein d’intégrité. Ces deux choses m ont déterminé à vous proposer d’être à moi. J'ai besoin d’un domestique affectionné qui épouse mes intérêts et mette toute son attention à conserver mon bien. Je suis riche, à la vérité; mais ma dépense va tous les ans fort au delà de mes revenus. Et pour-

1 faire la sieste, dormir après dîner. Ce mot, en espagnol, vient de la sixième heure. Nous disons eu frnncois faire la méridienne. lien sera encore question ci-après, Livre x , chapitres 1 1 1 et iv.

quoi? c’est qu'on me vole, c’est qu’on me pille. Je suis clans ma maison comme dans un bois rempli de voleurs. Je soupçonne mon maître d’hôtel et mon intendant de s’entendre ensemble; et si je ne me trompe point, en voilà plus qu il n’en faut pour me ruiner de fond en comble. Vous me direz que si je les crois fripons, je n’ai qu à les chasser. Mais oîi en prendre d’autres qui soient pétris d’un meilleur limon? Il faut donc que je me contente de les faire observer l’un et l’autre par un homme qui ait droit d’inspection sur leur conduite; et c’est vous que je choisis pour remplir cette commission. Si vous vous en acquittez bien, soyez sur que vous ne servirez pas un ingrat. J’aurai soin de vous établir en Sicile très avantageusement.

Après m’avoir tenu ce discours, il me renvoya; et dès le soir même, devant tous les domestiques, je fus proclamé surintendant de la maison. Le Messinois et le Napolitain n’en furent pas d’abord fort mortifiés, parce que je leur paroissois un gaillard de bonne composition, et qu’ils comptoient qu’en partageant avec moi le gâteau , ils iroient toujours leur train. Mais ils se trouvèrent bien sots le jour suivant , lorsque je leur déclarai que j’étois un homme ennemi de toute malversation. Je demandai au maître d’hôtel un état des provisions. Je visitai la cave. Je pris connoissanee de tout ce qu’il y avoit dans l’office, je veux dire de l’argenterie et du linge. Je les exhortai ensuite tous deux à ménager le bien du patron, à user d’épargne dans la dépense, cl je finis mon exhortation en leur protestant que j’avertirois ce seigneur de toutes les mauvaises manœuvres que je verrois taire chez lui.

LI\ RE A II, CHAI1. XV. 1 i3

,1e nVn demeurai pas là. Je voulus avoir un espion pour découvrir s'il y avoit de l'intelligence entre eux. Je jetai les yeux sur un marmiton qui, s’étant laissé gagner par mes promesses, me dit que je ne pouvois mieux ni adresser qu'à lui pour être instruit de tout ce (lui se passent au logis; que le maître d hôtel et 1 intendant étoient d'accord ensemble et brùloient la chandelle par les deux bouts; qu’ils détournoient tous les jours la moitié des viandes qu'on aehetoit pour la maison ; que le Napolitain avoit soin d’une dame qui deineuroit \ is-à-\ is le collège de Saint- 1 bornas, et que le Messinois en entretenoit une autre à la porte du Soleil; que ces deux messieurs laisoient porter tous les matins chez leurs nymphes toutes sortes de provisions; que le cuisinier de son côté envoyoit de bons platsà une veuve qu'il connoissoit dans le voisinage, et qu’en faveur des services qu il rendoit aux deux autres, à qui il étoit tout dévoué, il disposoit comme eux des vins de la cave : enfin que ees trois domestiques étoient cause qu’il se faisoit une dépense horrible chez monsieur le comte. Si vous doutez de mon rapport , ajouta le marmiton, donnezvous la peine de vous trouver demain matin sur les sept heures auprès du college de Saint - Thomas , vous me verrez chargé d’une hotte qui changera votre doute en certitude. Tu es donc, lui dis- je, commissionnaire de ces galants pourvoyeurs? Je suis, répondit-il, employé par le maître d botel, et un de mes camarades fait les messages de l'intendant.

Ce rapport me parut valoir la peine d’être vérifié. J eus la curiosité le lendemain deme rendre à l'heure marquée auprès du collège de Suint-Thomas. Je n’attendis pas Gil 151 is. ii. 8

long-temps mon espion. Je le vis bientôt arriver avec une grande hotte toute pleine de viande de boucherie, de volaille et de gibier. Je lis l’inventaire des pièces, et j’en dressai sur mes tablettes un 'petit procès verbal que j’allai montrer à mon maître, après avoir dit au fouille-au-pot qu’il pouvoit, comme à son ordinaire, s’acquitter de sa commission.

Le seigneur sicilien, quiétoit fort vif de son naturel, voulut dans son premier mouvement chasser le Napolitain et leMessinois; mais, après y avoir fait réflexion, il se contenta de se défaire du dernier dont il me donna la place. Ainsi ma charge de surintendant fut supprimée peu de temps après sa création, et franchement je n’y eus point de regret. Ce n’étoit, à proprement parler, qu’un emploi honorable d’espion, qu’un poste qui n’avoit rien de solide, au lieu qu’en devenant monsieur l’intendant, jemevoyois maître du coffre-fort , et c’est là le principal. C’est toujours ce domestique-là qui tient le premier rang dans une grande maison; et il y a tant de petits bénéfices attachés à son administration, qu'il s’enrichiroit infailliblement, quand même il seroit honnête homme.

Mon Napolitain, qui n’étoit pas au bout de ses finesses, remarquant que j’avois un zèle brutal , et que je me mettois sur le pied de voir tous les matins les viandes qu’il achetoit et d’en tenir registre, cessa d’en détourner; mais le bourreau continua d’en prendre la même quantité chaque jour. Par cette ruse, augmentant le profit qu’il tiroit de la desserte de la table qui lui appartenoit de droit, il se mit en état d’envoyer du moins de la viande cuite à sa mignonne, s'il ne pou-

Page 1