‹ Œuvres de Le SageChapitre 52 sur 262 · LIVRE Vil, CHAT. X \ f · texte numérisé non relu

LIVRE Vil, CHAT. X \ f

\près son départ, l’apothicaire, qui n'étoit pas venu chez moi pour rien, se prépara, on juge bien à quoi faire. Soit qu’il craignît que la vieille ne s’en acquittât pas adroitement, soit pour mieux faire valoir la marchandise, il voulut opérer lui-même; mais avec toute son adresse, je ne sais comment cela se fit; l’opération fut à peine achevée, que, rendant a l’opérant ce qu il m’avoit donné, je nus son habit de velours dans un bel état. Il regarda cet accident comme un malheur

attaché à la pharmacie. Il prit une serviette, s essuya sans dire un mot, et s’en alla bien résolu de me faire payer le dégraisseur, à qui sans doute il fut obligé d’envover son habit.

Il revint le lendemain matin velu plus modestement, quoiqu d n’eut rien à risquer ce jour-la, m apporter la médecine que le docteur avoit ordonnée la veille. Outre que je me sentois mieux île moment en moment, j’avois tant d aversion, depuis le jour précèdent, pour les médecins et les apothicaires, ipie je maudissois jusqu’aux universités ou ces messieurs reçoivent le pouvoir de tuer les hommes impunément. Dans cette disposition, je déclarai en jurant que je 11e voulois plus de remèdes, et que je donnois au diable Hippocrate et sa séquelle. L’apothicaire, qui ne se soucioit nullement de ce que je ferois de sa composition, pourvu qu’elle lui fut payée, la laissa sur la table, et se relira sans me dire une syllabe.

Je fis sur-le-champ jeter par les fenêtres cette chienne de médecine, contre laquelle je m'étois si fort prévenu, que j'aurois cru être empoisonné si |e l’eusse avalee. A ce trait de désobéissance j’en ajoutai un autre ; je rompis

le silence, eL dis d'un ton ferme à ma garde que je préhendois absolument qu'elle m’apprit des nouvelles de mon maître. La vieille, qui appréhendoit d’exciter en moi une émotion dangereuse en me satisfaisant, ou rpd peut-être aussi ne m’obstinoit que poùr irriter mon mal, bésitoit à me parler; maisje la pressai si vivement de m’obéir, qu'elle me répondit enfin : Seigneur cavalier, vous n’avez plus d’autre maître que vous-même. Le comte Galiano s’en est retourné en Sicile.

Je ne pouvois croire ce que j'entendois; il n’y avoil pourtant rien de plus véritable. Ce seigneur, dès le second jour de ma maladie, craignant que je ne mourusse chez lui , avoil eu la bonté rie me faire transporter avec mes petits effets dans une chambre garnie, oîi il m’avoit abandonné sans façon à la Providence et auv

soins d’une garde. Sur ces entrefaites, ayant reçu un ordre de la cour qui l’obligcoit à repasser en Sicile, il étoit parti avec tant de précipitation, qu'il n’avoit plus songé à moi, soit qu’il me comptât déjà parmi les morts, soit que les personnes de qualité soient sujettes à ces fautes de mémoire. 1

Ma garde me fit ce détail , et m’apprit que c'étoit elle qui avoit été chercher un médecin et un apothicaire , afin que je ne périsse pas sans leur assistance.

' C’est ce qui fait dire .à Voltaire :

Je connois trop les grands, daus le malheur amis.

Ingrats dans la fortuue et bientôt ennemis;

Nous sommes de leur gloire un instrument servile ,

Rejeté par dédaiu quand il n’est plus utile ,

Et brisé sans pitié s'il devient dangereux.

Le grand Corneille a dit des rois :

Ou n’a jamais de droit à leur reconuoissance

l.IYHK VII, CH A P. XVI.

,li> tombai dans une profonde rêverie à ces belles nouvelles. \dieu mon etablissement avantageux en Sicile! adieu mes plus douces espérances! Quand d vous arrivera quelque grand malheur, dit un pape, examinezvous bien, et vous verrez qu'il y aura toujours de votre faute. N'en déplaise a ce saint père, je ne vois pas comment dans cette occasion je eontnbuai a mon infortune.

Lorsque je vis évanouir les flatteuses chimères dont je m’étois rempli la tête, la première chose dont je m'embarrassai l’esprit fut ma valise, que je lis apporter sur mon lit pour la visiter. Je soupirai en m’apercevant qu’elle etoit ouverte. Hélas! ma cliere valise, m’écriai-je, mon unique consolation! vous avez été, a ce que je vois, à la merci des mains étrangères. Non, non, seicneur (iil lilas, me dit alors la vieille, rassurez-vous; on ne vous a rien volé. J’ai conservé votre malle comme mon honneur.

J'v trouvai l’habit que j’avois en entrant au service du comte; mais j’y cherchai vainement celui que le Messinois m’avoit fait faire. Mon maître n’avoit pas jugé à propos de me le laisser, ou bien quelqu’un se l'étoit approprié. Toutes mes autres hardes y étoient , et même une grande bourse de cuir qui renfermoit mes espèces; je les comptai deux fois , ne pouvant croire la première qu’il n’v ciît que cinquante pist oies de reste de deux cent soixante qu'il y avoit dedans avant ma maladie. Que signifie ceci, ma bonne mère? dis-je à ma garde. Voilà mes finances bien diminuées. Personne pourtant n’y a touché que moi, répondit la vieille, et je les ai ménagées autant qu i l ni a été possible. Mais les inala-

(lies coûtent beaucoup; il faut toujours avoir l'argent à la-main. Voici, ajouta cette bonne ménagère, en tirant de sa poche un paquet de papiers, voici un état de dépense qui est juste comme l’or, et qui vous fera voir que je n'ai pas employé un denier mal à propos.

Je parcourus des yeux le mémoire, qui contenoit bien quinze ou vingt pages. Miséricorde! que de volaille achetée pendant que j’a vois été sans connoissance ! Il falloit qu’en bouillons seulement il y eût pour le moins douze pistoles. Les autres articles répondoienl à celui-là. On ne sauroit dire combien elle avoit dépensé en bois, en chandelle, en eau, en balais, etcœtera. Cependant, quelque enflé que fût son mémoire, toute la somme alloit à peine à trente pistoles , et par conséquent il devoit y en avoir encore cent quatre-vingt de reste. Je lui représentai cela; mais la vieille, d’un air ingénu, commença d’attester tous les saints qu’il n’y avoit dans la bourse que quatre-vingts pistoles lorsque le maître d’hôtel du comte lui avoit confié ma valise. Que dites-vous, ma bonne? interrompis-je avec précipitation. C’est le maître d’hôtel qui vous a remis mes hardes entre les mains? Sans doute, répondit-elle ; c’est lui ; à telles enseignes qu’en me les donnant il me dit : Tenez, bonne mère, quand le seigneur Cil Blas sera frit h l'huile , ne manquez pas de le régaler d’un bel enterrement ; il y a dans cette valise de quoi en faire les frais.

Ah! maudit Napolitain, m’écriai-je alors. Je ne suis plus en peine de savoir ce qu’est devenu l’argent qui me manque. Vous l’avez rallé pour récompenser une partie des vols que je vous ai empêché de faire. Après

LI\ R E VU, CH Ai». \ N I.

cette apostrophe, je rendis grâce an ciel de ce que le fripon n’avoit pas tout emporté. Quelque sujet pourtant (pie j'eusse d'accuser le maître d'hôtel de m’avoir \ oie , je ne laissai pas de penser (pie ma garde ponvoit fort bien être la voleuse. Mes soupçons tomboient tantôt sur l’un et tantôt sur l’autre; mais c’étoit toujours la même chose pour moi. Je n’en témoignai rien à la \ icille; je ne la chicanai pas même sur les articles de son beau mémoire. Je n’aurois rien gagné à cela, et il faut bien que chacun fasse son métier. Je bornai mon ressentiment à la payer et à la renvoyer trois jours après.

Je m'imagine qu’en sortant de chez moi elle alla donner avis à l’apothicaire qu’elle venoil de me quitter, et que je me portois assez bien pour prendre la clef des champs sans compter avec lui; car un moment après je le vis arriver tout essoufflé. Il me présenta son mémoire, dans lequel, sous des noms qui m’étoient inconnus, quoique j’eusse été médecin, il avoit écrit tous les prétendus remèdes qu’il m'avoit fournis dans le temps que j’étois sans sentiment. On pouvoit appeler ce mémoire-là de vraies parties d’apothicaire. Aussi nous eûmes une dispute lorsqu’il f ut question du payement. Je prétendois qu'il rabattît la limité de la somme qu'il demandoit. Il jura qu’il n'en rabattroit pas même une obole. Considérant toutefois qu’il avoit affaire à un jeune homme qui dès ce jour-là pouvoit s’éloigner de Madrid, il aima mieux se contenter de ce que je lui offrois, c’est-à-dire de trois fois au delà de ce que \aloient ses drogues, que de s’exposer à perdre tout. Je lui lâchai des espèces à mon grand regret, et il se retira bien vengé du petit chagrin que |e lui avois causé le jour du lavement.

Le médecin parut presque aussitôt : car ces animauxlà sont toujours à la queue l'un de l'autre. J’escomptai ses visites qui avoient été très fréquentes, et je le renvoyai content. Mais avant que de me quitter, pour me prouver qu'il avoit bien gagné son argent, il me détailla les inconvénients mortels qu'il avoit prévenus dans ma maladie. Ce qu’il lit en fort beaux termes et d’un air agréable; mais je n’y compris rien du tout. Lorsque je me lus défait de lui, je me crus débarrassé de tous les ministres des Parques. Je me trompois; il entra un chirurgien que je n’a vois vu de ma vie. 11 me salua fort civilement, et me témoigna de la joie de me voir échappé du danger que j’avois couru ; ce qu'il altribuoit, disoit-il, à deux saignées abondantes qu’il m’avoit faites, et aux ventouses qu’il avoit eu l'honneur de m’appliquer. Autre plume qu’on me tira de l'aile. Il me fallut aussi cracher au bassin du chirurgien. Après tant d’évacuations, ma bourse se trouva si débile, qu’on pou voit dire que c’étoit un corps confisqué, tant il y restoit peu d’humide radical.

Je commençai à perdre courage en me voyant retombé dans une situation misérable. Je m’étois, chez mes derniers maîtres, trop affectionné aux commodités de la vie; je ne pouvois plus, comme autrefois, envisager l’indigence en philosophe cynique. J’avouerai pourtant que j'avois tort de me laisser aller à la tristesse, après avoir tant de fois éprouvé que la fortune 11e m’avoit pas plus tôt renversé, qu elle me relevoil; je n'aurois du regarder l'état fâcheux oîi j'étois que comme une occasion prochaine de prospérité.

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